LYSIANE par Françoise Macy

LYSIANE

« Vite, vite, tu vas être en retard » dit la mère en emmitouflant Lysiane dans une grosse écharpe en laine. Elle prend la main de sa fille, et elles quittent toutes les deux le deux-pièces qu’elles occupent avec le frère et la sœur, avenue de la gare, à Concarneau. Lysiane est une petite fille volontaire, dont les yeux verts peuvent lancer des flammes malgré leur beauté. Elle est têtue, et l’injustice la révolte. Du haut de ses six ans, elle porte déjà sur le monde un regard sans concession. Sa famille est modeste. La mère va au lavoir. « Laver les draps des gens riches ! » répète-t ’elle. Au lavoir, elle bavarde avec les personnes de sa condition, sans jamais se plaindre. Pourtant il en faut du courage pour pousser la brouette pleine de draps mouillés dans l’avenue de la gare jusqu’à Beuzec-Conq ! mais du courage, elle n’en manque pas, Marcelle.

Arrivées devant l’école, Lysiane court rejoindre ses camarades, ses tresses sautent sur son dos et lui font des ailes. Les bâtiments sont divisés en deux : d’un côté l’école publique, de l’autre l’école privée. Un grillage les sépare. D’un côté les sabots et les hirondelles, de l’autre les souliers aux beaux lacets. Les blouses usées face aux tabliers à volants. Les enfants aux joues rosies par la bonne alimentation, face aux enfants rendus pâles et blêmes par les repas où trois pommes de terre se battent en duel dans la marmite. Elle sait tout cela, Lysiane ! Les différences ! Les pauvres d’un côté, les riches de l’autre. Sa meilleure amie, Edith, est derrière le grillage. Elle a les joues roses.

Edith est une petite poupée, avec ses boucles blondes, ses yeux bleus rêveurs, ses jolies robes à rubans qu’elle noue derrière son dos et qui accentuent la richesse du tissu. Le col blanc immaculé fait ressortir son cou gracile. Ses parents sont propriétaires d’un bel hôtel, situé juste en face de l’appartement de Lysiane. Lysiane et Edith sont les meilleures amies du monde. Edith invite souvent Lysiane chez elle. Les escaliers aux marches recouvertes de moquette à fleur étouffent leurs pas précipités. La rampe permet des glissades magistrales. La chambre d’Edith est l’antre d’une fée. Des rideaux rose bonbon entourent son lit à baldaquin. Des coussins de même couleur forment un petit nid pour le jeu et la lecture. Tout ici respire la richesse et l’abondance, et malgré toutes ces différences, les amies sont des amies de six ans, sans cliché, sans jugement. Les poupées d’Edith ressemblent aux « petites filles modèles », quand celles de Lysiane sont en chiffon. Elles dansent avec toute l’innocence de leur âge, se tiennent la main, se serrent dans les bras, s’embrassent avec bonhomie, et rient à gorge déployée. Quand vient l’heure du goûter, la note est encore plus élevée. Sur la table, la brioche dorée inonde la nappe de sa couleur ambrée, le chocolat dégage des effluves de confort et de sérénité dans les narines de Lysiane. Chez elle, rien de tout cela. Sur la table, une tranche de pain recouverte de confiture sera accompagnée d’un verre de lait que Marcelle aura déposé sur la toile cirée. Pas de jugement. Lysiane sait que sa mère fait tout ce qu’elle peut, et que son affection ne lui a jamais interdit de fréquenter Edith. Marcelle est intelligente. Elle apprend à sa fille la chance qu’elle a d’avoir une amie comme elle, et de profiter de cette chance pour emmagasiner des souvenirs heureux. Comme elle avait raison, Marcelle !

Est venu le jour où les petits cailloux blancs se sont transformés en cailloux pointus bloqués dans les sabots. La guerre grondait au loin, les mauvaises nouvelles s’agglutinaient dans les conversations, dans les journaux, et lézardaient les murs. Le destin avait décidé la vie autrement. Le père de Lysiane fut appelé à travailler à Vannes comme cheminot. Il fallait partir. Et vite ! La séparation entre les petites fut déchirante, mais entre les larmes, elles se répétaient : « A bientôt ! » « Nous nous reverrons très vite ! » Edith fit cadeau à Lysiane d’une boîte à musique, cette dernière lui offrit un collier fait de perles en papier.

Chacune a poursuivi son chemin, parfois cabossé, parfois aplani. Lysiane a passé son certificat d’études avec succès. Elle est devenue secrétaire, s’est mariée, et a eu trois enfants. La boite à musique est là, posée sur la commode, et pas un jour ne passe sans qu’elle soulève le couvercle et écoute la mélodie avec plaisir. Vannes, Concarneau, si peu de kilomètres, et pourtant une distance infinie dans le temps, cet ennemi de la femme qui travaille ! Le chemin de vie, cette traversée qui vous éloigne peu à peu de celui de l’enfance. Parfois il réserve néanmoins de belles surprises. La fille de Lysiane vient de s’installer à Concarneau. La boucle est bouclée, se dit-elle. Mais pas tout à fait. Revoir Edith devient une obsession. Les petits cailloux blancs sont restés aussi présents qu’avant dans sa mémoire. Un jour, Lysiane accepte d’aller voir avec sa fille et, bras dessus, bras dessous, elles arpentent les rues jusqu’à l’hôtel. Les yeux humides, Lysiane se dit : « Il est toujours là, peut-être qu’Edith aussi ? » Elle reste un long moment devant la façade rénovée, sans parler. Sa fille patiente à ses côtés. Elle pousse enfin la porte. Tout a été refait. Elle ne reconnaît plus les lieux. Un homme l’accueille chaleureusement.

Lysiane l’interroge nerveusement : « Edith vit-elle toujours ici ? »

« Non, madame, l’hôtel a été vendu il y a une dizaine d’années, maintenant ».

« Oh ! Vous n’auriez pas son adresse ? »

« Je crois que si, madame. Ne bougez pas, je reviens ».

Lysiane sort de l’hôtel, l’adresse d’Edith notée sur un papier qu’elle serre si fort, qu’il se froisse, et c’est ainsi qu’elle l’enfonce dans sa poche.

