Le platane par Pascale Bodin


Le platane


Ses valises étaient prêtes depuis de longues heures. Elle y avait glissé quelques vêtements, ses robes
d’été aux tissus frais, ses chemisiers infroissables qu’elle trouvait seulement dans la boutique
d’Hélène, quelques pantalons en tergal, plusieurs gilets que Germaine lui avait tricotés avec tant
d’amitié, avec et sans manches, avec et sans col, deux paires de souliers habillés pour les sorties
occasionnelles et une paire de chaussons confortables. Une boîte en acajou renfermait les trésors
auxquels elle tenait, sa bague de fiançailles, la gourmette et la chevalière de son père, la chaîne de
baptême de sa mère, sa montre de communion.
Son imperméable était posé sur le porte-manteau que Jean lui avait installé dans le hall. Il s’était
amusé à le peindre avec les enfants un dimanche où la pluie avait décidé de déverser toute sa
tristesse. En rouge, en violet, en bleu. Marguerite avait essayé de mettre du jaune, mais son père l’en
avait dissuadé.
Elle se rendit à l’étage. Elle écoutait les craquements de l’escalier en bois et du parquet. Les patins
en feutre avaient été remisés il y a fort longtemps, plus personne ne se souciait de cirer les sols, la
mode étant au naturel et au vieilli. La tapisserie vieux rose imprimé cachemire gardait les traces des
cadres passés au soleil. Photos de famille et canevas avaient subi les affres du temps. Ainsi que les
talents artistiques de Charles encore haut comme trois pommes. Gribouiller, écrire, tailler, cogner,
ses inspirations et ses colères avaient trouvé une échappatoire dans le couloir.
Marguerite, Thérèse et Catherine partageaient la grande chambre qui donnait sur le jardin. Vue
imprenable sur le potager, les rosiers multicolores acquis au fil des années, le platane sur lequel la
balançoire avait été fixée, le portillon en bois que Charles et Gilbert avaient fabriqué. Fendre,
ciseler, pointer, cogner. Les filles adoraient danser fenêtre ouverte, faisant valser les tissus qu’elles
avaient cousus en jupes, ou en tutu, selon la longueur finale. La chambre suivante était occupée par
les garçons. La fenêtre très haute, la faisait paraître étroite. Les enfant s’amusaient à élever la voix,
le résonnement s’élevait dans toute la bâtisse. Le chien Baric battait en retraite dès que le tohu-bohu
commençait.
En face, se trouvait la chambre parentale dans laquelle pendait une paire de double rideaux en
velours couleur prune, sur des voilages crème aux motifs floraux. Elle avait soigneusement choisi la
tapisserie assortie à reliefs pour apporter de la chaleur à cette pièce froide. Elle avait installé sa table
à coiffer au fond à gauche, près de la petite fenêtre donnant sur la cour ; de là, elle pouvait guetter
les allées et venues des uns et des autres. Cet espace était le sien depuis l’accident de Jean, elle
aimait y chanter, se parler, recréer le monde, évoquer des voyages, fondre en larmes, croire en la vie
et la croquer. Elle ferma une dernière fois la fenêtre.
Au rez-de-chaussée, l’espace cuisine restait en l’état. Un plan de travail carrelé, un grand bac en
céramique qu’elle tenait à coeur de bien récurer, une gazinière changée deux ans auparavant, de
nombreux placards en formica, le chauffe-eau au gaz qu’elle entretenait régulièrement. Le sol un
peu taché correspondait à l’emplacement de la table à manger, une grande table en chêne avec un
banc de chaque côté et une chaise, celle-ci était réservée au chef de famille. Elle allait tendre la
main par habitude vers la chaise pour la remettre droite, réagissant un peu tard qu’elle ne s’y trouvait
plus. Combien de tartines ont été grillées, combien de tignasses ont été tondues, combien de vin a
coulé, combien d’enfants ont grogné face aux devoirs ?
Elle revoyait les sourires et entendait les cris endiablés dans la maisonnée. Elle sentait les larmes
couler et se dirigea vers le jardin pour aérer l’esprit.
La terrasse n’avait jamais été achevée. L’herbe avait envahi peu à peu les interstices entre les
plaques d’ardoise. Des petits plantains aimaient y pousser et la mousse gagnait du terrain, rendant
l’accès dangereux à la période des pluies. Ses pieds foulaient le potager pour la dernière fois,
carottes et blettes finiraient de croître ici, les salades seraient sûrement dégustées par les limaces, un
lapin semblait avoir visité les choux. Quelques boutons de rose promettaient un automne coloré et
parfumé. Les pommes et les poires avaient grossi depuis quelques semaines. Les ronces allaient
apporter de bonnes confitures.
Au loin, elle entendait les pneus crisser sur les graviers. Son fils Gilbert venait la prendre.
Elle s’était peu à peu résignée à vendre la maison familiale.
Un petit morceau d’une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux ; il venait du platane.
Elle s’approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son
pied heurta, dans l’herbe, un morceau de bois pourri ; c’était le dernier fragment du banc où elle
s’était assise si souvent avec tous les siens .

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