Le concours de la société ‘Pan Optique »Par Boum

Le concours de la société ‘Pan Optique »
Monsieur Eglantier Trudard habite au 51, rue cheminant à Saindoux. C’est une rue de largeur moyenne bordée par des immeubles de trois étages aux façades en pierre sculptée. Elle monte en pente douce jusqu’à son climax pour redescendre ensuite avec la même nonchalance. Les formes modelées dans la pierre représentent des seins dodus, des mamelles pendantes, des tétines, une fabuleuse collection de tétons minérale.
Eglantier affectionne particulièrement la promenade dans sa rue. A ses débuts dans le quartier, il n’ose guère regarder avec trop d’intérêt toutes ces courbures, ces rondeurs, ces mollesses, ces avachissements qui se découpent sur les murs. Mais depuis ce temps, il a bien changé.
Malgré ces curiosités, la rue cheminant est peu fréquentée. Sur les trottoirs des pots de fleurs de toutes tailles sont disposés de manière aléatoire. Il n’est pas rare que le piéton se prenne les pieds et s’étale de tout son long sous l’oeil goguenard des chats qui, à demi assoupis, laissent le temps passer. Chaque matin, il faut débarrasser la chaussée des pots qui s’y sont déplacés pendant la nuit. Les habitants de la rue se chargent de ce travail à tour de rôle. Ils s’organisent par paires car parfois des pots très lourds doivent être décalés ou soulevés. En milieu de nuit, les seins en pierre des façades projettent une pluie nourricière qui arrose les végétaux des pots. Sans cela, les plantes dépériraient car il ne pleut plus à Saindoux depuis quinze ans. Au bas des pentes de la rue cheminant se forment invariablement des flaques d’eau qui s’évaporent pendant la journée où le soleil frappe fort de ses rayons.
Habituellement, Eglantier se promène aux alentours de midi dans sa rue. Il se propose d’aller boire un petit café au bistrot du 115, rue cheminant, à son point culminant. C’est un petit bistrot à la vitrine pleine de soleil où ruisselle de l’eau rafraîchissante. En face du bistrot, la vue est dégagée car là se trouve le haut de l’escalier raide qui permet de rejoindre la rue colonel en contrebas, parallèle à la rue cheminant. Il rentre dans le bistrot en faisant tinter les clochetons de la porte. Aussitôt, Mademoiselle Berthine relève la tête au-dessus du comptoir où elle sommeille en général à cette heure post-prandiale.
— « Bonjour Monsieur Trudard ! »
Et sans plus attendre, elle s’affaire autour du moulin à café dont elle tourne la manivelle vigoureusement. Eglantier la regarde paisiblement, enchanté par les petits seins qui se trémoussent sous la chemise de Mademoiselle Berthine. Mes ses regards sont bientôt attirés par une affiche publicitaire punaisée sur le mur derrière le comptoir. Et pour cause, au centre de l’affiche, on peut voir un coffret ouvert empli d’yeux luisants, certains pendent même au dehors de la boîte. La réclame indique : « Premier prix du concours : panoplie complète d’yeux prêts à emboîter ». Mademoiselle Berthine donne un dernier coup de manivelle :
— « et voilà, une portion de café frais moulu pour Monsieur Trudard ! »
— « Et bien Mademoiselle Berthine, que pensez-vous de cette affiche, un beau concours en perspective ! »
— « Oh oui, Monsieur Trudard et quel superbe premier prix, n’est-ce pas ? Il paraît que c’est la société « Pan Optique » qui a mis au point ces yeux prêts à être raccordés. Une industrie prometteuse de Saindoux. Vous savez, la fabrique se trouve au bas de la rue colonel en face de la boutique du vendeur de boutons « A la belle boutonnière », Monsieur Rondu. Savez-vous qu’une telle panoplie coûte plus de 1,000 ferrailles soit trois mois de salaire moyen. »
— « Et que faut-il faire pour essayer de remporter le concours ? »
