La planète des arbres par Isabelle M

La planète des arbres

Guénolé a pour habitude de faire ses courses dans les grandes surfaces. Mais ce matin, il profite de
ses vacances pour se rendre au marché. Après avoir acheté de belles escalopes de poulet, il s’arrête
devant l’étal du maraîcher. Son regard est attiré par les abricots, bien charnus et d’une jolie couleur
orangée. Il lorgne sur le prix, ça lui semble assez cher. Il est sur le point de passer son chemin,
lorsque le marchand l’interpelle :
— Admirez ces abricots ! Vous n’en trouverez pas de pareils dans les supermarchés !
Guénolé jette à nouveau un oeil sur les abricots, mais tout à côté, les cerises dodues et luisantes lui
font encore plus envie, ce qui n’échappe pas au regard avisé du marchand.
— Goûtez donc ces cerises, monsieur, vous m’en direz des nouvelles !
Il lui en offre une paire que Guénolé gobe aussitôt, rejetant discrètement les noyaux dans sa main.
Leur saveur est identique aux bigarreaux qu’il dégustait enfant. Ces cerises sucrées, parfumées et
croquantes…
— Je vous les vends moins chères que le prix qu’on m’a fait, propose le vendeur dans un sourire.
Pour Guénolé, le souvenir de son cerisier est merveilleux, il souhaite encore le revivre et il en
achète un plein sac.
Le lendemain, dimanche, il se rend compte que les fruits sont tous abîmés presque pourris pour
certains d’entre eux. Un air de dégoût lui traverse le visage, ils sont immangeables.
Guénolé est un habitué des services consommateurs, il n’est pas de ceux qui laisseraient passer ce
qu’il considère comme une escroquerie. Il n’a cure de savoir si les produits des supermarchés
débordent de conservateurs. Il décide de retourner voir le marchand. Il demandera un
remboursement, ou, au pire, un avoir.
Le marché s’est bigrement rétréci depuis la veille et il a beau regarder partout, pas la moindre trace
de son marchand. Il est frappé par le bruit des sirènes de police et par l’effervescence sur sa droite.
Que se passe-t-il ?
Il interroge la vendeuse de poulets rôtis dans son camion, sur lequel on peut lire « chez Augustine ».
Tout autour du véhicule et dans tout le quartier, se diffuse une odeur exquise. Elle lui apprend que le
grand arbre du bout de la place, un châtaigner, a mangé le maraîcher. Il a juste recraché ses santiags,
sans doute indigestes.
Elle désigne l’arbre, autour duquel s’affairent pompiers et policiers. Ils se tiennent à un mètre de
distance, pour ne pas finir broyés dans les entrailles du châtaigner. Quelques journalistes téméraires
de FMB TV filment la scène en direct.
— Je lui ai toujours trouvé un air louche, avec ses branches biscornues et ses feuilles rabougries.
Mais malheureusement, il n’est pas le seul. Vous savez pourquoi les arbres se rebiffent en ce
moment ? s’enquiert Augustine.
— Ils ont peut-être simplement faim, répond Guénolé en se grattant le cuir chevelu.
— Moi je crois qu’ils en ont ras l’écorce qu’on leur enlève leurs fruits. Ce n’est pas un hasard si le
maraîcher a disparu. Le châtaigner devait être solidaire des cerisiers, abricotiers et autres arbres
fruitiers auxquels on soustrait la progéniture, affirme la commerçante, en observant ses poulets
tourner sur leur broches.
— Mais, votre hypothèse ne tient pas ! J’ai entendu à la radio que de simples randonneurs avaient
été avalés. L’un d’eux en a miraculeusement réchappé, un bras en moins, et a donné l’alerte, dit
Guénolé, en fronçant les sourcils.
— Oui, il ne fait pas bon se balader en forêt, on n’est pas à l’abri de tomber sur un arbre un peu …
agressif. Mais ces randonneurs ont peut-être pique-niqué sous un arbre, il suffit qu’ils aient mangé
des fruits pour que le feuillu ait voulu se venger, reprend Augustine, en remuant de petites pommes
de terre, en train de rissoler.
— Je pense que les arbres ont développé un grand réseau de communication par leur racines et se
sont passé le mot pour faire la révolution, professe Guénolé. Vous savez s’ils mangent aussi des
animaux ? demande-t-il.
— Selon moi, il n’avalent que les frugivores, ceux qui se nourrissent de fruits mûrs. Je parie que
l’orang-outan qui a disparu du zoo de Vincennes s’est fait engloutir par un arbre.
— Ce n’est pas prouvable, dit Guénolé, en agitant la main en signe de dénégation, il me semble
qu’une girafe a aussi disparu et c’est un herbivore.
— Un acacia en a peut être eu assez qu’elle lui broute les feuilles, continue la marchande. En tous
cas, moi je ne m’approche plus des arbres.
— Comme tout le monde, se désole Guénolé.
— Mais pourquoi les arbres voudraient faire la révolution ? s’interroge Augustine.
— Ils en ont plein le dos que les hommes se prennent pour ce que la création a imaginé de plus
abouti. Ils veulent reprendre le pouvoir.
Un policier s’approche d’eux, pour l’enquête de voisinage.
— Bonjour, messieurs-dames, vous aussi vous avez été témoin du meurtre qu’on nous a signalé ce
matin ?
Ravie de pouvoir aider le policier, Augustine raconte l’absorption du marchand de fruit par le
châtaigner, le piège s’est refermé sur lui dans un grand fracas. Ça s’est passé en quelques secondes
avant que ses bottes ne soient recrachées.
Quant à Guénolé, il peut juste affirmer que l’homme se portait comme un charme la veille et avait
tenté de l’arnaquer en lui vendant des fruits trop mûrs. Il est venu demander réparation mais le
marchand avait disparu. L’arbre aura voulu venger ses congénères de ce gaspillage de fruits,
arrachés trop tôt à leur matrice .
La police scientifique est sur place mais il est impossible de procéder aux examens habituels, car
elle craint de se faire dévorer par l’arbre vorace. Ils ont juste réussi à attraper les santiags au moyen
d’une canne à pêche, afin de les mettre sous scellés : on y retrouvera sûrement l’ADN du
châtaignier. Le légiste est lui même en proie à une crise de panique depuis qu’ il a assisté à la mort
d’un bûcheron, dévoré par le châtaigner, dans un grand bruit de bois craquelé. Les autres abatteurs
refusent catégoriquement d’essayer de s’approcher pour le couper. Ils pensent à employer les grands
moyens et à y mettre le feu.
La ligue de défense des arbres a déployé des militants tout autour de la zone pour interdire qu’on
abatte ou qu’on brûle le châtaigner. Ils se sont enchaînés et plus personne ne peut approcher.
— De toute façon, même si on réussit à couper tous les arbres, ce sera rapidement irrespirable,
conclut Guénolé, pour nous et pour les animaux. Les hommes et les bêtes ont besoin d’oxygène
pour vivre. On a besoin des arbres, mais ont-ils besoin de nous ?
@
Isabelle, le 18 juin 2020

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