La cuisinière de Françoise Macy

LA CUISINIERE

Jusqu’à ce jour, je n’avais entendu d’elle que ces mots: « Que faut-il préparer pour le dîner? «Toujours effacée, taciturne, je puis dire que, pendant six années, elle n’avait proféré une parole de plus, du moins en ma présence.

  • Voilà, Monsieur……J’ai quelque chose à vous demander, commença-t-elle tout à coup. Vous feriez bien de sous-louer le petit réduit………
  • Quel réduit?
  • Mais celui qui est près de la cuisine. Vous savez bien lequel
  • Pourquoi? (Fedor Dostoievski   «  L’Honnête voleur 1848 »)
  • Pour que vous ayez un petit complément de revenus, Monsieur
  • Grand dieu!! Vous voulez une augmentation ?
  • Non, Monsieur.
  • Alors, la discussion est close. Vous pouvez débarrasser

Elle prit le plateau, tremblante, et se dirigea vers la cuisine en chancelant. Elle avait échoué ce matin, mais elle ne capitulerait pas. Il y avait urgence et elle persévérerait.

Il s’installa dans son fauteuil vert usé jusqu’à la trame pour sa sieste habituelle, mais la demande de la cuisinière cheminait inlassablement dans sa tête. Où voulait-elle en venir exactement? Il s’interrogeait souvent sur la personnalité de cette femme. Elle était énigmatique. D’un certain âge, un visage fermé, des cheveux toujours coiffés en chignon lui donnaient un air austère. Il l’avait engagée comme cuisinière sur les conseils d’un ami au décès de son épouse, voilà six années passées. En pleine dépression, il n’avait pas souhaité à cette époque, deviser avec elle sur sa vie personnelle, cela lui était indifférent. Il devait bien avouer qu’il ne connaissait rien la concernant. Elle avait parfois des réactions inattendues. Il n’avait aucune idée de la façon dont elle occupait ses journées de congés et ses week-ends. Si il venait parfois dans l’arrière cuisine, attiré par une sublime odeur, elle sursautait et grimaçait, il repartait bien vite, se sentant indésirable dans ce lieu. En y réfléchissant, il devait reconnaître qu’elle l’effrayait un peu. Il devait se reprendre impérativement et revenir sur cette curieuse suggestion émise le matin. Cette question n’avait aucun sens, sauf le désir d’être mieux rémunérée, mais elle avait nié.

En pensant au petit réduit, il se mit à sourire. Sous-louer un placard! Quelle idée saugrenue! Qui louerait un local où les toiles d’araignées pullulaient, où il était difficile de se tenir debout. Cela n’avait aucun sens! Ses doigts pianotaient sur le bras de son fauteuil, agacé, sa sieste était fichue. Il était impatient de reprendre la conversation, il le démangeait de percer enfin la personnalité de cette femme, chez lui depuis tant d’années et de percer des secrets qu’elle dissimulait sûrement. Il était prêt.

En parvenant à l’office, la cuisinière haletait, elle ne décolérait pas, son échec était cuisant. Il était pourtant vital qu’elle puisse débiter le scénario mis au point à Monsieur. Généralement, il ne s’intéressait jamais à elle, ne posait pas de question, ne faisait aucune remarque, donc l’explication qu’elle avait envisagée devrait onduler comme un serpent. Le temps était compté. Elle n’avait plus que deux semaines pour mettre son plan à exécution. Sûre de sa capacité à convaincre, elle répétait inlassablement en cuisinant le discours à tenir. Il faudrait y mettre de l’émotion, exceller dans le misérabilisme, frissonner, faire jaillir les larmes, triturer un mouchoir ou son tablier. Elle imaginait le duel depuis qu’elle avait reçu les instructions. Un grand jour se préparait, elle l’avait attendu durant ses six longues années à servir une personne égoïste, murée dans son silence et dans ses livres, sans jamais se rebeller. Elle frétillait d’impatience à présent, à l’idée de résoudre le problème qui la hantait. Pour le repas du midi, ce jour là, elle avait cuisiné un plat de poisson aux herbes accompagné de pommes de terre nouvelles, et en dessert, une crème caramel. C’étaient les mets préférés de Monsieur. Elle devait jongler avec le plaisir gustatif.

A table, il se mit à la dévisager avec arrogance. Décidément, cette femme était une charade. En servant, un sourire ironique se dessinait sur son visage. Cette attitude inhabituelle le mit mal à l’aise.

  • Nous prendrons quelques minutes pour parler quand vous apporterez le café, si vous voulez bien
  • Oui, Monsieur

Il va falloir qu’elle me dise tout. Son enfance, sa vie, a-t-elle fait des études? Il faut que je parvienne à comprendre cette demande absurde de cagibis. Il loucha sur son assiette et la vue du cabillaud aux herbes lui ôta tout souci et vagabondage d’esprit. Il voguait dans les arômes, oscillait entre le thym, le laurier et le romarin. Il entendait les bruits de casseroles et de couverts venant de la cuisine, mais sa nervosité s’était envolée et il accueillait cela sans trépigner.