— « Et bien, lisez vous-même : sera déclaré gagnant du concours celui qui réussira à couvrir tous les seins des façades des immeubles de la rue cheminant à l’aide de couvre-seins en tissus boutonnés. Les boutons seront fournis par Monsieur Rondu qui s’associe à la prestigieuse société « Pan Optique » en tant que gendre de Madame Ucornard, dirigeante de ladite société. Le concours interdit l’usage de colles, d’adhésifs, de scratchs. Chaque couvre-sein doit être parfaitement adapté au sein qu’il recouvre. Le participant au concours peut s’adjoindre les services d’un couturier mais doit être au minimum l’auteur des patrons des couvre-seins. Il ne peut y avoir qu’un lauréat au concours. Celui-ci fait son affaire des collaborateurs qu’il associe à son entreprise. La société « Pan Optique » précise que le contenu d’un coffret ne peut être dispersé car la panoplie est conçue comme un tout dont les parties sont solidaires et interdépendantes, qu’il convient de les réunir tous les jours pendant au moins une heure afin qu’elles puissent reconstituer leurs forces. La panoplie doit être nourrie une fois par semaine avec du jus « Excitron » qu’il est possible d’acheter auprès de la société « Pan Optique » et auprès de ses revendeurs à Saindoux. La recette du jus est propriété exclusive de la société « Pan Optique » qui réalise son chiffre d’affaire essentiellement grâce à la vente de ce consommable. »
— « Mademoiselle Berthine… n’avez-vous pas quelque talent de couturière, vos chemises sont toujours si impeccablement ajustées où si artistement entrouvertes, je vous crois spécialiste en la matière… ? Quant à moi, j’observe depuis des années les seins minéraux de la rue cheminant. J’en ai fait des croquis pour accompagner la thèse que j’écris. Je me crois capable de préparer des patrons. Voudriez-vous m’aider à confectionner les couvre-seins ? »
— « Ah Monsieur Trudard, vous êtes un bon client, mais si nous l’emportons n’est-ce pas vous qui recevrez le prix ? Moi aussi, j’aimerais bien posséder une panoplie d’yeux de « Pan Opticon » ! Non, cher Eglantier – je me permets de vous appeler par votre prénom dans ce contexte – je serai votre concurrente. Mon petit-frère Aldul, qui est un grimpeur hors-pair, m’aidera à prendre les mesures. »
— « Ah, cruelle Berthine, vous me tuez : moi, je n’ai qu’un échafaudage à roulettes qui dévale la pente de la rue surtout lorsque votre fripon d’Aldul retire les cales des roulettes ! »
— « Bien, Eglantier, j’ai pitié de vous, Aldul aura interdiction de saboter votre dispositif tout le temps de la compétition. »
Vers 17 heures, à la relève, Mademoiselle Berthine cède la place à Monsieur Jandreau pour le service de la soirée. De l’affiche du concours, il ne reste plus que les quatre coins déchirés encore punaisés au mur. De la poche de Mademoiselle Berthine dépasse un curieux papier plié en dix. Monsieur Jandreau souhaite une bonne soirée à sa jeune collègue qui, en sortant du bistrot, fait un clin d’oeil à Monsieur Poudri qui s’applique à dessiner les seins de la façade qu’il aperçoit à gauche de l’escalier sur la nappe en papier de la table à laquelle il est assis, une eau-de-vie à portée de main. Mademoiselle Berthine disparaît bientôt en en dévalant les marches de l’escalier en face du bistrot. Une demi-heure plus tard, elle remonte d’un pas vif vers son petit logement au 50, rue cheminant en face de chez Monsieur Trudard. Elle tient bien fort sous son bras un sachet en papier débordant de boutons multicolores. Monsieur Trudard, qui s’en retourne également chez lui, ramasse l’un de ses boutons échappés du sachet.
— « Ah, zut, Mademoiselle Berthine ne perd pas un instant, elle s’est déjà procuré les boutons ! « A la belle boutonnière » est fermée à cette heure… je n’ai plus qu’à rentrer chez moi. »
De sa fenêtre, il aperçoit Mademoiselle Berthine, qui s’est installée à une table et trie ses boutons en les plaçant dans un petit meuble à tiroirs. Elle est entourée de plusieurs mannequins aux poitrines diversement contournées et de sacs de plâtre pour faire des moulages. Monsieur Trudard a le sentiment qu’il ne fera pas le poids face à cette demoiselle experte ès-seins.


Le retour de Joséphine
Eglantier Trudard naît dans un train de nuit. Sa mère, Joséphine Trudard, choisit ce lieu et cette heure afin d’avoir la possibilité de se débarrasser du nouveau-né au cas où cela ne lui conviendrait pas de le garder. Assistée par une sage-femme qu’elle a engagée pour l’occasion, l’arrivée dans ce monde d’Eglantier Trudard se fait tout simplement sans douleur, sans cris, la discrétion même. Ce trait charme Joséphine qui décide de s’accompagner dans sa vie de ce nouvel être vivant.