Reprendre contact, la revoir, connaître sa vie, tant de questions sans réponses pour le moment. Avant de mourir, elle mettra ses dernières forces dans cette recherche.

LYSIANE (2)

Arrivée chez elle, Lysiane range son manteau avec précaution dans l’armoire. Elle ôte le billet froissé de sa poche, et le repasse du plat de la main, puis le pose ensuite sur le guéridon.

Depuis son retour de Concarneau, elle est contrariée. Son obsession pour retrouver Edith enfle dans son cerveau et l’empêche de vivre pleinement. Sa fille a été précise : elle ne l’aidera pas dans ses recherches, considérant cette quête inutile à son grand âge. Elle jette un coup d’œil à la psyché, et s’aperçoit qu’elle a toujours son chapeau sur la tête. Alors lui revient une phrase de sa petite fille : « Tu es belle comme la reine d’Angleterre ! ». Elle s’observe, et il est vrai que les rides forment autour des yeux de larges canaux qui se fraient un chemin sinueux, le menton tombe, les cheveux blancs se dégarnissent un peu, le rose du crâne apparaît discrètement par endroit. « Tu vieillis certes, se dit Lysiane, mais tu es encore en forme ! ». Un sourire se dessine ; elle va se battre.

« Edith ! je vais te retrouver ! ».

C’est une véritable chasse au trésor qui commence. Lysiane n’a pas d’ordinateur. A quoi aurait-il pu lui servir, s’était-elle toujours dit, mais aujourd’hui, elle en aurait l’usage. Elle écrit d’une belle écriture soignée à l’adresse indiquée sur le petit bout de papier jaune posé dans l’entrée. Après des jours d’attente, la lettre revient : n’habite pas à l’adresse indiquée ! Et maintenant ? s’interroge-t-elle.

Aujourd’hui, le temps est beau. Elle va se rendre 12, rue de la tortue à Riec, directement là ou Edith a résidé ! Le froid pique, malgré les précautions qu’elle a prises : manteau épais, petit chapeau, grosses bottes et gants. On pourrait penser être en Alaska. Elle prend le bus presque vide. Arrivée rue de la tortue, elle sonne au numéro 12. Une femme à l’air revêche ouvre sa fenêtre.

« Bonjour Madame, je suis une amie d’Edith. Elle est là ? J’aimerais lui parler ».

« Ma pauvre dame, elle n’habite plus ici depuis très longtemps. Cela fait des années qu’on ne la voit plus ».

« Vous ne savez pas où je peux la trouver ? »

« Ha, non, absolument pas. Essayez les services de la mairie ; peut être qu’ils pourront vous renseigner, mais à c’t’heure, je crois que ce sera fermé. Bonne chance, Madame ».

Lysiane sent que sa quête va être longue et semée d’embûches. Est-ce nécessaire après des décennies de se lancer dans cette aventure ? Pourquoi ? Quels sentiments la poussent à se retourner vers le passé ? L’âge, qui inexorablement avance sans ménagement, laissant derrière lui des choses inachevées ? L’amitié ne connaît pas le poids des ans.

« Si on se voit dans cinq ans, dans dix ans, je te dis à tout à l’heure ».

Cette phrase tourne en boucle dans la tête de Lysiane. C’est l’évidence, elle a besoin de revoir Edith. Elle poursuivra ses recherches. A petits pas menus, telle une petite souris, Lysiane se dirige vers la station de bus. Marchant contre le vent, la tête engoncée dans son manteau, et les yeux au sol, Lysiane tourne vers la rue de la couronne. Après avoir hésité, elle rentre se réchauffer dans un petit café près du port. Elle pourra ainsi se restaurer un peu et reprendre des forces. Il fait sombre dans le café, mais Lysiane sent se calmer les frissons qui parcouraient son corps. La patronne, une femme aux cheveux grisonnants, s’approche d’elle, un grand sourire aux lèvres. Il n’y a guère de monde dans la petite auberge.

« Que souhaitez vous prendre, ma petite dame ? Quel temps ! Vous devez être frigorifiée ! J’ai un pot-au-feu, il me semble que cela est de saison, et vous réchauffera bien. Qu’en dites-vous ? »

« Je vous remercie, ce sera parfait, en effet ».

La femme repart en cuisine d’un pas souple et léger, son petit carnet glissé dans la poche. Lysiane reprend ses réflexions là où elle les avait laissées, comme un sac trop lourd déposé à ses pieds. Elle ne comprend pas ce besoin qui l’anime depuis son voyage à Concarneau. La vue de sa maison d’enfance, et de l’hôtel ont chamboulé son quotidien. Elle s’en veut, à son âge, d’être aussi vulnérable, d’être à la recherche d’une amie alors qu’elle a enfants et petits enfants pour combler sa solitude. La patronne revient, une cassolette fumante posée sur un plateau, accompagnée d’un morceau de pain et d’un verre d’eau. La vapeur qui s’échappe du plat, à elle seule, ravigote Lysiane. Après l’avoir servie, la femme ne peut s’empêcher d’interroger Lysiane ;

« Vous faites du tourisme dans le coin ? »

« Non, je suis à la recherche d’une amie qui a habité ici, mais apparemment, elle est partie depuis longtemps. Je suis venue pour la voir, tout simplement, mais je vais repartir faute d’informations ».

« Comment s’appelle votre amie ? Je l’ai peut-être rencontrée ; j’ai toujours vécu ici, vous savez ».

« Edith Gourès. Gourès est son nom de jeune fille ».

« Edith ? Oui, je l’ai bien connue, pensez donc, une belle personne, Edith, oui, une belle personne, mais elle est partie un jour. On ne l’a plus jamais revue ».

« Vous ne savez pas du tout où elle serait allée ? Personne n’a cherché à le savoir ? »

« Je serais vous, j’irais voir le prêtre de l’église Ste Catherine. Elle était très proche de lui, disait-on. Les commérages, vous savez comment c’est ? »

« Ho ! Je vous remercie. Je vais y aller et je reviendrai demain ».

