Turbulences de Regine Zeidan

Turbulences

As-tu écrit ce livre ?

Ingrid brosse avec application le pelage de son chien Lou immobile et tremblant.

-Oui répond Louise, un manuscrit, autrefois.

-Pourquoi a-t-il disparu ?

Ingrid cesse la machine de ses gestes, arrange une mèche de cheveux qu’elle a blonds, se redresse, pose son poing sur sa hanche dans une attitude insolente, et observe sa sœur.

Lou saisit promptement l’occasion de filer, il s’ébroue et s’engage à toutes pattes vers l’escalier qui conduit au jardin.

Louise n’a jamais fait de confidence à sa sœur, ni sur le manuscrit ni sur rien d’important de sa vie. Elle reçoit les questions d’Ingrid comme une incursion dans la sphère de son intimité. Un interrogatoire.

Le livre qu’évoque Ingrid est un atlas, une chronique, la somme de pensées, un journal intime serait sans doute son genre exact.

C’est un gros cahier à spirales grand format Clairefontaine à lignes. Sa couverture est verte et les pages qu’il contient consignent des émotions, des colères, des faiblesses. Peu de joies, à peine quelques rires. L’écriture est rapide, peu soignée, un premier jet à la mine de plomb, c’est le seul outil d’écriture qu’accepte Louise. Quelques dessins aussi jalonnent les lignes quand les mots ne venaient pas.

Louise continue de se taire, le regard bleu dur d’Ingrid continue de peser.

Louise, inquiète, cherche à balayer le malaise qui tout à coup l’empoigne.

Au coin d’une arabesque en fer forgé du balcon, elle aperçoit la toile qu’a tissée une araignée, la maison en semble envahie. Les fils de soie scintillent de minuscules diamants de lumière pris au piège. Le soleil gagne doucement la cour pavée où elles se trouvent, le vent fait gonfler le drap blanc tendu sur la corde à linge, quelques pétales de rose coulent lentement… Louise pense à des papillons…

Sa respiration se calme, son regard s’éclaircit. Une parcelle de tranquillité s’installe au bord du climat instable qui menace.

Louise a faim, soif peut-être. Il faut qu’elle bouge, qu’elle rompe cet instant. Elle doit échapper à l’influence d’Ingrid pourtant sa cadette.

-Montons propose-t-elle.

La maison lui appartient désormais. C’est l’accord qu’ils avaient pris. Louise conserverait la maison à la mort de leurs parents et Ingrid recevrait sa part en argent.

Louise redoute les visites de sa sœur, ses intentions surtout et aujourd’hui pourquoi vient-elle poser là ce livre ? Un livre qui ne lui appartient pas, qui n’est destiné ni adressé à personne… Et d’abord, à qui appartiennent les livres, les lettres que l’on écrit ?

Louise ouvre brusquement la porte d’entrée.

Au bas de l’escalier qui mène à l’étage, aux chambres, trône un vaste carton rempli à ras bord d’objets.

-Qu’y a-t-il là-dedans ? Questionne Ingrid en déplaçant un globe, un marteau, une boîte en marqueterie…

– Oh, ma vieille imprimante, je soupçonne qu’elle est en panne mais je vais tenter de l’installer, elle me rendra service lorsque je suis ici.

Ingrid continue de fouiller, Louise se dirige vers la cuisine.

-Pour ton livre… Il a disparu mais tu pourras me le ré imprimer ! Ingrid éclate de rire.

Un rire comme de tout petits cailloux jetés à la figure pense Louise en se retournant sur sa sœur, sa sveltesse… Elle est plus grande, plus mince, plus jolie, plus élégante aussi. Louise est ronde, petite, une montgolfière si elle ne cesse très vite les sucreries.

-C’était un manuscrit, sais-tu ce que ça veut dire ?

Louise sent le rythme de son coeur s’accélérer, sa respiration est courte, son ventre se tord. C’est la désinvolture d’Ingrid, son indélicatesse, sa façon de vouloir gagner à tous les coups ! Elle ne doit pas s’engager sur ce toboggan qui la ferait glisser tout vite vers la dispute.

Car c’est toujours la même histoire lorsqu’elle se retrouve face à sa sœur. Il n’y a pourtant pas lieu qu’elles se querellent ! C’est idiot, puéril.

C’est la menace d’une colère à l’allure d’hystérie qui rend Louise méfiante. Elle ne sait jamais quand Ingrid déborde, c’est toujours imprévisible et sidérant.

Elles sont à présent dans la cuisine et Louise prépare le café dans la cafetière qu’elle a acheté lors d’un séjour à Rome. Elle aime ramener dans ses bagages des objets qui lui serviront dans son quotidien. C’est une façon de poursuivre un voyage, de rassembler des images, des couleurs. Un moyen de rêver.

Ingrid s’est appuyée contre le buffet et balade son regard.

-Vas-tu engager un cuisiniste ? Je suppose que tu ne vas pas conserver ces horribles meubles !

Louise a ouvert le réfrigérateur. Elle doit avoir là… Oui, la voilà la religieuse au chocolat qu’elle a achetée hier. Une gourmandise qui ne lui a plus fait envie le soir. Avec le café maintenant elle sera parfaite…

-Les meubles ? La porte du réfrigérateur claque.

-Je n’ai pas l’intention de m’en séparer… Les pigmenter plutôt. Je n’ai pas encore vraiment réfléchi mais, non, je les garde.

Puis la voix d’Ingrid s’envole dans les aigües lorsqu’elle rappelle à sa sœur comme Maman la trouvait bizarre, exagérant tout, s’offusquant de tout.

Louise, sur ses gardes à nouveau, s’en moque à l’intérieur, ce n’est pas vrai ce que prétend Ingrid, elle n’est pas ainsi… Et sourit à la pensée que chanter dans une chorale aurait contribué à placer la voix d’Ingrid sur une juste corde et aurait peut-être adoucit la colère dont elle semble toujours chargée, prête à accrocher ses griffes à la moindre aspérité.

-Ton livre… Sais-tu que tu as fait pleurer Maman ! Je ne sais pas ce qu’il contient mais… Je le trouverai !

L’affolement est de retour, le galop des larmes tout proche. Ah non, il ne faut surtout pas… Qu’est-elle venue faire ici ce matin ? Promener Lou ? Non, non, quelque chose d’autre l’amène. Voudrait-elle des affaires de Papa ? De Maman ?

Louise a servi le café, partagé la religieuse au chocolat.

Les tasses sont celles de leur mère, un modèle désuet, elles sont jaunes, un jaune moutarde, minuscules, au liseré doré. Des tasses d’une maison de poupées.

-Tu les voudrais ? Demande Louise.

Elle souhaite divertir sa soeur de son obsession du livre. Un livre qui n’en est même pas un !

-Je préfèrerais la machine à coudre de Maman. Encore faut-il qu’elle soit dans un état convenable. L’as-tu retapée ?

Stupéfaite Louise se retient de répondre. Devra-t-elle donc répertorier, trier, nettoyer, décider, jeter, garder… Seule… Les affaires de leurs parents ! Puis laisser Ingrid choisir !

Qu’elle s’en aille de sa maison. Vite !

Louise se sent rougir tant elle se contient.

-Les deux petits coussins rouges… Il suffirait de les rembourrer… Je les verrais bien sur ma bergère… Et puis ton livre… Où est-il Louise ?

-Arrête Ingrid ! Vas-t-en ! Maman me l’a volé mon manuscrit !

17 novembre 2020 Régine

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