Joséphine Trudard, veuve Trudard, habite une petite maison du centre-ville de Saindoux, impasse du Commandeur. C’est là qu’elle élève Eglantier à sa manière. Il est inconcevable pour elle de le laisser aller dans le monde. Elle craint que son petit ne lui revienne à la maison le cerveau farci de l’idéologie majoritaire. Joséphine lui apprend à se méfier de tout ce qui peut lui paraître évident de premier abord. Elle l’entraîne à poser des questions, à y répondre et surtout à trouver le temps de le faire. Petit à petit, Eglantier se muscle le cerveau. C’est un petit assez fatigant car il est en perpétuel questionnement et jamais Joséphine ne cherche à l’interrompre, à le presser ou à l’induire en erreur pour pouvoir passer à autre chose. Naturellement, la curiosité et le jeu le guidant, il apprend à parler, décrire les objets avec précision, se méfier des abus de langage. Le soir, son cerveau a tant fonctionné que ses cheveux gisent tous plats sur sa tête et qu’il s’écroule sans crier gare dans un sommeil réparateur.
Mais la maison se délabre et bientôt les pièces ne sont plus guère éclairées faute d’ampoules de rechange. Eglantier ne se soucie guère de la vaisselle ébréchée, du papier-peint déchiré, de la moquette brûlée, des objets épars endommagés sur lesquels il roule, trébuche et tombe. Joséphine a bien quelques velléités de rangement mais comme tout est toujours à recommencer dans ces matières domestiques, elle se lasse. Et Eglantier qui n’a de modèle que sa mère, en fait tout aussi peu.
La maison étant pleine d’objets et se faisant livrer à domicile toutes les denrées comestibles, il est très rare que les Trudard quittent leur logis. Pourtant, Eglantier s’acquitte parfois de quelque commission impérative. Sortir de la maison dans l’impasse est déjà un début d’aventure pour le jeune Eglantier. Il avance toujours prudemment son museau, tâte le pavé de son pied comme on goûte à l’eau dans laquelle on va se baigner, puis s’élance, léger, car il n’y a jamais grand’ chose à manger à la maison. Un jour, il s’absente pendant une heure et à son retour, plus de Joséphine. Affolé, il se précipite à la porte de son voisin d’en face Monsieur Janus sur laquelle il tambourine jusqu’à ce qu’on vienne lui ouvrir. Monsieur Janus a en effet vu Madame Trudard quitter sa maison précipitamment, un sac de voyage à la main : Joséphine venait d’abandonner Eglantier qui a l’âge de douze ans se trouvait seul au monde.

  • *
    Alors qu’il regarde Mademoiselle Berthine s’affairer dans son intérieur, une main se pose sur l’épaule d’Eglantier. Eglantier n’est pas surpris car il habite un immeuble collectif et qu’il n’est pas rare, en fin de journée, qu’un habitant passe chez lui pour se mettre d’accord sur la préparation du dîner.
    — « Un instant et je suis à toi », dit-il.
    Mais comme la main ne se retire pas de son épaule, il tourne la tête et reconnaît les yeux de Joséphine, les mêmes qu’il y a vingt ans.
    *
  • *
    Mademoiselle Berthine n’est pas née à Saindoux. Elle est née dans une génératrice de bébés. Sa génératrice de bébés est la Génératrice MontB12 implantée dans la Montagne Poreuse. Elle a grandi, générée au milieu d’autres générés. Les génératrices sont des milieux très sécurisés, aseptisés, où l’on cherche à prévenir tout danger, tout accident. Les libertés y sont très restreintes. Les individus produits doivent être sages et efficaces. Berthine, contrairement à toute attente, n’est ni sage, ni efficace. Dès qu’elle le peut, elle quitte sa génératrice et reçoit une affectation à la ville de Saindoux. Lors de son départ, on lui remet un paquetage contenant un ensemble de 26 pièces nécessaires à son établissement premier. Elle est affectée au bistrot du 115, rue cheminant.
    Peu de temps après, on lui confie Aldul, son petit frère d’adoption, né lui aussi à la Génératrice MontB12. A la génératrice, on n’a pu faire autrement que de le laisser partir, tant il a insisté pour rejoindre sa soeur. Pour la Génératrice MontB12 Berthine et Aldul sont deux échecs cuisants. En effet, la plupart de leurs cogénérés craignent de quitter la génératrice tant ils ont été isolés du monde extérieur. Nombreux sont ceux qui, une fois affectés en un lieu et à un poste, ne rêvent que d’une chose retourner à leur génératrice. Mais rares sont les postes à pourvoir dans ces institutions.