Dans le bus qui la ramenait chez elle, Lysiane s’interrogeait : Edith n’a jamais été à la messe. Ses parents n’étaient pas croyants. Elle n’a pas souvenir d’avoir parlé avec elle de catéchisme, ou fêtes religieuses. Non, c’est impossible. L’aubergiste aura confondu avec quelqu’un d’autre. Edith devenir « bigote !», je n’y crois pas un seul instant, se dit Edith en souriant. Elle se concentre pour voir son amie prier, mais l’image ne vient pas. C’est impensable ! Elle l’aurait su. Elle l’aurait vu. Quand elles étaient enfants, elles étaient amies, elles auraient parlé du Bon Dieu, et de ses saints ! Après un retour agité, une nuit tout autant, Lysiane retourne à Riec. Elle se rend à l’église Ste Catherine directement. Le soleil a remplacé la pluie, et son petit chapeau la protège de ses rayons. L’église est magnifique, splendide. Sa charpente, surtout, construite comme celle des bateaux, est une œuvre d’art. Elle est occupée par deux ou trois personnes âgées, agenouillées, priant en silence. Une nouvelle fois, Lysiane essaie d’imaginer Edith dans ce lieu, mais n’y parvient pas. Pas de prêtre non plus. Elle ressort et frappe à la porte du presbytère. Cette fois, la chance lui sourit. Un homme d’âge mûr, en habit civil, avec juste la croix discrètement accrochée au pull, lui ouvre. Le prêtre se présente et s’informe de ce qu’il peut faire pour sa visiteuse.

« Je recherche Edith Gourès, monsieur le curé, savez-vous où je puis la trouver ? »

Le visage du prêtre s’est métamorphosé. Il jette un regard à la dérobée autour de lui. Il reste sans voix. Lysiane patiente, dansant d’une jambe sur l’autre, rajustant son chapeau. Elle attend ! Une réponse ! Elle sent qu’elle est dans la bouche du curé.

« Elle est au couvent Saint Antoine ».

« Au couvent ? Qu’est-ce qu’elle fait là-bas ? C’est une erreur, voyons ».

« Ce n’en est pas une. Au revoir Madame ».

« Mais excusez-moi, je peux la voir ? »

La porte s’est brutalement fermée avec un bruit sec, laissant Lysiane sur les marches, la bouche ouverte par la surprise et l’incompréhension.

« Mon Dieu s’entend – elle dire, que fait-elle dans un couvent, mon amie si gaie, si libre, prête à mordre la vie à pleines dents ? Que s’est-il passé ? »

Les idées lui viennent lentement, comme le chemin que l’on doit débroussailler dans une forêt dense.

Lysiane continuerait.

LYSIANE (3)

Le bus est à moitié vide. Lysiane s’assoit près de la fenêtre et ferme les yeux. Elle revoit le passé avec une telle force ! Aussi nettement qu’elle voit le présent.

On est dimanche, je n’aime pas ce jour, je ne vois pas Edith de la journée et cela me paraît une éternité. Seul privilège de cette journée : nous avons de la viande au déjeuner, peut être du poulet avec des patates ? Mais avant, il y a la messe. Grand-mère met sa plus belle coiffe, celle dont les rubans bleus volent au vent. Quelle beauté ! Je suis toujours en admiration devant la préparation de la collerette : la paille glissée dans les canaux, l’amidon. Je suis fière. Mais il faut aller à la messe, écouter le sermon du prêtre, communier. Ma grand-mère me tient la main. Je suis triste car mon amie n’est pas là, elle ne viendra pas, elle ne verra pas mes beaux habits du dimanche. Pourquoi cette abscence ? Pourquoi ses parents ne l’accompagnent t’ils pas ? Elle me manque, et chaque dimanche je la cherche parmi la montagne de coiffes qui se balancent au-dessus des bancs.

Lors du retour, mon regard se dirige avec espoir vers les fenêtres de l’hôtel. Chercher vainement ! Chercher désespérément ! Chercher inutilement ! Je guette sa silhouette dans la rue, mais c’est peine perdue. Chaque dimanche est ainsi. J’aimerais tant qu’elle voie ma belle robe rose à rayures blanches, mes socquettes assorties, mes hirondelles vernies, ne serait-ce qu’une fois, un moment, une heure. Il faut attendre demain. Je glisserai un papier à travers le grillage. Edith le prendra vite, car c’est interdit. Je lui ai écrit que je ne l’ai toujours pas vue à la messe, hier. Elle répondra : « Ce soir, je t’expliquerai ! ». A la fin de la classe, nous nous prenons la main en piaffant et courant jusqu’à la maison. Comme chaque fois, Edith vient prendre le goûter chez nous. L’odeur du far embaume toute la maison. Nous rions bêtement, nous rions gaiement, nous rions généreusement. Puis, comme deux pigeons, nous traversons la rue pour faire les devoirs chez Edith.

Je lui repose la question : « Pourquoi ne viens tu pas à la messe, ainsi que tes parents ? ».

« Je te l’ai déjà dit, rétorque Edith, nous ne sommes pas croyants, et pratiquants encore moins. Nous n’avons pas eu les mêmes enseignements que toi, Lysiane, c’est tout ».

Ce sujet est épineux entre nous, et moi, ce que je veux, c’est qu’elle puisse voir mes beaux atours, c’est tout ! Montrer ma richesse, montrer ma valeur, montrer ma beauté, au moins une fois, une seule fois !

« Tu ne crois pas en Dieu, Edith ? ».

« Non. Je ne comprends rien à ce que tu racontes, alors arrête ! ».

Néanmoins, lors de la Fête-Dieu, ma fête préférée, elle jette de sa fenêtre les pétales de rose pour faire de l’avenue de la gare une allée couverte de fleurs. C’est magnifique. Et de la voir transgresser les règles familiales me réchauffe le cœur. Ce geste et ses effets sur ceux qui forment la procession fait plaisir à voir. Ils reçoivent les pétales comme une bénédiction.

Un coup de frein brutal réveille Lysiane. Elle est enfin arrivée. Ces souvenirs la submergent encore lorsqu’elle descend du bus. Elle se remémore ce jour ou elle a offert à Edith du buis béni. Le rire de son amie emplit la pièce, et les murs de trembler.

