Le mariage de la carpe et du lapin par J Hache

Le mariage de la carpe et du lapin

– Pourquoi ?

  • Le ton de la voix du Baron, tellement autoritaire, la fit sursauter, et en bafouillant, elle répondit :
  • « Mon frère vient d’être réformé pour blessures graves, il n’a plus que moi au monde, je souhaiterais l’aider. En lui louant ce réduit, vous m’éviteriez de démissionner. Je m’occuperais de lui à mes heures perdues, et vous déduiriez de mes gages le coût de son entretien »
  • En disant cela d’un trait, elle épiait les réactions de Mr Le Baron … Elle le sentit grimacer, puis peu à peu se calmer voire jubiler.
  • Un grand silence s’installa… Elle gardait les yeux baissés, on entendait bruisser les insectes contre les vitres de la cuisine de ce manoir normand.
  • Elle frissonna, craignant qu’il ne vocifère, puis qu’il ne lui crachote au visage sa fureur pour avoir osé quémander …
  • Et elle l’entendit se lever en chancelant, puis clopiner vers elle à travers la cuisine: il oscillait sur ses jambes douloureuses et elle s’apprêta à capituler, voire à disparaître de sa vue.
  • Et tout lui revint en pleine conscience: son arrivée au manoir à 18 ans, son entretien avec Madame la Baronne, le début de la guerre en 1914, l’engagement de Madame comme infirmière … Et ce jour fatal où le maire vint annoncer son décès, «un obus qui éclate à l’arrière, un médecin et son aide-soignante morts sur le coup» … Puis Mr le Baron, depuis son veuvage furetant partout, jaillissant de nulle part à ses trousses, essayant de l’entraîner dans ce petit réduit, et elle, qui apprit à exceller dans l’art de s’esquiver.
  • Et là, planté devant sa domestique, il lui annonça, haletant:
  • «Miette, épousez-moi, vous pourrez faire venir votre frère et tout ce qui est à moi vous appartiendra, manoir, terres, vergers et bois attenants»!
  • Elle loucha vers son «Seigneur et Maître», et, sans sourciller, osa lui demander de différer sa réponse d’une journée. Intérieurement, elle jubilait … Quelle ironie du sort! « le mariage de la carpe et du lapin» …
  • Elle laissa vagabonder son esprit, se vit nager dans l’aisance, son imagination voguait vers d’autres cieux: elle se vit veuve, migrant vers le Nouveau Monde lorsque la guerre finirait …
  • Elle ne réussit pas à s’endormir, ses émotions culminant vers des sommets!!!
  • Il est vrai que prendre pour époux un homme âgé (elle n’avait que vingt-quatre ans) et qui de plus lui déplaisait n’était pas pour la réjouir …. Mais au petit matin, elle capitula.
  • Cette matinée fut semblable à tous les autres matins des six années écoulées, mais elle voyait dans les yeux du Baron clignoter des rêves … rêves déçus, lorsqu’elle annonça de sa voix la plus neutre:
  • «Que faut-il préparer pour le déjeuner»?
  • L’après-midi s’étira en longueur, elle partit marcher dans les bois aux couleurs de l’automne, laissant son imagination l’emporter, oscillant entre deux possibilités offertes:
  • Obliquer vers un autre monde, laissant Baron Gontran et frère Albert se débrouiller … Ou tricher avec sa conscience en acceptant ce qui la faisait frémir: un vieil époux qui radote, doublé d’un frère zozotant avec sa «gueule cassée». Mais dans l’idée du mariage miroitait l’appât de l’argent sonnant et trébuchant … Elle réfléchit et se dit qu’en serpentant de bonne manière elle pouvait jongler avec l’un sans sourciller, laisser l’autre frétiller d’impatience, puis sans coup férir s’en aller en mettant au point un stratagème, l’héritage en poche!
  • Ce soir-là, Mr le Baron n’eut pas droit au sempiternel «Que faut-il ….», elle avait pris l’initiative du dîner pour la première fois; elle s’installa à table, en face de lui et annonça d’un trait:
  • «Je vous épouserai, Gontran, puis mon frère arrivera, enfin je vous donnerai un héritier».
  • Le mariage, en toute petite pompe, fut célébré quelques jours avant l’armistice, le deux novembre 1918, jour des Défunts. Les époux étaient en noir, deux témoins, le vieux jardinier ainsi qu’une connaissance de Miette, beau gosse au demeurant, assistèrent à la cérémonie.
  • Quelques jours plus tard arriva le poilu, vint aussi le virus mauvais de la grippe espagnole, terriblement contagieux et contracté dans l’hôpital de campagne où Albert avait été soigné …

Ce coin de campagne, en apparence éloigné de tout, compta plusieurs morts, parmi les millions que la pandémie dénombra en cette saison «de paix pour le Monde ».

Albert commença par éternuer, la fièvre le prit … Le Baron, malgré le danger persévérait à deviser à son chevet … Il voulait tout connaître sur cette terrible guerre qui avait emporté sa femme. Ils moururent tous deux à un jour d’intervalle dans d’atroces délires … Les beaux-frères furent enterrés ensemble dans ce cimetière marin.

On pourrait ironiser sur ce triste sort. Mais, c’est aussi lui, ce sort, qui rendit à Miette sa liberté … Elle pouvait à son tour jubiler … Sans sourciller, elle les enterra, les pleura, si petits dans cette hécatombe qui vit pulluler les morts.

Puis, sans tâtonner, ni tergiverser, engagea un intendant, le beau gosse, lui promettant monts et merveilles s’il faisait fructifier le domaine. Fine mouche, la jeune veuve!!!

Puis, elle s’embarqua au Havre sur un transatlantique, «le France», en partance pour les Amériques, portant en son sein l’héritier, petit Baron qui reviendra sur le sol français en juin 1944, face aux tombes de sa famille !

 

 

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