    Aldul, qui est trop jeune pour recevoir une affectation productive, doit pointer quotidiennement à la salle d’études du quartier cheminant. Il y suit un cours de rhétorique où il apprend à défendre des points de vue et un cours de bricolage où il répare tout un tas d’objets que les habitants du quartier amènent à la salle d’étude pour profiter des réparations effectuées par les étudiants et leur permettre ainsi de s’entraîner.
    Berthine et Aldul habitent le même appartement collectif. Berthine regarde avec admiration et envie son petit frère déjà si habile de ses mains et si convaincant dans ses discours. Elle regrette de ne pas avoir quitté sa génératrice plus tôt, elle aurait pu, comme Aldul, être inscrite à la salle d’étude et choisir les modules d’enseignement de son choix. Rien n’est perdu cependant, elle y aura droit, en cours du soir, dans un an, après son service obligatoire au bistrot du 115 rue cheminant.
    *
  • *
    Berthine a terminé de classer ses boutons, tourne la tête du côté de la fenêtre et aperçoit Eglantier derrière la sienne et une grande femme dans son dos. Il lui semble reconnaître cette silhouette un peu hiératique. Aldul qui vient de rentrer avec un plateau avec deux bols de potage et deux galettes de pommes de terre la fait se retourner.
    — « Nous dînons tous les deux ce soir soeurette, à moins que tu préfères la salle commune ? »
    — « Tous les deux, c’est très bien. Je dois te parler de ce concours auquel je vais participer. Cela doit rester entre nous car le prix est fabuleux et nous ne devons pas avoir trop de concurrents dans les parages. »

Sortir des boîtes à être
Il lui arrive quelquefois de regarder au loin malgré sa faible vue et sa mauvaise vision latérale. Mais c’est trop rarement. Il lui faudrait pourtant exercer sa vigilance. Les coups pourraient venir sinon de face, de loin ou de côté.
Les réserves seront bientôt épuisées. Il lui faudra bouger, briser sa croûte, cette croûte qui recouvre ses membres, stratifiée, craquelée, avec des lézardes qui courent des extrémités au centre.
Aussitôt la croûte écartée, les plaies vives il faudra soigner. Réprimer les tremblements, se tenir les mains bien fort, avaler les sanglots qui emplissent la gorge.
Alors, là gît la croûte, là l’être est debout très rose, trempé de sueur et de liquides organiques. Son pas est chancelant.
Après quelques instants d’errance désordonnée, il se stabilise auprès d’un jet d’eau pure dont il se lave. Auprès du bassin, une pancarte lui crie : « Réveille-toi ! ».
L’injonction semble faire son chemin dans sa tête qu’il secoue vigoureusement et laisse ensuite retomber. Ses yeux roulent dans ses orbites, une vague trouble passe et repasse en ressac. Il est entouré de silhouettes vibrantes qui se balancent.
Enfin, il se sent bousculé, les contours se précisent. Il entre en communion avec ces êtres environnants. Le liant est le son, qui boum boum fait sursauter son coeur et ses os.
D’abord il ne saisit rien. Et tout à coup, il sent la colère monter en lui. Lui faire serrer les lèvres et les poings, lui donner la force dont il manque d’habitude. Le galvaniser. Sentir premièrement son animalité sourde et deuxièmement son vernis bienséant éclater en mille morceaux, couchant soudain à terre toutes les ombres proches.
Aujourd’hui la situation se renverse. Demain sera le chaos. Hier, toute son histoire lui pesait, mémoire de terre glaise, collante, tétanisante. Avant, torturé il était par une culture longuement échafaudée au cours des siècles, par des origines dont il lui était impossible de se défaire, une fatalité paralysante, cloisonnant en classes le monde des humains.
Cependant qu’il se métamorphosait, d’autres aussi, déjà changeaient de forme. Depuis quelques jours dans les boîtes à êtres, se démenaient ses semblables. Désormais, ils ne se réendormiraient plus, ils ne se laisseraient plus couper en morceaux dans ces boîtes à cirque. Enfin, ils pourraient crier à gorge déployée. Non, pas plus fous : moins fous, pourquoi s’empêcher de crier ? Jadis emmurés dans le silence, jamais ils n’avaient pu réellement tester leurs poumons. Maintenant, les revendications fusaient.
