Le concours de la société ‘Pan Optique »Par Boum

Le concours de la société ‘Pan Optique »
Monsieur Eglantier Trudard habite au 51, rue cheminant à Saindoux. C’est une rue de largeur moyenne bordée par des immeubles de trois étages aux façades en pierre sculptée. Elle monte en pente douce jusqu’à son climax pour redescendre ensuite avec la même nonchalance. Les formes modelées dans la pierre représentent des seins dodus, des mamelles pendantes, des tétines, une fabuleuse collection de tétons minérale.
Eglantier affectionne particulièrement la promenade dans sa rue. A ses débuts dans le quartier, il n’ose guère regarder avec trop d’intérêt toutes ces courbures, ces rondeurs, ces mollesses, ces avachissements qui se découpent sur les murs. Mais depuis ce temps, il a bien changé.
Malgré ces curiosités, la rue cheminant est peu fréquentée. Sur les trottoirs des pots de fleurs de toutes tailles sont disposés de manière aléatoire. Il n’est pas rare que le piéton se prenne les pieds et s’étale de tout son long sous l’oeil goguenard des chats qui, à demi assoupis, laissent le temps passer. Chaque matin, il faut débarrasser la chaussée des pots qui s’y sont déplacés pendant la nuit. Les habitants de la rue se chargent de ce travail à tour de rôle. Ils s’organisent par paires car parfois des pots très lourds doivent être décalés ou soulevés. En milieu de nuit, les seins en pierre des façades projettent une pluie nourricière qui arrose les végétaux des pots. Sans cela, les plantes dépériraient car il ne pleut plus à Saindoux depuis quinze ans. Au bas des pentes de la rue cheminant se forment invariablement des flaques d’eau qui s’évaporent pendant la journée où le soleil frappe fort de ses rayons.
Habituellement, Eglantier se promène aux alentours de midi dans sa rue. Il se propose d’aller boire un petit café au bistrot du 115, rue cheminant, à son point culminant. C’est un petit bistrot à la vitrine pleine de soleil où ruisselle de l’eau rafraîchissante. En face du bistrot, la vue est dégagée car là se trouve le haut de l’escalier raide qui permet de rejoindre la rue colonel en contrebas, parallèle à la rue cheminant. Il rentre dans le bistrot en faisant tinter les clochetons de la porte. Aussitôt, Mademoiselle Berthine relève la tête au-dessus du comptoir où elle sommeille en général à cette heure post-prandiale.
— « Bonjour Monsieur Trudard ! »
Et sans plus attendre, elle s’affaire autour du moulin à café dont elle tourne la manivelle vigoureusement. Eglantier la regarde paisiblement, enchanté par les petits seins qui se trémoussent sous la chemise de Mademoiselle Berthine. Mes ses regards sont bientôt attirés par une affiche publicitaire punaisée sur le mur derrière le comptoir. Et pour cause, au centre de l’affiche, on peut voir un coffret ouvert empli d’yeux luisants, certains pendent même au dehors de la boîte. La réclame indique : « Premier prix du concours : panoplie complète d’yeux prêts à emboîter ». Mademoiselle Berthine donne un dernier coup de manivelle :
— « et voilà, une portion de café frais moulu pour Monsieur Trudard ! »
— « Et bien Mademoiselle Berthine, que pensez-vous de cette affiche, un beau concours en perspective ! »
— « Oh oui, Monsieur Trudard et quel superbe premier prix, n’est-ce pas ? Il paraît que c’est la société « Pan Optique » qui a mis au point ces yeux prêts à être raccordés. Une industrie prometteuse de Saindoux. Vous savez, la fabrique se trouve au bas de la rue colonel en face de la boutique du vendeur de boutons « A la belle boutonnière », Monsieur Rondu. Savez-vous qu’une telle panoplie coûte plus de 1,000 ferrailles soit trois mois de salaire moyen. »
— « Et que faut-il faire pour essayer de remporter le concours ? »
— « Et bien, lisez vous-même : sera déclaré gagnant du concours celui qui réussira à couvrir tous les seins des façades des immeubles de la rue cheminant à l’aide de couvre-seins en tissus boutonnés. Les boutons seront fournis par Monsieur Rondu qui s’associe à la prestigieuse société « Pan Optique » en tant que gendre de Madame Ucornard, dirigeante de ladite société. Le concours interdit l’usage de colles, d’adhésifs, de scratchs. Chaque couvre-sein doit être parfaitement adapté au sein qu’il recouvre. Le participant au concours peut s’adjoindre les services d’un couturier mais doit être au minimum l’auteur des patrons des couvre-seins. Il ne peut y avoir qu’un lauréat au concours. Celui-ci fait son affaire des collaborateurs qu’il associe à son entreprise. La société « Pan Optique » précise que le contenu d’un coffret ne peut être dispersé car la panoplie est conçue comme un tout dont les parties sont solidaires et interdépendantes, qu’il convient de les réunir tous les jours pendant au moins une heure afin qu’elles puissent reconstituer leurs forces. La panoplie doit être nourrie une fois par semaine avec du jus « Excitron » qu’il est possible d’acheter auprès de la société « Pan Optique » et auprès de ses revendeurs à Saindoux. La recette du jus est propriété exclusive de la société « Pan Optique » qui réalise son chiffre d’affaire essentiellement grâce à la vente de ce consommable. »