Quand elle se présenta avec le café, il se sentait repus et détendu.

  • Asseyez vous, nous allons bavarder un peu
  • Merci, Monsieur, je préfère rester debout, répondit-elle en farfouillant dans les poches de son tablier.
  • Comme vous voudrez. Parlez moi un peu de votre vie, je n’ai guère échangé avec vous depuis que vous êtes à mon service, et j’en suis navré. Cela me plairait de mieux vous connaître.
  • Il n’y a rien à dire de passionnant sur ma vie, Monsieur. Je me plais ici.
  • Vous n’aimez pas parler de vous, me semble-t-il. Mais avez-vous des amis ?
  • Oui, Monsieur
  • Bien, un petit ami peut-être ?
  • Oui, Monsieur
  • Très bien, très très bien, cette nouvelle me réjouit
  • Vous le voyez les week-ends ? Vous avez assez de temps libre ?
  • Oui, c’est parfait, Monsieur
  • Bien, bien. Dites moi, pourquoi cette idée de sous-louer le petit réduit ? C’est une idée saugrenue, il fait à peine deux mètres carrés, c’est un placard ! Qui louerait un lieu pareil, voyons ?
  • Moi, Monsieur
  • Vous ? Pour quel usage ? Expliquez-vous
  • Je viens d’hériter de quelques biens de ma tante décédée et je manque de place pour les entreposer, je me disais que…………

Une vague d’éternuements de la cuisinière interrompit quelques secondes le dialogue. Elle se moucha bruyamment, crachotant dans son mouchoir brodé. Elle réussit ainsi à verser quelques larmes.

  • Ainsi, c’est pour vous ! Me voilà rassuré, je m’inquiétais de vous voir nager en plein délire. Ce sont des meubles ? Parce que le local est exigu.
  • Non, Monsieur, des valises et une malle uniquement.
  • Elles ne craindront pas l’humidité ? Vous savez, il y a quelques pierres descellées, le lieu n’est pas très sain.
  • Non, elles n’ont pas grande valeur, Monsieur.
  • Je suis désolée pour votre tante. Était-elle âgée? Etiez-vous proches?
  • Soixante dix ans, Monsieur. Nous ne nous sommes pas vues depuis des années.
  • Ha! Bien entendu, je ne vous demanderai pas un centime pour le prêt de ce réduit. C’est un plaisir pour moi de vous rendre ce service. Je suis sincère. Vous comptez y entreposer vos effets bientôt 
  • Oui, dans deux semaines, Monsieur
  • Cela vous laisse le temps de déloger les souris qui cheminent sûrement dans cet espace.
  • Merci infiniment de votre bonté, Monsieur
  • Ce n’est rien, voyons. Bon dimanche avec votre petit ami. Vous me le présenterez n’est-ce pas?
  • Oui, Monsieur.

Elle trottina jusqu’à la cuisine tout en radotant. La réussite était à la hauteur de ses ambitions. Dimanche, elle pourrait annoncer la bonne nouvelle. Durant toute la semaine, à ses moments perdus, elle s’échina à rendre un semblant de propreté au placard. Des mulots avaient migré et bivouaqué ici durant des années, faire disparaître toutes traces de ces intrus était une priorité. Les insectes nichés entre les pierres, dérangés, se défendaient en la piquant et leurs piqûres la démangeaient sans cesse. Malgré tout cela, pas question de différer cette tâche. L’heure allait bientôt sonner. Une ampoule clignotait de façon intermittente, et dans le noir, elle tâtonnait le mur. Elle parvint enfin à rendre à ce vieux réduit un aspect plus avenant. Elle partit prendre son bus.

Ayant entendu la cuisinière fureter dans le cagibi durant plusieurs jours, lorsque la porte d’entrée claqua, Monsieur s’empressa d’aller épier. Il trouva le réduit embelli et s’en réjouit. Il ne se souvenait pas que certaines pierres étaient numérotées, sans doute la crasse dissimulait-elle les inscriptions.

Elle attendit avec les autres femmes que l’immense porte en fer de la prison s’ouvre. Son rendez-vous au parloir était à 14 heures et aucun retard n’était toléré ici. Elles se dirigèrent toutes, après la fouille, dans une salle et s’assirent chacune à une petite table. Il y avait aussi des enfants qui s’agrippaient à leur mère, le regard perdu. Les gardiens étaient en place. Il arriva enfin. C’était un homme musclé, sa combinaison orange accentuait son teint basané. Il portait un pansement au bras et à la tête, mais son visage était plaisant. Il sourit en prenant un siège.

  • Alors, ? vociféra-t-il d’une voix caverneuse.
  • J’ai le réduit. J’ai repéré les pierres que tu as annotées. Tout est prêt, de plus, il veut que je te présente, ce sera un jeu d’enfant.