Et puis c’est le premier pas dehors, sur la pierre froide des marches de l’institut. Quand le contact se fait, ses doigts de pieds se crispent. Souvent le froid s’était insinué dans son âme. Toujours, il avait cru qu’il était nécessaire de grelotter, que la vie l’imposait. Est-il trop tard ou trop tôt pour voir s’envoler les croyances. Mais non, le plomb s’envole. Tout à coup tout est plus léger. Tout de suite, on respire mieux.
Ici, où est-ce ? Quel est cet institut ? Ailleurs, qu’y a-t-il ? Est-ce partout un désert comme celui autour de l’établissement ? Des bourrasques soulèvent des grains de sable gris, les yeux
piquent. Au dedans, les organes ronronnent, la sève circule. Au dehors, tout fouette : le vent, les claques, le froid.
Derrière, à mesure qu’il avance, l’Institut s’éloigne. Il part à petit pas et tombe derrière l’horizon. Il y a des trappes dans le sol, il glisse ses mains au-dessous et soulève l’une d’entre elles. Inattendu cadeau du destin : des habits, des vivres, il reste à marcher droit devant se rendre là où le désert se termine, sans carte, sans guide. Il ignore si c’est loin.
Ainsi, il se met en marche, il suit son intuition. Il n’a pas d’autre boussole. En aura-t-il assez d’intuition ? La pugnacité ne lui fera-t-elle pas défaut ? Il sent encore le boum boum du son dans ses tripes, du son qui l’a mis en mouvement.
Une auberge improbable dressée au milieu du désert, il rencontre. Il s’y restaure autant qu’il le peut. Il s’emplit beaucoup les yeux de lumière, distribuant les rayons dans son corps. Il ressent encore l’engourdissement qui l’entravait il y a peu.
— « Vous êtes à environ 15 km du bord du disque », lui annonce l’aubergiste. « Pour ma part, je n’aime guère cette zone, parfois l’Institut y surgit juste sous votre nez et vous happe goulument. Vous n’aurez que peu de temps pour sauter au-delà. Tout vous paraîtra vaciller. Voilà un peu de graisse pour les ressorts qui vous permettront de faire le grand saut. »
Pourtant, il se méfie de cet aubergiste complaisant. Il tarde trop à quitter cette confortable auberge. Toutefois, il prend encore le temps de promener ses yeux dans la salle où les objets ne persistent pas, tout est de plus en plus flouté. Cependant qu’il regarde, il sent des courants d’air, des attouchements. Alors il sursaute et se précipite au dehors. Le bâtiment s’écroule. Tas fumant de décombres.
Dans sa tête des pensées complexes se font jour mais il n’a pas encore la puissance de les traiter. En effet, son esprit a été amollit par des années de lavage de cerveau. Il s’époussette puis se dirige vers le bord du disque. Tout est vide, limpide, il ne voit rien et surtout pas d’Institut arrivant à toute allure. C’est pourquoi, après avoir chaussé ses ressorts, il décide de sauter. Que d’initiatives en si peu de temps pour un esprit autrefois borné !
Il se sent tomber de plus en plus doucement. Par ailleurs, un paysage se dessine en contrebas. Il se laisse en envoûter par les courants qui le ballottent. Il touche terre. Au-dessus une masse sombre projette son ombre sur lui : l’Institut. Il en déduit, par conséquent, qu’il lui faut bien vite sortir de cette ombre. Assurément, il va y parvenir, il en est convaincu, il ne lui reste qu’à filer tout droit devant lui en direction de cette tour à l’Est. Certainement, mais ses semelles sont lourdes, il perd du temps à dégager ses ressorts qui se sont accrochés dans les herbes. L’ombre est noire, pesante. Certes, il est surpris de mettre tant de temps à réagir, mais il se rappelle le pouvoir attractif de l’Institut. Peut-être n’aurait-il pas dû quitter cet asile ? Sans doute, c’est le mal qui règne dans l’Institut qui le reprend ; A terre, courbé, se redresser est si difficile. La situation est critique, volontiers il accepterait de l’aide pour qu’on le tire du bourbier.
On lui jette une corde, projetée comme un serpent depuis la tour. Il s’y agrippe. Vraiment, il se laisse draguer. Il est sorti de l’ombre, il prend pied, il marche à nouveau, la corde s’évanouit.