« Que veux-tu que j’en fasse ? » dit Edith en reprenant son souffle.

« Il est béni, tu sais, il va protéger toute ta maison ! ».

« Tu crois vraiment tout ce que tu dis, Lysiane ? ».

« C’est ce que m’apprend ma grand-mère ».

« Et tes parents ? ».

« Je ne sais pas, nous n’en parlons pas, mais ils ne vont jamais à la messe ».

« Ah ! Tu vois, c’est une preuve ! ».

« De quoi ? ».

« C’est pour se débarrasser de toi qu’ils t’envoient à l’église avec ta grand-mère ! Les miens restent avec moi !! ».

A partir de ce jour, les amies sont devenues plus distantes. Lysiane commençait à douter. Ses parents l’aimaient-ils vraiment ? Elle était comme un bateau qui prend l’eau. Edith avait dit des choses cruelles, et était l’auteur de bien des disputes.

Arrivée chez elle, Lysiane ôte son petit chapeau, ses gants, son manteau, se prépare une tasse de thé, et se laisse tomber dans son fauteuil. Le thé la revigore, réchauffant ses membres fatigués comme une bouillotte. Les souvenirs échappés de sa mémoire lui ont donné le vertige. Son incompréhension en est accrue. Edith ne mettait jamais un pied dans une église, et il lui paraît inconcevable qu’elle soit devenue nonne. Elle ne veut pas fermer les yeux, ni maintenant, ni ce soir, ni de la nuit. Il lui faut chasser ce trouble. Lysiane n’a pas bougé de son fauteuil. La nuit est tombée depuis longtemps déjà, elle n’a pas soupé, son cerveau continuant sa route insensée, sans réponse. Au matin, ses membres sont engourdis et elle s’extrait de son crapaud avec difficulté. La journée sera encore longue et périlleuse. Elle va se renseigner sur le couvent St Antoine. Seule solution : rencontrer le curé de la paroisse de Vannes. Lysiane s’apprête comme pour un rendez vous galant. « C’est important l’aspect de sa personne, se dit elle en ajustant son petit chapeau. C’est important ». Peut-être ce prêtre-ci connaît il celui du couvent Ste Catherine ! Ce serait une belle avancée. L’entretien se termine. Lysiane a appris énormément de choses sur le fonctionnement de ce couvent bien particulier. Le lendemain elle prend le train. Il lui faudra aussi marcher longtemps, marcher à pas lents, marcher difficilement. Elle va pouvoir rencontrer Edith : les visites sont permises.

Savoir. Comprendre. Enfin !

LYSIANE 4

Lysiane imagine les questions qu’elle va poser à Edith. Elles sont si nombreuses qu’elle les note pour ne pas être prise au dépourvu. Elle pense se rendre après demain au couvent. Le destin va l’aider dans sa décision. En effet, une lettre va la surprendre.

Ma chère amie

J’ai appris que tu cherchais à me rencontrer. Avant ces éventuelles retrouvailles, je préfère t’écrire ces quelques lignes, car quelquefois il est bon de donner toute la place aux mots. Je pense que bientôt le ciel s’éclaircira pour toi.

Lorsque tu as déménagé, je suis restée habiter l’hôtel jusqu’à la guerre, mais malheureusement, il a aussitôt été réquisitionné par les Allemands. Nous avions vingt ans alors, mon amie. Je n’en suis pas fière, mais j’ai pris la fuite. S’en sont suivies des années d’errances. La rupture avec ma famille aura été pour moi une immense tristesse. Après avoir trouvé un travail de secrétaire dans une administration, je suis venue m’installer à Saint Maurice. Je me suis engagée ensuite, à la fin de la guerre, dans l’accompagnement aux personnes dans la pauvreté. Il y avait tant à faire, Lysiane, tant à aider, même si enfin, nous étions libérés. Le désordre, le chaos m’anéantissaient, j’avais besoin d’abord de calme.

A cette époque ou les larmes coulaient plus que de raison, j’ai fait connaissance avec le Père de l’église Ste Catherine, et j’ai trouvé la paix. Tout à coup, je recouvrais une certaine humanité. Le Père Gustave était un jeune prêtre, au visage fin, où brillaient deux yeux bleus magnifiques, un sourire lumineux ne le quittait pas. Ma première rencontre avec lui fut une révélation. De fil en aiguille, je me suis rapprochée de lui, en fréquentant l’église, et en aidant le comité paroissial. Tout était prétexte, Lysiane, pour combler le manque, combler l’absence, combler l’oubli de moi. Soudain, je me suis vue bigote à vingt huit ans, alors que je t’imaginais déjà mariée et mère de famille.

Mon amie si chère, aurais-je dû reprendre une correspondance avec toi ? Sûrement ! Et aujourd’hui, je le regrette amèrement. Je pense à demain qui nous retrouvera.

J’ai commencé cette lettre hier. Avant, je n’en aurais pas eu le courage. Cependant, pas une journée ne s’est passée sans que je pense à cette amitié perdue. Déjà, il fallait que j’accepte cette faute, que je l’expie. Depuis tant d’années, elle me rongeait le cœur, et l’esprit. Désormais je suis prête, je peux enfin te conter l’histoire de ma vie.

Nous sommes tombés amoureux, Gustave et moi, lui, le prêtre, moi, pauvre hirondelle tombée du nid, et ne sachant pas voler. L’homme et la bête. Nos ébats étaient bien abrités dans une ancienne grange, jadis occupée par du bétail. Jamais, je n’aurais pu imaginer tant d’attirance entre deux êtres. Après l’acte d’amour, je le regardais et trouvais la foi.

Oui, Lysiane, toi qui m’as connue loin des prières et de Dieu, maintenant, je prie sans discontinuer pour moi et pour les autres. Puis, je prie pour mon fils, Mickaël. Oui, mon amie, tu lis bien. Un fils est né de cette liaison interdite. Combien de nuits ai-je pleuré ma honte sur l’oreiller ? Il n’y a que ces larmes là qui arrivaient à m’endormir.

