Un,deux, trois, irons nous au bois? de Jonquille

Un,deux, trois, irons nous au bois?

La forêt s’éclaircissait, la végétation du sous bois était moins dense. La saison y était pour beaucoup, nous étions aux portes de l’hiver. Dans la morne grisaille qui l’enveloppait, les hêtres habillés d’or pour quelques jours encore, apportaient un peu de couleur et de gaîté au milieu des chênes et des châtaigniers dénudés. Les fougères rousses s’étiolaient cédant la place par endroit aux champignons. Au sol, les feuilles tombées craquaient légèrement sous les pas de la fillette dont les boucles couleur des blés mûrs échappaient au bonnet. Le nez en l’air elle humait les senteurs du sous-bois, de la mousse humide, des lichens. Un vol d’étourneaux passa au dessus des cîmes sans daigner se poser.

Elle arrivait à la clairière. Elle n’était pas revenue depuis l’été, l’endroit avait bien changé. Le sol était jonché de feuilles marron-roux au lieu du vert tapis d’herbe émaillé du jaune des pissenlits qu’elle connaissait. L’espace s’arrondissait devant la cabane en rondins dont la porte était entr’ouverte. Au centre s’élevait le seul élément vert, le houx. Il avait bien grandi et ses boules rouge vif semblaient défier la froidure à venir et attiraient les oiseaux devenus bien silencieux. Boucle d’Or, car c’était elle (vous l’aviez deviné), s’arrêta et observa et écouta. À son bras pendait un panier où, enveloppée dans un torchon, reposait une tarte aux pommes à défaut de myrtilles. Elle était destinée au goûter qu’elle voulait partager avec l’ourson rencontré l’été dernier. Les parents ours l’effrayaient un peu, mais comme ils la laissaient tranquille elle était venue plusieurs fois.

Aucun signe de vie ne lui parvenait. Elle hésitait quand elle vit un écureuil sortir de la cabane, grimper au tronc le plus proche, sauter de branche en branche, la queue en parachute, vif comme l’éclair, et faire ainsi le tour de la clairière avant de s’enfoncer dans les bois. Elle se décida alors, poussa un peu la porte. La maisonnette était vide, du moins elle le crut, car il y faisait si sombre qu’elle ne vit pas tout de suite un gros hérisson blotti dans une litière de feuilles qu’il s’était aménagée. Mais point d’ours ni d’ourson. Elle posa son gâteau sur la table et attendit. La toute petite ouverture qui servait de fenêtre laissait entrer une lumière chiche, si bien que Boucle d’Or ne s’aperçut pas que le soir tombait et que la nuit le suivait de près. Quand elle en prit conscience il était trop tard. Elle n’y voyait plus suffisament pour retrouver son chemin. Et toujours pas d’ourson. Était -il parti? Ou alors les chasseurs…elle chassa cette idée mais son cœur se serra. Elle avait froid. Elle avait faim aussi. Elle entama la tarte. Sans se l’avouer, elle pressentait que la famille ours ne viendrait pas. Alors petit à petit elle engloutit la tarte en entier, avant que le noir de la nuit n’emplisse complètement la pièce.

Personne ne savait où elle était. Elle avait quitté la maison en catimini. Elle frissonna, repoussa la porte, cacha ses oreilles sous son bonnet, enfila ses gants, noua son écharpe et se recroquevilla sur la chaise, décidée à attendre le matin. Elle avait bien trop peur du noir pour s’aventurer dans la forêt. La tête dans les bras, posée sur la table, elle s’endormit.

Elle ne tarda pas à rêver. Elle entendait une flûte jouer un air léger comme un chant de passereau. Elle se dirigeait vers cette musique et un rai de lumière éclairait son chemin. La flûte la guidait ainsi hors de la forêt sans qu’elle ne la voie jamais. Ses jambes s’agitèrent et elle tomba de sa chaise. Réveillée aussi brutalement, elle ne reconnut pas immédiatement les lieux. Ce n’était qu’un rêve, se dit-elle tristement. Une larme roula sur sa joue. Mais qu’entendait-elle ?