Les yeux de l’homme montraient que son plaisir atteignait un point culminant. Il sortirait bientôt de prison après six années d’enfermement. Il retrouvera son trésor intact! Il en zozotait comme un enfant disant merci après avoir reçu une sucette. Il se remémorait son arrestation. Il avait tout juste eu le temps de cacher les bijoux dans la maison qu’il louait à l’époque. Malheureusement, la maison avait été vendue pendant sa captivité. Par un hasard relevant de la main divine, une femme inscrite dans une association pour écrire aux prisonniers lui avait été présentée. Lorsqu’il l’avait rencontrée la première fois, il avait eu le coup de foudre, c’était une femme douce, aimable, et il s’était trouvé en confiance presque immédiatement. Il lui avait parlé du vol, de la maison et sans doute, par amour pour lui, elle était devenue cuisinière dans son ancienne location. Il l’aimait, il en était certain. Quand elle lui parlait, c’était comme un petit ruisseau qui bruissait près de lui. Le calme gagnait tout son corps.

  • Tu sors à quelle heure jeudi? lui demanda-t-elle?
  • Normalement, je suis dehors à 15 h, libre  Tu entends comme ce mot résonne? LIBRE !!! Tu vas démissionner et nous partons tous les deux très loin d’ici
  • Je ne démissionnerai pas. Je quitterai la maison sans rien dire, laissant tout derrière moi. Mais auparavant, il faut que tu puisses accéder au réduit pour trouver les bijoux. Jeudi, à ta sortie, nous irons voir mon patron directement. Je ferai en sorte de le retenir dans le salon, trouve une excuse pour t’absenter.

Après une brève étreinte, elle reprit avec la longue file de femmes et d’enfants, les couloirs interminables et sursauta, comme chaque fois au bruit infernal des grilles qui se referment. Ce bruit lui serrait la tête comme un étau. C’était terminé! Elle ne l’entendrait plus la nuit, ne ferait plus de cauchemar, délivrée du poids qui comprimait sa poitrine depuis six ans. Elle retrouverait les bijoux de sa mère défunte, les larmes lui montèrent aux yeux à cette idée. Elle espérait que tout se déroulerait comme prévu.

Elle se retourna pour imprimer dans sa mémoire la porte blindée de la prison. Jeudi, je te dirai Adieu, murmura-t-elle.

Le jeudi, elle guettait la sortie au volant d’une voiture louée pour la journée. Elle l’aperçut, sûr de lui, fier d’être attendu, un sourire béat découvrait ses dents blanches. Il connaissait son charme. Elle le haïssait! Elle l’embrassa promptement, le trouvant à présent, repoussant. Quand ils arrivèrent devant la maison, la porte s’ouvrit immédiatement, ils étaient espérés.

  • Monsieur, je vous présente mon ami
  • Enchanté………..je ne connais pas votre nom, dit-il en lui serrant fermement la main
  • Vince, Monsieur répondit-il en s’inclinant comme devant le roi de France.
  • Entrez, je vous en prie.

Ils pénétrèrent en file indienne dans le couloir menant au salon. A peine installés, la cuisinière se leva prestement pour aller chercher des rafraîchissements. Elle s’éloigna et téléphona.

  • Vous avez été bien longue, êtes-vous allée chercher ces sodas à la supérette ?
  • Désolée, excusez-moi, Monsieur
  • Pouvez-vous m’indiquer où sont les toilettes M’sieur
  • Oui, c’est simple, Vince, deuxième porte sur votre gauche.

Profitant de l’absence de l’homme, Monsieur se tourna vers sa cuisinière.

  • Vous me semblez bien fébrile aujourd’hui? Tout va bien 
  • Je vous prie de me pardonner, Monsieur, des soucis que je vais vous apporter dans quelques minutes, je vous expliquerai.

Sa phrase à peine terminée, des voitures de police, tous gyrophares allumés, sirènes hurlantes, encerclèrent la maison. Le voleur fut arrêté au moment où il terminait de desceller les pierres, plusieurs sacs à la main.

L’émotion fut incontrôlable lorsque le brigadier étala devant elle, les colliers, bagues, broches ayant appartenues à sa défunte mère. Monsieur était bouleversé.

Ce soir là, ils dînèrent tous les deux. La cuisinière raconta le vol des bijoux au domicile de ses parents. Après, le cambriolage, sa mère se laissa mourir de chagrin et la cuisinière décida de retrouver le responsable de ce drame. Elle mena son enquête et après avoir appris où était détenu le prisonnier, s’inscrivit pour correspondre avec lui. C’est ainsi qu’il lui avait, en toute confiance, appris ou étaient dissimulés les bijoux dans la maison. Ayant appris que Monsieur cherchait une cuisinière, elle avait postulé.

Depuis peu, il avait avoué que le larcin se trouvait dans le petit réduit. Elle avait donc mis un plan en route, mais ne pouvait pas en parler à Monsieur pour le protéger.

Il paraît qu’elle est toujours la cuisinière de Monsieur …………et même plus.


 

 

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