Je me suis cachée quand ma grossesse est devenue trop visible, recluse bien souvent dans le silence, les sens toujours en éveil. J’ai néanmoins passé mon diplôme pour devenir infirmière, durant le temps de la maternité, en envisageant l’avenir, le plus tard, le plus tôt me semblait le mieux. J’ai réussi les examens, et tout à coup, la lumière s’est faite : je savais où j’allais, quel chemin je devais suivre ! Le Père Gustave m’a aidée dans cette épreuve, et quand il m’a parlé d’un couvent auquel était adjoint un orphelinat, j’ai su tout de suite où était ma destinée.

J’ai donné naissance à un petit garçon, prénommé Mickaël. Je suis alors entrée au couvent, et me consacre, depuis, comme infirmière, aux enfants de l’orphelinat où se trouve mon fils. Je suis Sœur Edith, ma chère Lysiane. M’imagines-tu ici ! En habit de nonne ! Je lis en toi, mon amie. Notre enfance est un ailleurs, à présent. Les souvenirs néanmoins tournent autour de moi pour que je n’oublie pas cette autre vie, et parfois, ils me font mal dedans.

Ma mère m’a rendu visite parfois, et nous allions dehors, dans le parc, avec Mickaël. Elle ne me comprenait pas, bien sûr, car derrière moi, je traîne un secret bien lourd. Dessous son faible sourire, je devinait sa peine. Combien de fois m’a-t-elle demandé de lui confier mon fils ? Mais sa place était auprès de sa mère, ne crois-tu pas, mon amie ? Je ne demande pas de la compréhension, cette situation ne le permet pas, évidemment. Là est ma vie, telle que je la conçois ; c’est tout.

A présent, je suis une vieille femme, mais je continue à aider à l’orphelinat.

Mes prières sont pour Mickaël et Gustave. Nous formons une famille pas ordinaire, c’est certain, mais les esprits sont apaisés.

Ainsi va ma vie, Lysiane, faite de doutes, de honte, et d’aides auprès des enfants. Comme tu peux le constater, elle est assez contrastée, mais apaisée, aussi. Mickaël a aujourd’hui quarante ans.

Mon amie si chère, je ne pensais pas que de t’écrire m’aurait fait autant de bien. Cela me plairait beaucoup de te revoir. Nous aurons encore des choses à partager. Souviens toi de nos rires, de nos secrets, de nos blagues. Souviens toi de notre chanson :

« Je t’écris de la main gauche,

« Celle qui n’a jamais parlé.

« Elle hésite, elle est si gauche,

« Que je l’ai toujours cachée. (*)

Je glisse dans cette enveloppe, toute mon amitié jamais fanée, fraîche comme à la première rosée.
Ma foi me portera vers toi, la distance n’existe pas.
A bientôt si tu acceptes de me revoir.

Sœur Edith

(*) « De la main gauche » de Danielle Messia, sur CD « Ster an dour » de l’ECBM.

LYSIANE 5

L’enveloppe est posée sur le guéridon de l’entrée. Un timbre représentant la vierge dévoile son expéditeur. Lysiane l’a tournée, retournée, les mains tremblantes. Elle ne l’espérait pas, ne l’imaginait même pas, et à présent qu’elle est là, elle la paralyse.

Comment Edith a-t-elle eu son adresse ? Elle ne l’a communiquée à personne, même pas au prêtre qu’elle a rencontré à l’église Ste Catherine. C’est une énigme qui la perturbe et l’angoisse. Il faudra qu’elle en parle à ses enfants, mais cela ne changera rien, se dit-elle, elle ne leur a parlé de rien.

Elle voudrait prendre un café, mais ne peut rien avaler, le trouble enroulé dans son ventre comme jamais. Le trouble qui noue les entrailles.

Elle se prépare à sortir. Rite habituel : petit bibi vissé sur la tête, gants, manteau légèrement élimé aux manches, elle se dirige vers la plage, l’enveloppe intacte enfoncée dans sa poche. Elle marche vers son banc préféré, près de la petite crique de la baleine. La brume qui couvre la côte lui sert de refuge. Le cafard la tranquillise. L’incertitude lui fait penser à l’exil d’Edith.

Au fond de sa poche, elle sent les contours de l’enveloppe protégée par son mouchoir brodé. C’est ici qu’elle est venue se ressourcer au décès de son mari. C’est ici qu’elle s’apaise. C’est ici qu’elle voit sa vie défiler. C’est ici qu’elle va lire la lettre, malgré sa peur.

Oui, Lysiane a peur.

Peur des mots couchés sur le papier.

Peur de la vie de l’autre.

Peur de ne pas comprendre.

Peur de la rencontrer, si elle le proposait.

Peur des silences entre les lignes.

Peur des sous-entendus.

Peur de cette femme devenue si mystérieuse.

Peur viscérale des larmes qui dilueraient l’encre.

Peur d’être déçue.

Peur d’échouer dans la quête d’amitié.

Peur d’être blessée.

Lysiane a sorti l’enveloppe dans la brume. Elle est déjà un peu humide et beaucoup froissée. Au dos, l’adresse du couvent ! Pour que j’aille la voir ? se dit Lysiane. Ou plutôt au cas où elle se perdrait ? Oui, c’est probable. Elle n’est pas sûre de mon adresse. Les doigts perclus d’arthrose s’acharnent pour décoller l’enveloppe.

Les premiers mots la prennent à la gorge !

« Chère amie ».

Elle est là, Edith, elle est là, présente dans ces deux mots, si forts, si importants. Si nécessaires pour continuer à lire. Lysiane s’arrête sur cette introduction. Elle pleure, comme la pluie qui tombe sous un nuage. Elle pleure en lisant chaque ligne, elle pleure pour la joie d’Edith, elle pleure pour l’enfant qu’elle a eu, elle pleure pour sa foi.

Il faut pleurer pour vivre.

Lysiane fredonne « De la main gauche ». En fermant les yeux, elle se revoit avec Edith, chantant toutes deux cette mélodie tout en douceur. Nous sommes amies à jamais, pense Lysiane après sa lecture. Devant l’horizon bouché, un rai de lumière va appuyer cette pensée. Je suis son amie, je suis sa confidente, dehors et dedans, je suis une femme gourmande d’amour et d’amitié, je brode les cœurs, elle est la lumière.