Dehors, tout près, comme si elle l’appelait, une chouette hululait avec insistance.

À tâtons elle chercha la porte et l’ouvrit. Perchée dans le houx la chouette la regardait de ses grands yeux jaunes, son ventre blanc renvoyait la lueur d’un rayon de lune. Il ne faisait plus aussi noir, ni aussi silencieux. Des bruits ténus comme des frôlements emplissaient l’air très froid qui piquait les joues de la fillette. La chouette s’envola et se posa sur un arbre en bordure de la clairière. Elle continuait de hululer.

D’abord figée sur le seuil, Boucle d’Or, influencée par son rêve, fit quelques pas. À son tour l’oiseau avança d’une dizaine de mètres, son cri perçant toujours la nuit.

La lune n’était pas pleine mais éclairait tant bien que mal le sol à travers les branches nues. La fillette marcha ainsi une centaine de mètres sous bonne escorte et sursauta. Un chevreuil venait de lui couper la route. Dans le même temps elle sentit une odeur acre de brûlé et de fumée. Un deuxième chevreuil lui passa au ras du nez suivi d’un renard.

D’autres animaux traversèrent le sentier à toute allure. Ils fuyaient. Les ours ne faisaient pas partie de ceux-ci. Sur la branche d’un chêne à vingt pas la chouette hululait toujours. Boucle d’Or reprit sa marche, l’oiseau son vol.

Soudain elle sentit le sol trembler sous ses pieds. Instinctivement elle se colla à un tronc, une harde de sangliers surgit et fila sans s’occuper d’elle dont le cœur battait à tout rompre.

La fumée maintenant lui piquait les yeux. Elle comprit: la forêt brûlait. Courageusement elle se remit en marche, se fiant à son étrange guide. Où la menait cette chouette?

La lueur de la lune ne parvenait plus à percer la fumée qui s’épaississait. La fillette ne voyait plus la chouette, elle l’entendait seulement. Avançant à l’aveuglette, elle se cognait parfois aux arbres, des larmes mouillaient ses joues et de gros sanglots soulevaient sa poitrine. Elle ne pouvait pas respirer, elle n’avançait plus, elle avait perdu son guide. Elle se laissa tomber au pied d’un arbre auquel elle s’adossa en toussant. Elle grelottait de froid et de peur.

Dans le lointain des voix résonnèrent, des craquements, des ronflements – comme dans l’âtre de mémé- pensa-t-elle.Tout à coup quelque chose de froid toucha son nez. C’était mouillé. Descendant au travers de la fumée, silencieux, de gros flocons blancs se posaient délicatement sur les branches, sur les fougères, sur les feuilles mortes et sur elle. La neige! Elle aimait la neige, elle se releva et tendit son visage au flocons, elle ne sentait plus le froid. Et elle resta ainsi jusqu’à ce que la lune reparut, la fumée s’étant dissipée.

Des voix encore, confuses! Elle ne rêvait pas; si elle pouvait les rejoindre…

La chouette avait disparu et elle ne reconnaissait rien autour d’elle, encore moins maintenant que tout était blanc. Un halètement, elle se raidit ; un aboiement elle se détendit. Le chien s’arrêta face à elle et aboya plus fort.

— Pataud, ici! Au pied, Pataud!

Le chien nuança son aboiement mais ne bougea pas jusqu’à ce que son maître, botté et casqué d’argent le rejoignit. Sous la neige qui tombait drue, transformait le paysage, effaçait les repères, l’apparition semblait venue d’une autre planète.

La surprise du pompier fut grande en découvrant la fillette. Il ne comprit rien à son histoire d’ours et de chouette mais il la ramena chez elle.

La joie fut immense dans la maison. On rit, on pleura, on rit à nouveau et ainsi de suite. Les retrouvailles furent dignement fétées. Ce fut Noël avant l’heure.

Un, deux, trois,

Nous irons au bois.

Kerlaz, le 27 novembre 2020

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