— « Mademoiselle Berthine… n’avez-vous pas quelque talent de couturière, vos chemises sont toujours si impeccablement ajustées où si artistement entrouvertes, je vous crois spécialiste en la matière… ? Quant à moi, j’observe depuis des années les seins minéraux de la rue cheminant. J’en ai fait des croquis pour accompagner la thèse que j’écris. Je me crois capable de préparer des patrons. Voudriez-vous m’aider à confectionner les couvre-seins ? »
— « Ah Monsieur Trudard, vous êtes un bon client, mais si nous l’emportons n’est-ce pas vous qui recevrez le prix ? Moi aussi, j’aimerais bien posséder une panoplie d’yeux de « Pan Opticon » ! Non, cher Eglantier – je me permets de vous appeler par votre prénom dans ce contexte – je serai votre concurrente. Mon petit-frère Aldul, qui est un grimpeur hors-pair, m’aidera à prendre les mesures. »
— « Ah, cruelle Berthine, vous me tuez : moi, je n’ai qu’un échafaudage à roulettes qui dévale la pente de la rue surtout lorsque votre fripon d’Aldul retire les cales des roulettes ! »
— « Bien, Eglantier, j’ai pitié de vous, Aldul aura interdiction de saboter votre dispositif tout le temps de la compétition. »
Vers 17 heures, à la relève, Mademoiselle Berthine cède la place à Monsieur Jandreau pour le service de la soirée. De l’affiche du concours, il ne reste plus que les quatre coins déchirés encore punaisés au mur. De la poche de Mademoiselle Berthine dépasse un curieux papier plié en dix. Monsieur Jandreau souhaite une bonne soirée à sa jeune collègue qui, en sortant du bistrot, fait un clin d’oeil à Monsieur Poudri qui s’applique à dessiner les seins de la façade qu’il aperçoit à gauche de l’escalier sur la nappe en papier de la table à laquelle il est assis, une eau-de-vie à portée de main. Mademoiselle Berthine disparaît bientôt en en dévalant les marches de l’escalier en face du bistrot. Une demi-heure plus tard, elle remonte d’un pas vif vers son petit logement au 50, rue cheminant en face de chez Monsieur Trudard. Elle tient bien fort sous son bras un sachet en papier débordant de boutons multicolores. Monsieur Trudard, qui s’en retourne également chez lui, ramasse l’un de ses boutons échappés du sachet.
— « Ah, zut, Mademoiselle Berthine ne perd pas un instant, elle s’est déjà procuré les boutons ! « A la belle boutonnière » est fermée à cette heure… je n’ai plus qu’à rentrer chez moi. »
De sa fenêtre, il aperçoit Mademoiselle Berthine, qui s’est installée à une table et trie ses boutons en les plaçant dans un petit meuble à tiroirs. Elle est entourée de plusieurs mannequins aux poitrines diversement contournées et de sacs de plâtre pour faire des moulages. Monsieur Trudard a le sentiment qu’il ne fera pas le poids face à cette demoiselle experte ès-seins.


Le retour de Joséphine
Eglantier Trudard naît dans un train de nuit. Sa mère, Joséphine Trudard, choisit ce lieu et cette heure afin d’avoir la possibilité de se débarrasser du nouveau-né au cas où cela ne lui conviendrait pas de le garder. Assistée par une sage-femme qu’elle a engagée pour l’occasion, l’arrivée dans ce monde d’Eglantier Trudard se fait tout simplement sans douleur, sans cris, la discrétion même. Ce trait charme Joséphine qui décide de s’accompagner dans sa vie de ce nouvel être vivant.
Joséphine Trudard, veuve Trudard, habite une petite maison du centre-ville de Saindoux, impasse du Commandeur. C’est là qu’elle élève Eglantier à sa manière. Il est inconcevable pour elle de le laisser aller dans le monde. Elle craint que son petit ne lui revienne à la maison le cerveau farci de l’idéologie majoritaire. Joséphine lui apprend à se méfier de tout ce qui peut lui paraître évident de premier abord. Elle l’entraîne à poser des questions, à y répondre et surtout à trouver le temps de le faire. Petit à petit, Eglantier se muscle le cerveau. C’est un petit assez fatigant car il est en perpétuel questionnement et jamais Joséphine ne cherche à l’interrompre, à le presser ou à l’induire en erreur pour pouvoir passer à autre chose. Naturellement, la curiosité et le jeu le guidant, il apprend à parler, décrire les objets avec précision, se méfier des abus de langage. Le soir, son cerveau a tant fonctionné que ses cheveux gisent tous plats sur sa tête et qu’il s’écroule sans crier gare dans un sommeil réparateur.