Vais-je la reconnaître sous son habit de nonne ? Porte-t-elle la croix à son cou, elle l’athée ? A-t-elle rejoint le couvent par foi, ou par nécessité ? Fut-il juste un refuge durant sa fuite ? Ai-je envie de voir son fils, et le père de celui-ci ? Lysiane se met à arpenter la plage, le sable rentre dans ses chaussures, et les petits grains lui font mal au pieds. Elle est un livre, l’histoire incroyable de sa meilleure amie est un roman dans lequel la lumière brille. Les larmes coulent sur son visage raviné, elles suivent la trace des rides. Les pleurs sont de joie, le calme revient et le sourire aussi.

Peu importe la peur, peu importe l’angoisse des retrouvailles, Lysiane va se rendre au couvent. Elle est invitée, souhaitée, désirée ! Une amitié sincère ne se gomme pas, elle est là, en attente, prête à se parer de ses meilleurs atours. Le temps est venu. La lettre est écrite sur un papier de soie, doux comme une caresse.

Parlera-t-elle du passé ? De cette si longue interruption durant ces années ? Parlera-t-elle de cette vie si riche, si maternelle, si privilégiée ? Parlera-t-elle de son mari revenu au bout de cinq ans, prisonnier aux mains des allemands ? Où était-elle, Edith, pendant ce temps ? Que de questions encore sans réponses. Que de doutes jonchent le chemin de la vie.

Lysiane essaie de l’imaginer, en robe grise, un petit bonnet couvrant ses cheveux grisonnants. Peut-être s’appuie-t-elle sur une canne ? Oui, peut-être que ses mains peinent à égrener le chapelet durant la prière ? Elle est face à la mer, la brume s’efface pour laisser place au ciel bleu. Peut-on se priver de ce que la vie nous offre ? Est-elle heureuse malgré ces privations ? Moi, j’ai donné la vie, donné le jour à trois enfants, donné des baisers, donné tout ce que l’on peut espérer, donné jusqu’à la faim, donné ce que la vie peut donner. J’ai aimé donner. Edith a sûrement donné encore plus que moi. Aux enfants de l’orphelinat, à son fils, au prêtre, aussi.

Lysiane est partagée entre le plaisir et l’angoisse de se trouver devant Edith. Cette amie devenue énigmatique, mystérieuse, l’effraie quelque peu.

Mais elle se rendra au couvent. Elle est allée trop loin dans ses recherches, ce serait anéantir l’envie. Et puis, « Chère amie », est un appel, un désir, un souhait, ouvrant les parenthèses. Un espoir !

Lysiane défroisse la lettre, la glisse dans l’enveloppe avec un brin d’ « armorie maritime » qui sent l’iode, et se lève.

Il fait beau à présent. Le soleil l’accompagne et lui réchauffe le corps et l’esprit. Elle rentre chez elle, l’âme en paix.

Son répondeur clignote.

LYSIANE 6

Edith descend avec difficulté le grand escalier de bois pour rejoindre l’orphelinat. Elle souhaite avec ardeur que son fils ait pu joindre Lysiane au téléphone. Mickaël saura trouver les mots pour convaincre Lysiane. C’est un homme bon, son fils. Le couloir sombre qui partage les deux bâtiments, le couvent et l’orphelinat, n’a pas reçu le moindre coup de pinceau depuis combien d’années ? Voilà quarante ans qu’elle est ici, et elle n’a pas vu le moindre changement. Elle a du mal à présent, l’âge venant, à vivre sans la lumière du jour ; une cécité est apparue voilà dix ans, sans espoir de guérison. Elle s’aide d’une canne pour la guider et assurer ses pas. Heureusement, elle connaît chaque dortoir, chaque espace, chaque tournant. Le bruit la guide, en particulier lorsqu’elle s’approche du réfectoire, où les cris des enfants dominent. Sur combien de berceaux s’est-elle penchée ? Combien de pointes et de couches changées ? De biberons donnés ? A l’âge de vingt ans, elle s’est enfuie de Concarneau, laissant derrière elle la famille bourgeoise qui avait ouvert la porte aux Allemands. Pour la jeune femme qu’elle était, c’était inconcevable ! Les seuls regards qu’elle portait sur ses parents étaient emplis de haine et de honte ! Incapable de supporter cette faiblesse, cette hypocrisie, elle avait fui en pleine guerre, sans aucune idée de ce qu’allait devenir sa vie. Elle qui rêvait d’une famille unie, grouillant de petits enfants, se retrouvait seule sur les routes, sans lumière devant elle. Mais durant cette période, elle avait rencontré plus démunis qu’elle, plus malheureux et pleins de désespoir. La guerre avait fait éclater les familles, mais avait soudé des liens forts aux portes de la pauvreté. Comment se plaindre devant tant de détresse ? Edith avait choisi d’aider, sans retour, sans compter, et avait ainsi rejoint la Croix Rouge. C’est ainsi qu’elle avait su quelle était sa voie : devenir infirmière. Après la guerre, elle a continué à donner de son temps auprès des plus démunis, et c’est ainsi qu’elle a fait la rencontre de Gustave, prêtre ouvrier. Tandis que lui, arpentait les rues, portant assistance aux isolés, mutilés de guerre sans toit, elle préparait les repas, et cousait, et raccommodait s’il le fallait. Ils se rapprochèrent de plus en plus, jusqu’à l’inévitable.

A la première fois, aucune pensée d’interdit, pas de notion « il ne faut pas ». Ce fut un désir incontrôlable. Ils n’ont fait que partager un amour caché. Au petit matin, blottis dans les bras l’un de l’autre, dissimulés dans la paille, ils ne se sont pas sentis coupables. La foi de Gustave était intacte, il ouvrait Edith à plus de connaissances spirituelles, et elle, se laissait mener, comme une barque sur l’eau paisible d’un lac. Leurs rendez-vous dans la grange se multipliaient, chacun venant avec son lot de bonheur et de tendresse. Mais Edith a senti croître la vie en elle, inexorablement. Elle est prise dans la tourmente. Le chagrin et la joie se mêlent sans qu’elle puisse défaire les nœuds qu’ils forment. Gustave est anéanti. La culpabilité le submerge. Comment a-t ’il pu être aussi négligent ? Comment vivre à présent, un enfant caché au fond du cœur ? Edith quitte la région quand la grossesse devient trop apparente. Gustave connaît un couvent auquel est adjoint un orphelinat. Edith pourra s’occuper de son enfant sans être recluse ; c’est la seule solution.

