Le monde qui chavire Par C.Marc

Il était une fois un monde qui avait chaviré. L’écrivain n’avait plus de mots, le musicien n’avait plus de notes, le peintre n’avait plus de matières, le photographe n’avait plus l’oeil, le cuisinier n’avait plus de gôut, le professeur n’avait plus de savoirs, le dessinateur n’avait plus de lignes, les métiers n’avaient plus d’outils et le plus grave était que la poésie n’avait plus de sons, ni de rimes, ni de… paroles. Quand la poésie ne tient pas sa parole le monde et l’univers se disloquent.

Un groupe de mages réfractaires, révolutionnaires et visionnaires s’était constitué. Ils étaient décidés à comprendre pourquoi la poésie ne tenait plus parole. Ils constatèrent que les restrictions ordonnées par le Roi après sa lecture de « J ‘ai un visage pour être aimé » de Paul Eluard étaient à l’origine de l’attitude de la poésie qui ne tenait plus sa parole…On savait bien que celle des discours avait été maintenue même si elle relevait souvent du mensonge

Le groupe de contestataires, ami des poètes, décida qu’il fallait tout d’abord trouver l’oeil du photographe. Tout avait été si interdit que même les portraits n’existaient plus. Le groupe qui ne se voyait pas, aveugle et pourtant voyant, voulait comprendre et décida après avoir bien débattu d’étudier les « partis pris des choses » à la manière de Francis Ponge.

Il convoqua alors les poètes de l’illusion, du rêve, de la passion, de l’amour et de la paix dans la sphère de l’éphémère. Il fit une photographie de la mémoire des choses. Mais quelle ne fut pas sa déception quand ils constatèrent que la poésie n’avait jamais su tenir sa parole. Le groupe rebelle, souhaitait la transparence, un terme au premier rang d’ utilisation dans les statistiques du royaume. Mais las de la polémique, soumis a la fatalité, ne sachant argumenter, le groupe abandonna le débat et se résigna. Le monde continuait de se disloquer . Le mensonge avait été décrété langage contemporain et universel et il remplaça l’imaginaire.

Le temps de l’Univers qui se déglingue était apparu. Mais, si la poésie ne tenait pas sa parole, tous savaient que la vérité était versatile et parfois poétique. Ils avaient vu des choses dans la photographie de la mémoire, même si celle-ci avait été prise dans l’éphémère. Et il y avait quelque chose qui n’avait pu leur échapper : la fin heureuse des contes poétiques. A cause de cela, la poésie ne cessait de hanter leurs gênes avec des mots sans paroles mais qui en disaient beaucoup ! Alors conscients des énormes pertes, les peuples s’apprêtèrent sans heurt, sans violence, presque en catimini à osciller dans l’univers des penseurs. Tous réfléchissaient. Il fallait juste savoir attendre un peu.

Après quelques mois, grâce aux artistes penseurs qui ne cessaient de transformer la vérité en oeuvre d’ art, le roi abdiqua. La poésie qui avait vu le monde chavirer fut enfin libre de distiller l’écriture controversée sans avoir besoin de retenir sa parole. Le monde redevint intelligent et magique.

Catherine Marc

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