L’inconnue de la chambre 133A par J.H

L’inconnue de la chambre 133A

Transportée à l’hôpital régional dans un état second, la jeune fille ne semblait pas blessée, simplement endormie. Retrouvée divagant sur une route de campagne, entièrement trempée, elle portait une simple robe d’été fleurie assortie d’un gilet ajouré, aux pieds, une paire de sandalettes ; ses longs cheveux s’entremêlaient d’algues marines.

Venait-elle de l’océan, à l’Ouest ?

Avait-elle failli se noyer ?

Personne ne semblait la reconnaître, sa photo diffusée dans les journaux n’avait donné lieu à aucun signalement … La Belle au Bois Dormant fut donc prénommée Rose car elle apparut le jour de la Ste Rose, en août. Le personnel, très attentif, fit tout son possible afin de la réveiller en douceur. Chaque matin, s’asseyant à son chevet, quelqu’un lui prenait la main, tentant de l’amuser avec des contes, guettant le moindre sourire sur ses lèvres pâles.

L’automne venait d’arriver lorsqu’un beau matin ses yeux s’ouvrirent, bleus comme la mer … Ce fut l’effervescence dans le service des malades endormis, on aurait cru qu’elle venait de naître !

Allait-elle réussir à parlermarcher, allions-nous bientôt l’entendre prononcer son nom ? Peut-être zozoterait-elle, ou alors un chant aigu sortirait-il de ses lèvres ?

Elle réussit à se redresser sur ses oreillers, sembla effrayée par ce lieu inconnu, se mit à pleurer … Ce furent les seuls sons qui sortirent de sa bouche. Les psys de tout poil qui étaient fin prêts à s’atteler à la tâche, cessèrent de jubiler, car la belle Rose ne retrouvait pas la parole. On lui montra ses vêtements qui auraient pu lui rappeler ce jour, on la fit s’asseoir afin de lui enfiler ses sandalettes … Rien n’y fit … L’amnésique de la chambre 133A resta coite.

Par une nuit de pleine lune, déjouant la surveillance des gardes de nuit, elle se vêtit de sa robe fleurie, enfila son gilet, chaussa ses sandalettes et sauta par la fenêtre du rez-de-chaussée. Elle marcha des jours durant, traversant les zones périurbaines de la grande ville, empruntant d’instinct certaines routes de campagne, dormant le jour au creux des grands arbres, vivant de chapardages, se désaltérant aux robinets des cimetières … Toujours cap à l’Ouest.

Au petit matin d’un jour ensoleillé elle arriva enfin … et reconnut le lieu de son enfance. La grande maison aux volets clos, le jardin en friche, le petit sentier qui menait à ce gros arbre dans la clairière, non loin de l’Océan. Et ce bruit de vagues déferlant au loin … Ce fut le déclic, tout lui revint à l’esprit : le grand voilier qui sombre dans la nuit, les cris de ses parents, ce grand saut dans l’eau froide alors qu’ils rentraient au terme de dix années en mer, rêvant de revoir enfin ce lieu chargé de souvenirs. Puis ce grand trou noir … Elle se mit à crier, appela ses parents et s’engagea dans le petit bois. Un petit morceau d’une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux ; il venait du platane. Elle s’approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied heurta, dans l’herbe, un morceau de bois pourri ; c’était le dernier fragment du banc où elle s’était assise si souvent avec tous les siens.

Joëlle H le 01.12.20

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