Après un accouchement chez une sage-femme dans un petit village, Edith entre au couvent et prend le voile, le petit Mickaël, reconnu par Gustave, est déposé à l’orphelinat. Elle en est là dans ses pensées lorsqu’elle pousse la porte de la nurserie. Elle a aimé chaque bébé qu’elle a tenu dans ses bras, et aujourd’hui encore, elle éprouve la même émotion. Elle prépare le biberon pour le petit Denis, prématuré, qui exige beaucoup de soins. Edith s’approche de la fenêtre pour que l’enfant reçoive quelques rayons de soleil et lui donne à boire. Comme tous les matins, elle contemple le tableau offert à l’orphelinat, huit ans auparavant. C’est une représentation de Jésus, peinte par Akiane Kramarik. L’histoire de cette artiste émeut toujours Edith.

Le donateur de la toile lui a raconté sa vie. Elle est née aux Etats-Unis d’une mère Lituanienne et d’un père Américain. Fille de parents non croyants, et scolarisée à la maison avec ses frères, la jeune fille n’a jamais eu d’éducation religieuse ou, théologique. D’origine très modeste, elle grandit dans le cadre d’une famille athée avec ses trois frères dans une cabane délabrée au bord d’un champ de maïs. Akiane disparut à l’âge de quatre ans sans qu’aucune explication ne soit apportée. C’est après cet évènement que la fillette commence à peindre. Elle réalise des tableaux inspirés de visions du paradis. Ses tableaux les plus emblématiques ont été peints à l’âge de huit ans. Aujourd’hui, âgée de vingt ans, elle a grandi loin de la civilisation urbaine, une vie très isolée du monde extérieur. Comme moi, se dit Edith, en contemplant le pastel avec émoi.

Le petit Denis s’est endormi dans ses bras. Elle le recouche avec douceur, comme une tasse de porcelaine sur la commode. Edith fait le tour de la nurserie, en claudiquant un peu. Elle se trouve chaque jour un peu plus lasse.

« Il faut que Lysiane vienne, pense t’elle, j’ai tant de choses à lui dire. Je lui parlerai aussi de Akiane, c’est important. Et puis elle me racontera sa vie. Pourvu que Mickaël ait pu lui parler ! »

LYSIANE 7


Lysiane a écouté le message du répondeur. C’est Mickaël.
Avant toute chose, elle souhaite répondre à Edith.
Ma chère amie,
Merci pour ta longue lettre qui m’a permis de comprendre le silence de ta vie.
Si tu n’avais pas fui lors de la seconde guerre mondiale, ta vie aurait été différente. Tu n’aurais pas perdu les racines auxquelles tu étais si attachée, mais d’après tes mots, tu l’as fait sans un soupir, avec force et courage. Ensuite, face aux calomnies, sans haïr, tu as lutté en t’exilant une nouvelle fois. Tu es restée droite et fière, sans te mentir à toi-même.
Si tu savais combien je t’admire, Edith. Qu’en aurait-il été si tu avais préféré qu’un seul de tes amis soit tout pour toi ? Sans doute Gustave serait-il banni à jamais de l’Eglise, rejeté, maudit, et votre fils Mickaël aurait-il eu une vie de famille bien difficile ! Je n’aurais jamais pu imaginer que ma meilleure amie ait dû faire face à tant de douleurs. Si tu n’étais pas celle que je connais, digne, responsable et aimante, tu aurais pu sombrer. Si la foi ne t’habitait pas, enfant, tu l’as accueillie avec sérénité pour ton fils. Tu es forte sans cesser d’être tendre.
Si la vie t’a guidée pour être nonne, alors que d’un seul coup le chemin te semblait sombre et bouché, c’est qu’il était écrit que tu pouvais lutter et te défendre, pour toi, mais aussi pour les autres. Tu as suivi un rêve sans qu’il ne te domine, tu as accepté les règles de ta vie, mais avec prudence. Si tu avais abandonné, si tu n’avais pas conservé ton courage et ta tête, là où beaucoup d’autres les auraient perdus, tu aurais emmené avec toi dans l’abîme l’homme que tu aimes, et ton fils. Et moi, Edith ? Si j’avais pris des nouvelles plus tôt, j’aurais pu t’aider, peut-être, à supporter les critiques haineuses. L’aurais-je pu ? Je ne sais. Si tu peux être dure sans jamais être en colère, ce n’est pas mon cas. Si tu savais comme je suis en admiration devant ton abnégation et ta dévotion ! J’ai de la peine pour nos années perdues. Laisse-moi deviner ton visage d’aujourd’hui. « Avec ton sourire discret fleurissent les minuscules rides au coin de tes yeux. Ton regard doux près de tes
cheveux tout blancs maintenant ». Est-ce ainsi que je te reverrai ? Car si l’on peut rencontrer bonheur après chagrin, c’est notre tour. Si la vie nous a séparées, c’est pour mieux nous retrouver. S’il en est ainsi, c’est que l’amitié perdure. Si tu savais comme j’ai hâte de t’entendre, de te voir.
Je vais contacter Mickaël. Il m’a laissé un message pour que nous prenions rendez-vous.
Tu seras toujours mon amie, Edith. Nous avons perdu beaucoup de temps, ma chère amie, mais il n’est jamais trop tard si nous savons observer, connaître, et méditer sans penser à mal. Si nous savons toutes deux être bonnes et sages, le rêve est permis.

