Le placard inquiétant de Solange

Jusqu’à ce jour, je n’avais entendu d’elle que ces mots:
Que faut-il préparer pour le dîner?

» Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait pas proféré une parole de plus, du moins en ma présence.
«Voilà, Monsieur… J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous feriez bien de sous louer le petit réduit…
-Quel réduit?

-Mais celui qui est prêt de la cuisine. Vous savez bien lequel.
-Pourquoi  ?  (
Fedor Dostoievski   «  L’Honnête voleur 1848 »)

 

– «Parce que, parce que…» elle bafouillait, un peu déstabilisée…
Elle n’aimait pas beaucoup parler… Dans ce milieu on se tait ou l’on parle à mots couverts.
De plus, étant le maître du domaine, j’étais sensé comprendre même ses silences! «Mais, parce que ce réduit donne sur le bois des pendus!»
-«Et alors?» Insistais-je avec une once de malignité,
sourcils en accents circonflexes, excellant à prendre l’air le plus innocent qu’il soit possible.
Elle me lança un regard
oblique. Elle louchait presque, déstabilisée par mes questions. –«Mais, mais, faut le louer, que j’vous dis!»
J’ironisais, décidé à la pousser dans ses derniers retranchements. J’insistais, d’un ton sec: «Vous
radotez Ernestine! C’est la troisième fois que vous me sommez de louer cet espace… En quoi vous gène t il? Il est fermé à double tour, et vous êtes priée de ne pas vous en approcher, il me semble!
Ernestine baissait la tête,
farfouillant dans la grande poche de son incroyable tablier noir. Elle balançait d’un pied sur l’autre, crachotant et bégayant… Elle n’osait pas exprimer ses vrais raisons, sa méfiance, sa peur, tout ce que l’on racontait chez les fermiers du coin, a propos de ce placard maudit…

Je m’amusais: je connaissais tous ces ragots: on parlait de Barbe bleue, de disparitions, de halètements la nuit, dans les greniers, et de fantômes chancelants qui serpentaient a travers le bois des pendus. Elle avait peur! Et je prenais un malin plaisir à la tourmenter.
Je tapais du poing sur la table «ALORS, J’ATTENDS!»
vociférai-je d’un ton sans appel.

Ernestine sursauta, clignota des yeux, oscillant d’un pied sur l’autre. Elle n’arrivait pas à reprendre son souffle, figée sur place, grimaçant des sons inarticulés, bredouillant, louchant vers la porte de ce maudit placard.
«Ca pullule, là d’dans, certaines nuits, ça
frétille, ça bruisse, on dirait même que ça tâtonne autour de la serrure…» murmura t elle en frissonnant.
Vous avez épié, Ernestine! Vous passez votre temps à fureter partout!
J’ai bien observé: je sais que vous aspergez d’eau bénite cette pauvre porte!!
Ce qui doit particulièrement énerver les fantômes, non? Quand ils se savent ainsi surveillés, ils dansent,
twistent, jonglent avec leurs osselets, vagabondent en clopinant, trépignent, disparaissent et ré apparaissent, en jaillissant d’un coup, a travers la porte!
Ernestine
voguait en plein désarroi, se demandant s’il fallait me croire, ou si devant un tel discours, elle devait capituler, démissionner, partir sans se retourner, quitte à bivouaquer, au milieu du bois des pendus, au point culminant de la montagne noire. Elle tordait nerveusement son tablier, zozotant quelques mots incompréhensibles.
Moi, je
jubilais! Depuis si longtemps que les rumeurs allaient bon train, que les superstitions noires circulaient en devisant entre les plus crédules, les plus malintentionnés!
Je me lâchais! J’allais faire peur à la valetaille, à tous ces manants, une fois pour toute. Je ne
décolérais pas, je persévérais en parlant de vierges enfermées, d’éternuements étranges les nuits de pleine lune… De vouivres qui nageaient dans les eaux miroitantes de l’étang au fond du bois, de la migration des loups garous s’installant dans le cagibi jouxtant sa cuisine.
Ernestine se décomposait, tremblante elle pianotait nerveusement sur son sarrau.
Ni tenant plus, elle prit a deux mains sa lourde jupe de laine, fit demi tour,
et s’enfuit à toutes jambes sans demander son reste!
«Enfin,
excellent! Depuis le temps que je différais le renvoi de cette vieille!» Dis je en m’étirant et en caressant ma belle barbe d’un noir d’encre presque bleuté.
Je vais enfin, sans crainte d’être épié par cette mégère en jupon, pouvoir rejoindre ma belle enfermée, qui se morfond dans son cagibi, en punition de sa désobéissance

Et oui, c’est ainsi, belle ondine, il ne fallait pas tricher avec moi !!!

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