Mais la maison se délabre et bientôt les pièces ne sont plus guère éclairées faute d’ampoules de rechange. Eglantier ne se soucie guère de la vaisselle ébréchée, du papier-peint déchiré, de la moquette brûlée, des objets épars endommagés sur lesquels il roule, trébuche et tombe. Joséphine a bien quelques velléités de rangement mais comme tout est toujours à recommencer dans ces matières domestiques, elle se lasse. Et Eglantier qui n’a de modèle que sa mère, en fait tout aussi peu.
La maison étant pleine d’objets et se faisant livrer à domicile toutes les denrées comestibles, il est très rare que les Trudard quittent leur logis. Pourtant, Eglantier s’acquitte parfois de quelque commission impérative. Sortir de la maison dans l’impasse est déjà un début d’aventure pour le jeune Eglantier. Il avance toujours prudemment son museau, tâte le pavé de son pied comme on goûte à l’eau dans laquelle on va se baigner, puis s’élance, léger, car il n’y a jamais grand’ chose à manger à la maison. Un jour, il s’absente pendant une heure et à son retour, plus de Joséphine. Affolé, il se précipite à la porte de son voisin d’en face Monsieur Janus sur laquelle il tambourine jusqu’à ce qu’on vienne lui ouvrir. Monsieur Janus a en effet vu Madame Trudard quitter sa maison précipitamment, un sac de voyage à la main : Joséphine venait d’abandonner Eglantier qui a l’âge de douze ans se trouvait seul au monde.

  • *
    Alors qu’il regarde Mademoiselle Berthine s’affairer dans son intérieur, une main se pose sur l’épaule d’Eglantier. Eglantier n’est pas surpris car il habite un immeuble collectif et qu’il n’est pas rare, en fin de journée, qu’un habitant passe chez lui pour se mettre d’accord sur la préparation du dîner.
    — « Un instant et je suis à toi », dit-il.
    Mais comme la main ne se retire pas de son épaule, il tourne la tête et reconnaît les yeux de Joséphine, les mêmes qu’il y a vingt ans.
    *
  • *
    Mademoiselle Berthine n’est pas née à Saindoux. Elle est née dans une génératrice de bébés. Sa génératrice de bébés est la Génératrice MontB12 implantée dans la Montagne Poreuse. Elle a grandi, générée au milieu d’autres générés. Les génératrices sont des milieux très sécurisés, aseptisés, où l’on cherche à prévenir tout danger, tout accident. Les libertés y sont très restreintes. Les individus produits doivent être sages et efficaces. Berthine, contrairement à toute attente, n’est ni sage, ni efficace. Dès qu’elle le peut, elle quitte sa génératrice et reçoit une affectation à la ville de Saindoux. Lors de son départ, on lui remet un paquetage contenant un ensemble de 26 pièces nécessaires à son établissement premier. Elle est affectée au bistrot du 115, rue cheminant.
    Peu de temps après, on lui confie Aldul, son petit frère d’adoption, né lui aussi à la Génératrice MontB12. A la génératrice, on n’a pu faire autrement que de le laisser partir, tant il a insisté pour rejoindre sa soeur. Pour la Génératrice MontB12 Berthine et Aldul sont deux échecs cuisants. En effet, la plupart de leurs cogénérés craignent de quitter la génératrice tant ils ont été isolés du monde extérieur. Nombreux sont ceux qui, une fois affectés en un lieu et à un poste, ne rêvent que d’une chose retourner à leur génératrice. Mais rares sont les postes à pourvoir dans ces institutions.
    Aldul, qui est trop jeune pour recevoir une affectation productive, doit pointer quotidiennement à la salle d’études du quartier cheminant. Il y suit un cours de rhétorique où il apprend à défendre des points de vue et un cours de bricolage où il répare tout un tas d’objets que les habitants du quartier amènent à la salle d’étude pour profiter des réparations effectuées par les étudiants et leur permettre ainsi de s’entraîner.
    Berthine et Aldul habitent le même appartement collectif. Berthine regarde avec admiration et envie son petit frère déjà si habile de ses mains et si convaincant dans ses discours. Elle regrette de ne pas avoir quitté sa génératrice plus tôt, elle aurait pu, comme Aldul, être inscrite à la salle d’étude et choisir les modules d’enseignement de son choix. Rien n’est perdu cependant, elle y aura droit, en cours du soir, dans un an, après son service obligatoire au bistrot du 115 rue cheminant.
    *
  • *
    Berthine a terminé de classer ses boutons, tourne la tête du côté de la fenêtre et aperçoit Eglantier derrière la sienne et une grande femme dans son dos. Il lui semble reconnaître cette silhouette un peu hiératique. Aldul qui vient de rentrer avec un plateau avec deux bols de potage et deux galettes de pommes de terre la fait se retourner.
    — « Nous dînons tous les deux ce soir soeurette, à moins que tu préfères la salle commune ? »
    — « Tous les deux, c’est très bien. Je dois te parler de ce concours auquel je vais participer. Cela doit rester entre nous car le prix est fabuleux et nous ne devons pas avoir trop de concurrents dans les parages. »
    Léa Massiot

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