L’odeur de la neige de Anne Cottereau

En ce premier jour de Décembre, la neige commence à transformer le paysage. Il faut des

heures de marche pour franchir la montagne. Moi, j’arrive en voiture, mon seul luxe de la ville.

Sans ordinateur, sans radio, désormais au chômage partiel pour cause de coronavirus, j’ai

décidé de m’offrir une retraite dans ma vallée. J’arrive en voiture et je la range au chalet voisin,

absent l’hiver, il me prête son garage. Dans cette vallée, malgré la distance, les montagnards

se connaissent tous, et l’hiver, ils n’y sont qu’une poignée de courageux solidaires..

Il y a l’odeur de la neige, des pins, du lac, du froid. Et mon feu de cheminée, dans ma petite

baraque, de pierres et de bois. Par la fenêtre de la cuisine, le matin, j’aperçois le soleil se lever, la montagne se réveiller, les allées-venues des animaux sur la crête, de temps en temps un loup, parfois un aigle … Par la fenêtre, face à mon lit, le soir, je vois la vallée s’endormir dans la nuit, sous les étoiles et disparaître dans le sommeil hivernal.

Cet hiver là, je retrouve ma belle Hermine, mon ami le renard, l’espiègle marmotte, recueillis

tout jeunes, soignés, nourris, relâchés, ils reviennent toujours me saluer. ils jouent entre eux, dans la neige, entre cabrioles et courses poursuites, comme des amis de

longues dates, sous le regard médusé de mon chien. Il ne s’y habitue pas, n’aime pas me voir

les rejoindre, préfère toujours rester en retrait.

Je retrouve mon rituel d’arrivée: rangements, vérification de mon garde-manger, dates de

péremption, alimentation du feu de cheminée. Je teste ma radio de fortune et son accès au

bulletin météo. Ce jour-là, je retrouve en divers endroits : une paire de boucles d’oreilles, une

lime à ongle, une barrette . Trois objets de femme.

Je fulmine, dépité, furieux : qui aurait couché ici, qui aurait ramené une femme ? ou une femme

qui se serait réfugiée ici ? Si quelqu’un a osé venir ici, pourquoi pas une seconde fois ? et moi,

suis-je désormais en sécurité ? Je rumine et tourne la situation dans tous les sens.

Première investigation – menée à distance auprès de mon entourage (téléphone portable –

deuxième luxe urbain sur instance familial pour donner des nouvelles une fois par semaine et

c’est tout). J’aurai préféré apprendre que l’un d’eux soit venu chez moi, mais non, réponse

négative, même après insistance. Ça ne me rassure pas.

Le lendemain, je me rends au village, par un petit chemin escarpé, il faut bien le connaître pour

éviter les pièges de la neige. Je retrouve mon pote Pascal : Il s’occupe du seul petit magasin

boulangerie-alimentaire-jouraux ouvert en cette période de l’année. Les retrouvailles sont

chaleureuses, il me confirme l’arrivée d’une tempête de neige dès demain. J’achète ce qu’il

faut, je lui demande mine de rien s’il a vu des touristes ces derniers temps, ( l’hôtel du bas

ferme après l’été ) ou quelque chose d’inhabituel par chez moi. C’est lui qui fait la tournée des

habitations en l’absence de leurs occupants. Son regard s’éclaire : “ Une femme superbe,

cheveux d’un roux flamboyant, regard de braise Elle avait une démarche chaloupée comme un

félin, incroyable ! Mais elle était muette, pas une parole, pas un sourire, on l’a vu passer et puis

disparaître. Peut-être une touriste de passage à l’hôtel plus bas ? Sinon, comme toujours, rien à

signaler. “

Quand je sors, le ciel s’est voilé, ça sent déjà la neige à venir Je marche vite, le chien sur les

talons. Il me dépasse de temps en temps, revient vers moi, on joue au lancé de bâton. Je me

presse, la nuit va bientôt tomber, en cette fin d’après-midi. Il me faut tout de même plus d’une

demi-heure de marche.

Je joue avec le chien, sans ralentir. Et soudain je me rends compte qu’il ne revient pas. Je

l’appel, vagues jappements, d’où viennent-ils ? je ne suis pas sûr … Je remonte jusqu’à chez

moi. j’y trouve le renard, la marmotte, l’hermine, jouer ensemble, me saluant du regard.

Auriez-vous vu mon chien ai-je envie de leur demander. Mais ça ne parle pas, sauf le jour de

Noel …

Je retourne sur mes pas, j’appelle à pleins poumons, Je l’entends me répondre, mes sens en

éveils, j’oriente son appel. Alors je quitte le chemin escarpé, je m’engage sur le sol enneigé,

glissant, trompeur car pleins de roches, je mets mes sens en éveils, je calme mon début de

panique: un peu plus bas il y a un ruisseau, normalement ce terrain n’a pas de dangers, mais

j’ai une intuition, j’accélère. Les aboiements se font de plus en plus forts, je me rapproche,

j’accélère. Quelques flocons de neige commencent à tomber.Quoi? Déjà?

Soudain, mon chien est là ! pris au piège, il s’est fait surprendre par un éboulement de petites

roches, le déséquilibrant, l’entrainant vers le bas, heureusement peu profond, je descend, je

l’approche, il se relève, tient sur trois pattes, c’est solide un chien de montagne, il devrait s’en

sortir,

On est proche de chez moi, on devrait y arriver. Il est plus lent, je tente de le prendre dans mes

bras, mais il se débat. Il est agile, mais blessé, et la nuit commence à tomber, et le ciel

commence à sentir la tempête.

Je ferme la porte derrière moi, je cours vers ma boite à pharmacie – spécial chien – bandage,

produit, médicament – et là rien, vide presque, furieux je comprends qu’il y a eu vole. Furieux je

m’en veux de ne pas avoir vérifié à mon arrivée.