LE RENDEZ-VOUS


Marie a tout son temps aujourd’hui. On est lundi, jour de son rendez-vous. Elle prend son petit déjeuner sur la terrasse, thé, deux tranches de pain grillé, le rituel de ce jour. La journée promet d’être magnifique, le ciel d’un bleu limpide est de bon augure.
En préparant ses habits sur le lit, elle hésite, la robe printanière avec les gros coquelicots rouge vif ou celle avec les mûres d’un rouge plus pourpre ? Bien évidemment, l’ensemble de la tenue doit être parfaite, chaussures et bijoux assortis. Elle possède tout ce qu’il faut pour les deux. Il faut juste faire le choix.
Tout bien réfléchit, elle se dit que le printemps n’est pas encore là même si le soleil réchauffe l’air, les coquelicots ne sont pas d’actualité pour l’instant. Elle reste une heure dans la salle de bains, peaufinant son apparence. Le maquillage ni trop, ni trop peu, le vernis, ne pas oublier le vernis qui sied si bien aux mains. Avec soin, Marie applique la belle couleur foncée qui fait ressortir la finesse et la blancheur de ses mains graciles. Elle est fière de ses doigts longs, si précieux pour son métier, pianiste. Elle les cajole, les enduit chaque jour d’une crème nourrissante au lait d’amande. Ensuite, Marie les fait travailler sur les touches pour les dégourdir. Elle a pris un contrat d’assurance rien que pour la valeur de ses mains.
Elle se met à la psyché et s’examine sans complaisance, quelques cernes à masquer, le concert d’hier a laissé des traces.
Quand elle quitte son quartier, le soleil est déjà haut et il y aura peut-être beaucoup de monde se dit-elle avec un pincement au coeur. Marie n’aime pas le regard des autres lors de son rendez-vous du lundi. Elle prend la direction du jardin japonais. C’est le plus grand d’Europe, il s’étend sur 25 ha. Une douce brise caresse son cou tel le souffle léger du bambou. Son pas s’accélère, il lui tarde d’y arriver, d’admirer les cerisiers en fleurs, de franchir tous les petits ponts et d’entendre la mélodie murmurée des fontaines. La sérénité du lundi, elle est ici, Marie l’appelle le parc des temps mêlés ; pensées, rire et larmes, tout est fugace, nostalgie, le présent et le passé liés, c’est pour cela que Marie est ici.
Elle s’approche enfin de la statue en bronze du vieux moine. Elle mesure quatre mètres de haut, nichée entre des houx crénelés, à ses pieds coule un petit ruisseau. Le moine sourit, les mains posées sur ses genoux. Voilà le lieu de
rendez-vous du lundi de Marie. Elle s’assoit à ses côtés, et pose sa main délicate sur celle du bonze. L’échange va pouvoir se faire. La main de bronze est énorme, de vraies paluches, comme son père. La main irrémédiablement pétrifiée accepte la caresse pleine de bonté de Marie. Elle vient ici chaque semaine parler à son père, disparu trop tôt. Elle s’adresse à lui, seule cette main posée le lui permet.
< Doucement papa, tu as décidé de partir, j’aurais tant voulu choisir que tu ne sois jamais un souvenir, nous avions encore tant à nous dire. Ici, je peux penser à toi, triste et esseulée, hier, c’est encore aujourd’hui, le présent est si lourd du passé, tu me crois n’est-ce-pas ? tes mains me manquent, la mienne, petite et dodue, glissée dans la tienne, énorme et caleuse. Comme je les aimais, papa. C’est ici que je te retrouve, je te sens déployer tes ailes lorsque je presse avec amour cette main rongée par le temps. Je reviens tous les lundis au parc des temps mêlés pour te retrouver. Aucune statue ne pourra jamais te remplacer, mais elle peut apaiser l’âme. >
Marie continue son monologue, la main de son père est son souvenir le plus précieux. Elle n’avait plus peur de rien quand il tenait la sienne dans sa paume. Le monde pouvait s’écrouler, son père la tenait fermement et elle ne pouvait pas être happée par l’inconnu. Elle était joyeuse, importante à ses yeux. Elle se laisse à rêver, sereine, dans les bras du soleil. Qu’elle les aimait ces battoires, comme il les appelait, quel bien cela procurait quand l’une d’elle se posait avec tendresse sur la tête et ébouriffait ses cheveux fous. Marie est ici, dans le parc des temps mêlés, pour lui rappeler que leurs mains seront toujours liées.
Elle se souvient des cauchemars de son père quand il se rappelait que ces mains avaient aussi tué pendant la guerre, qu’elles avaient volé pour manger quand il était prisonnier. Durant ces cinq années, ne peut-on se pardonner pour des pommes de terre chapardées, pour des morceaux de placage dérobés à l’usine, les assembler ensuite avec ces mêmes mains qui, alors, se transforment en doigts de fée pour réaliser, sur son pauvre lit de fortune, des objets en marqueterie d’une beauté inouïe ? La main se prolonge alors par l’instrument. Elle distingue celui qu’elle représente.
Marie caresse la main de bronze avec tendresse, elle se sent apaisée, libérée, protégée par cette main inerte qui semble avoir une valeur magique. Elle lui transfert l’énergie. Elle contemple les deux mains, la sienne destinée aux sons délicats sur les touches noires et blanches du piano, celle du moine, dégageant malgré lui une telle puissance.
Après l’avoir effleurée une dernière fois, Marie se lève.
< A lundi papa >
Le ciel s’est couvert à présent de nuages gris, il tombe déjà une petite pluie fine sur le parc, et les fleurs de cerisiers s’envolent dans le vent léger. Marie presse le pas, elle n’aime pas s’attarder, elle vient ici dans un but précis.
Puis, le printemps est passé, avec ses parcs fermés, la vie de Marie s’est arrêtée. Une épidémie l’enferme, puis la libère quelques temps, puis l’enferme à nouveau. Plus de repère, cette fois, elle a bel et bien perdu son père. Elle le sait, 2021 sera identique, les informations circuleront avec leurs lots de tristesse, de misère et d’incompréhension. Toujours pas de repère, plus de père. Alors, Marie, tous les lundis, couche sur le papier la douleur de ces rendez-vous manqués. Elle a acheté une reproduction de « la Cathédrale Mains » d’Auguste Rodin.

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