Les fruits du passé par Soize

Les fruits du passé
Pourquoi étais -je allée au marché ce matin-là, moi qui n’y vais plus beaucoup à présent ? L’idée m’avait prise et ne m’avait plus quittée. Le marché se situait sur la place Saint Roc’h, en périphérie de la vieille ville et seuls les petits producteurs locaux étaient autorisés à vendre leurs produits. Sur la petite place ombragée de platanes et d’acacias, leurs stands sur des tréteaux de bois recouverts de nappes colorées animaient ce quartier d’immeubles anciens sillonnés de rues encombrées de voitures. C’était un îlot au milieu de l’océan de modernité.
Certains producteurs m’étaient familiers, le vieux monsieur avec ses bocaux de confitures et de cornichons faits maison, ses oeufs, ses légumes du jardin et son sourire. Il faisait les comptes à la main sur un petit carnet avec sa belle écriture penchée. Il était un peu plus courbé que la dernière fois, mais fidèle au poste. Il y avait les jeunes boulangers bios, les Italiens et leurs pâtes fraîches, les producteurs de miel, les vendeurs de fruits et légumes habituels. Un vendeur que je n’avais encore jamais vu à ce marché, apostrophait les chalands :
-« Goûtez mes abricots, en direct de mon verger, vous n’en trouverez nulle part ailleurs des pareils !
Il était vêtu d’un léger pantalon clair et d’une tunique de couleur orange, de cette couleur flamboyante qui ne se révèle que sous le chaud soleil méditerranéen. Un panama blanc dissimulait ses yeux ; bizarrement son allure me paraissait vaguement familière.
Pourquoi me suis-je approchée de son étal, moi qui d’ordinaire fuis les « causeurs » ? Cependant, attirée irrésistiblement par sa verve, je m’approchais de son stand. Etait-ce parce que les abricots m’évoquent toujours le jardin de mon enfance planté de quelques fruitiers où mon frère me poursuivait en me bombardant d’abricots trop mûrs ? Je lui en achetai une livre et fus étonnée de leur prix exorbitant.
-« Pourquoi les vendez vous à ce prix-là ? Qu’ont-ils de si particulier ? » ne pus-je m’empêcher de lui demander.
Il me regarda attentivement, son regard fouillant le mien jusqu’à me mettre mal à l’aise.
-« Des abricots comme ceux-là, on n’en trouve qu’une fois dans sa vie ! Allez Madame, goûtez-moi ces bigarreaux, vous ne pourrez plus en manger d’autres après ! Pour vous, ce sera cadeau !» .
C’étaient de magnifiques bigarreaux de la taille de mirabelles qui luisaient dans leurs cageots empilés sur sa table. Mon esprit s’envola, je me retrouvais dans mon jardin entouré de hauts murs de pierre à faire le cochon pendu sur la branche basse horizontale du bigarreautier. La branche était lisse à force de supporter le passage des enfants, suspendus la tête en bas, à celui qui tiendrait le plus longtemps. L’arbre fournissait une quantité incroyable de fruits, nous en distribuions gracieusement autour de nous. Avec la voisine du dessus, nous avions imaginé un système de treuil : nous remplissions son panier en osier à une seule anse que l’on attachait à une corde. Une fois rempli, on lui envoyait l’autre bout de la corde. Elle n’avait plus qu’à le hisser jusqu’à son balcon. Nous habitions le rez-de- chaussée d’une maison à deux étages et avions la chance de jouir de ce petit jardin où nous passions le plus clair de notre temps.
Je m’arrachai à mes souvenirs, mis un bigarreau dans ma bouche et le croquai. Son goût était exactement le même que celui de mon arbre, j’en aurais pleuré de joie. Comment était-ce possible ? Après toutes ces années, cela ne m’était encore jamais arrivé . Je lui en achetai un kilo effectivement
pour une somme dérisoire et rentrai chez moi en en grignotant quelques uns. Un vrai délice, juteux
et sucrés !
J’avais planté des cerisiers dans mon propre jardin des années plus tard, leurs fleurs blanches et
fragiles me remplissaient de joie au printemps. Les enfants de l’école voisine venaient les voir avec
leur institutrice à différentes époques de l’année . C’était leur « leçon de choses », ils examinaient les
fleurs, puis les fruits. Mais leurs cerises n’avaient pas le temps de mûrir, mangées par les oiseaux et
celles qui restaient étaient acides.
Tout en marchant, je me remémorais ces journées de mon enfance. Etait-ce vraiment de si bons
souvenirs ? Ma mémoire n’embellissait-elle pas cette période qui avait été loin d’être sereine et
insouciante ? Je serai sans doute bien déçue si je revoyais ce jardin coincé entre des maisons bien
ordinaires et inconfortables. Me revenaient les moqueries des autres enfants, la sensation
d’incompréhension et d’abandon et mon besoin de m’évader, déjà.
Pourquoi les fruits me parurent-ils plus fades cet après-midi là ? Je leur trouvai un goût d’eau et les
abandonnai dans une coupe.
Le lendemain matin, les bigarreaux noirâtres et violacés faisaient triste figure. Je ne renonçai pas
pour autant à en manger un, mais son odeur de pourri et son goût de moisi me firent recracher
aussitôt ma bouchée. Je me précipitai au marché, furieuse après ce marchand qui m’avait fait
miroiter des délices de gourmandise. Immangeables, ils étaient devenus immangeables !
À son emplacement se tenait un étal de fruits et légumes tenu par une jeune femme accorte et
souriante , ceinte d’ un grand tablier bleu. Je m’approchai et lui demandai si le vendeur était là
aujourd’hui. Son expression de surprise semblait sincère lorsqu’elle m’assura qu’il n’y avait jamais eu
de vendeur à cette place, et qu’elle travaillait hier ici même comme d’habitude.
Une sensation d’étrangeté me saisit et la tête me tourna. Avais-je rêvé cette scène ?
Pourtant j’avais bien en main un sachet de bigarreaux trop mûrs en train de pourrir ! Je les lui
montrai et elle s’ esclaffa :
-« Ah oui, c’est possible que je vous les ai donnés hier ! Trop mûrs, ils étaient invendables ! »
Je n’y comprenais plus rien. Mon désir de retrouver le goût des bigarreaux de mon enfance m’avait-il
amenée à transformer la réalité à ce point ? Cet homme au panama sortait-il de mon imagination ?
Pourquoi les avais-je trouvés si délicieux en sa compagnie ? Force de la suggestion ou pouvoir
trompeur de la mémoire ?
Les questions se bousculaient dans ma tête et je n’avais pas de réponses.
Mes souvenirs me hantaient-ils au point de perdre la raison ? Se guérit-on jamais de la perte de
l’enfance ?
Je m’excusai platement et jetai en partant mon sachet de bigarreaux dans une poubelle. L’espace
d’un instant, j’eus la vision fugitive d’un homme agitant au loin son chapeau blanc en signe d’au
revoir.

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