Mily. par Régine

J’avais pris l’habitude de lui rendre visite et la perspective de nos rendez-vous me réjouissait.

Elle habitait un vieux quartier de Beyrouth Ouest, à peu près là où s’ouvrait la frontière partageant la ville lorsque la guerre civile battait son plein.

Je prenais le bus depuis le port où vrombissait la circulation de début d’après-midi et descendais au niveau du Musée National.

Puis je suivais la ruelle.

Des murs pendaient les cascades pourpres des bougainvilliers dégoulinants des jardins privés. Des parfums sucrés trouaient la moiteur de l’été.

Je chérissais ces déambulations pour rejoindre Mily.

Je savais que bientôt elle me sourirait et mon cœur battrait alors très fort.

Bientôt Anita la domestique m’ouvrirait la porte du sombre appartement.

Bientôt nous mangerions les chocolats que j’apportais et tant pis pour la chaleur. Bientôt je goûterais le café parfumé à la cardamome et servi dans de petites tasses en forme de corolle.

J’entrais et le sourire de Mily me heurtait tendrement. Il me troublait, m’attachait.

Mily prenait place sur la banquette recouverte de velours vert, je l’imitais, frôlant la fragilité de son corps.

J’abusais de sa bonne volonté à me raconter les choses de sa vie, j’avais envie qu’elle puise dans ses souvenirs.

Je guettais, flairant le moment où je pourrais, sans l’irriter, lui souffler de me parler de Victor…

Mily et Victor assis au parc à l’ombre des pins bordant la rue Badaro…

Un parfum de résine bondit des troncs élancés. Le soleil brille. Les rayons percent le vert sombre des aiguilles. Mily expose le teint laiteux de son visage.

Elle se sent très lasse, elle n’en dira rien, refusant d’affoler Victor. Le trouble qui l’habite depuis une heure ne doit pas réussir à usurper le bonheur d’être là, ensemble.

A quoi rêves-tu ? Mily s’est mise à coiffer les cheveux sombres de Victor. Tendrement abandonné sur son épaule, il enfouit un peu plus son visage dans le cou de Mily.

Cela achève de la séduire, elle ferme les paupières… Mourir là, maintenant puisqu’elle est heureuse.

Victor somnole.

Mily pleurerait si elle l’osait, de bonheur, de chagrin aussi, de tendresse, tout en même temps.

Pauvre Victor ! L’alerter ? Non ce serait rompre avec ce bonheur tranquille encore, ce serait abîmer l’amour qu’ils ont tressé.

Mily ne dira rien, pas tout de suite…

Pourtant, elle ne doute plus que sa mémoire se débarrasse de détails, de lieux, la plage l’autre jour, oubliée, la robe lilas, rangée, mais où ? Des rendez-vous manqués, des visages, des mots… Beaucoup trop de mots s’échappent.

Comme des bulles de savon, les belles et les mauvaises choses s’envolent et se réduisent à peau de chagrin.

L’impression persistante que son être est juste posé sur le bout de sa langue s’ancre en Mily.

Bannir la peur. Ne pas laisser son cœur s’emballer, ses doigts trembler… Peut-être y-aura-t-il moyen encore de réparer les dégâts ?

Victor somnole.

Soudain Mily lui tire les poils de l’oreille tapissant le lobe. Agacé il se réveille.

D’un geste rapide il se gratte l’oreille.

Allons-nous en… Je pourrais rater l’avion…

Victor s’affaire, réunissant les objets indispensables à son voyage professionnel à Londres.

Pendant ce temps, blottie sur la banquette recouverte de velours vert, Mily découpe des bouts de papier… Des ailes blanches qu’elle bleuira de mots à l’encre… Des papillons qu’elle glissera ici et là, partout… Pour continuer à ne rien dire du mal qui la gagne un peu plus chaque jour… Pour ne pas que Victor le sache encore.

Pauvre Victor !

Mily oublie les invitations à déjeuner, écorche souvent le nom d’amis et ne trouve rien de mieux qu’en rire.

Je chérissais nos rendez-vous. Nous nous tenions là, toutes deux assises sur la banquette recouverte de velours vert, elle fragile, comme un pétale fané est tombé d’un bouquet, son poids déformant à peine le coussin.

Sur les plis de sa robe, sur les cuisses dont je devinais les os au travers de l’étoffe, elle laissait ses mains fripées se frôler, se caresser.

Quand elle avait fini de parler, elle se tournait vers le portrait où souriait Victor, son époux défunt.

Par la porte ouverte sur le jardin le soleil entrait, éblouissant un coin du salon. Des tourterelles rousses pillaient sans le moindre signe d’inquiétude la nourriture du chat.

Lorsque je voyais les yeux de Mily s’en aller, mornes, à l’observation du mur, semblant fouiller au-delà du portrait de Victor, je me levais puis m’en allais.

Plus rien ne distrairait Mily.

Pourvu, me disais-je en regagnant la ruelle à la douceur du soir, pourvu que Mily soit allée flâner vers ce temps où la maladie ne l’avait pas encore embrassée, vers son enfance peut-être…

Vers ce temps où…

La vue d’une marguerite blottie dans une touffe d’herbe, d’un rayon de soleil glissant entre les feuilles, d’une flaque d’eau dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l’attendrissaient, la bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l’écho de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.

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