Je regarde mon chien qui s’allonge épuisé, le regard légèrement vitreux qui n’annonce rien de

bon. Qu’a t-il de cassé? J’espère qu’il n’y a pas eu de serpent à cet endroit là. Mon pouls

s’accélère, je regarde par la fenêtre, la neige tombe déjà .

Je ne peux attendre, je ne peux faire venir quelqu’un. Je ne peux laisser mon chien ainsi. Je

prends ma lampe frontale, une luge, une couverture de survie pour le chien, j’enfile ma

combinaison de ski, mes raquettes, je prends mon téléphone portable, s’il marche plus proche

du bourg, sait-on jamais, car là avec ce temps y a pas de réseau. Il me faut rejoindre Pascal et

ses deux chiens, il habite sur la route au début du bourg, à défaut d’un vétérinaire trop éloigné,

lui aura de quoi apporter premiers secours à mon chien.. Mais à peine 10 minutes de marche

que je me retrouve enveloppé par la neige et assourdi par le sifflement du blizzard.

J’ai voulu couper à travers champs grâce à ma luge, mes je perds mes repères habituels.

Soudain, la luge heurte quelque chose, se déséquilibre, en évitant le déséquilibre, c’est moi qui

tombe au sol. Je me relève, ma cheville s’élance de douleur, je crie de rage. Stupide que je

suis! J’appelle au secours, ma voix se perd dans le blizzard. Je prends la corde qui me sert à

tirer la luge, je marche, je m’enfonce dans je ne sais quoi, je sers des dents, je m’épuise. Je

tombe dans la neige. Je ne sais plus où je suis. Je pleure de rage. Je tente de me relever. Mon

corps s’engourdit … s’engourdit … s’engourdit …

Mais une chaleur douce se colle contre moi, je crois que je commence à glisser vers l’au delà,

une autre chaleur douce se pelotonne dans mon cou. J’entends comme un bruit d’animal, une

voix de femme. Vous allez vous réveiller et vous regarderez bien devant vous, j’amène votre

chien là où vous le retrouverez.

Je me relève, sur mes genoux, sur mes pieds, et je marche enfin. La luge me paraît plus légère,

mais je refuse de m’en inquiéter. D’abord arriver.

Le faisceau lumineux de ma lampe frontale se perd dans le rideau de neige quand soudain,

j’aperçois un animal, il m’indique le chemin, je le suis et plus loin encore je vois un autre

animal , est-ce une ermine ? qui m’indique le chemin, et ainsi de suite, je suis mes guides

jusqu’à me retrouver enfin sous l’unique lampadaire du village . Je retrouve mes repères. Je

rejoins la première maison du village, celle de Pascal. Je sonne, des lumières s’éclairent, la

porte s’ouvre, je m’écroule de fatigue.

Je suis dans un bon lit douillet, une chambre inconnue, je trouve mon chien dans une

couverture et un couffin dédié. Il me dit bonjour d’un petit jappement joyeux. Je ris de bonheur.

Pascal me racontera, plus tard, qu’une silhouette encapuchonnée aura déposé mon chien chez

lui, sur le seuil de la porte après avoir frappé puis disparaitre dans la nuit. On aura pu soigner

mon chien à temps, outre la patte cassée une côte fêlée.

Lorsqu’on me ramène chez moi, la tempête , trop tôt survenue, s’est terminée. Elle aura surpris

tout le monde par son ampleur et sa durée ,toute une semaine. Dans la petite cour enneigée, je

retrouve mon hermine, ma marotte et mon renard jouant ensemble. Nous nous saluons.

Le soir même on frappe à ma porte, je me retrouve face à une belle femme à la chevelure

flamboyante et rougoyante, aux yeux tout plein d’or. Elle est belle et en même temps quelque

chose me dérange terriblement.

Sa face semble se mouver entre animal et traits humains. Je m’aperçois qu’elle est pieds nus,

sans souffrir du froid, elle a un bras blessé – tenu par un bandage blanc.. Dans ses mains, elle

tient une bûche, un sous, un épluche légume. Lui aussi avait donc disparu ! Elle me tend les

objets à mon intention. Je prends en la remerciant, l’invite à rentrer, mais elle se retourne et se

dirige vers la remise. Mes pieds entrent tant bien que mal en mouvement, mes béquilles aussi,

, vainqueur je pense enfin pincer cette femme, prise sur le vif , m’expliquer avec elle!

La silhouette disparaît et quand j’ entre à mon tour dans la remise, c’est pour trouver, éclairés

par ma lampe frontale, nichés dans le fond de la pièce, mon ami le renard endormi et sa

compagne la renarde tout juste pelotonnée contre lui, une de ses pattes rousses bandée d’un

pansement.

La nuit ouvre aux mystères de la montagne, dans mon rêve, la renarde me raconte : J’ai

rencontré ton ami le renard cet été dans la forêt et nous nous sommes aimés, il m’a raconté

votre destinée, un jour je me suis blessée la pâte, renard m’a raconté comment vous l’avez

soigné. Il m’a amené dans la remise sans savoir qu’un esprit malfaisant m’avait maudite: si trop

proche de l’être humain tu seras, humaine tu te transformeras, finalement, ce fut de bon augure,

je suis entrée chez toi, je me suis soignée, je me suis réchauffée, je suis sauvée. En

remerciement j’ai alors porté secours à ton chien. Mais je vais devoir retourner dans la forêt.

Le lendemain, les deux renards m’ont dit adieu. De temps en temps mon ami revient jouer avec

l ‘hermine et la marmotte et la nuit de noël, nous parlons entre nous, comme au temps où les

animaux étaient doués de paroles. Mon chien sur mes genoux.

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