BOOM

Avant l’établissement de la Commune de Saindoux
Avant l’établissement de la Commune de Saindoux,
la ville était dirigée par les bourgeois
rien ne pouvait les assouvir
ils convoitaient, s’emparaient en cachette de ce qu’ils désiraient, finalement faisaient du vol bourgeois une institution (1).
Soucieux de camoufler ce fait malgré tout,
ils se paraient de fallacieuses vertus :
vous doutez de ma valeur ? Voilà mes diplômes.
vous discutez ma morale ? Voici la liste de mes oeuvres de charité (2).
Les autres, ceux de la classe non bourgeoise
avaient beau protester avec une régularité exemplaire
ils se faisaient moquer, molester, mutiler (1).
L’hiérarque bourgeois (3) les traitait de gueux, de rats, de peste.
La classe bourgeoise ne se censurait plus
elle crachait son venin en pleine face à ceux qui n’en faisait pas partie
son arrogance excessive la perdit
à force de s’essayer trop bien à mentir, à manipuler, à écraser (1)
en utilisant les canaux médiatiques par elle appropriés
elle négligea de protéger certains réseaux de câbles qui amènent l’information là où elle doit aboutir (3).
Ainsi, la dissidence décida, et partisans de couper, trancher, cisailler (4).
Un réseau en morceaux, en miettes, en confettis (1).
Ravalez, ravalez votre morgue, Messieurs des classes distinguées (5).
Dans la ville, ce fut la « Grande Coupure ».
Le réseau ne fut jamais rétabli.
Un insondable vide, un silence dérangeant s’installa partout dans les foyers.
On affectait la tranquillité mais l’absence d’information finit par mettre tous les habitants dehors.
Dans les rues des masques inquiets déambulaient, furetaient.
Les bourgeois n’étaient pas les derniers et devaient, des haut-le-coeur au ventre, se mêler à la « populace ».
Les autres, ceux qui n’étaient pas bourgeois, ne pouvaient dire qu’au fond ils les haïssaient souverainement (6),
car ils finissaient par leur faire pitié tant ils vomissaient de rage et de dégoût au moindre contact et malgré eux.
On ne les aida pas pourtant, ce fut l’occasion de nombreuses chutes.
Les coups de pioche résonnèrent dans le cimetière de Saindoux (7).
Finalement, la ville fut débarrassée de sa caste dirigeante
et la Commune, instaurée… qui n’abandonnerait pas ses enfants à la loi humaine barbare, perverse.
Les boîtes aux lettres aussi criaient famine (8).
Il fallut bien remettre en place un système d’information.
L’information fut plus rare, plus précise, plus complète et il fallut donner des preuves de sa véracité.
Désormais, on ne croulait plus sous des flots de nouvelles.
Les bistrots, comme celui de la rue cheminant, devinrent des lieux de réception et de discussion de l’information.
On était heureux d’être sortis de cette orgie de famélique information (9).
S’informer le matin, s’informer le midi, s’informer le soir (10), à toute heure et en tout lieu, ce n’était plus possible.
Le peuple de Saindoux en était tout reposé, détendu comme un gros chat qui se délasse au soleil (11).
Ceux qui se croyaient tout permis du fait de leur naissance, statut ou qualification, n’osaient même plus prononcer leur nom ni se reconnaître en tant que membre d’une même classe.
Ils voyaient la vraie Justice, celle qui compense les inégalités pour permettre la vie et la dignité, s’exercer dans la ville par grandes vagues de douce chaleur (12).
Boom

A la blanchisserie
Berthine retrouve Eglantier à la blanchisserie. Il regarde d’un air absent le linge qui passe des tapis roulants dans les laveuses, les presses à essorage, les séchoirs, la calandre et la plieuse. Quelques personnes s’activent à divers postes entre les machines, mais lui reste immobile, comme paralysé. Ces machines à tout faire, ou presque, ne cessent de tourner, vibrer, happer, aplanir, enrouler, plier, entasser. Quelques opérateurs font le lien entre les machines spécialisées, maillons intermédiaires dans la chaîne qui s’empare du linge usagé, le décrasse, le purifie, le lisse, le range. Chaque machine a son programme en tête qu’elle exécute, sans se tromper, sans varier, sans fantaisie. Les personnes se calent, se synchronisent, leur attention ne peut être distraite quand les machines ne faiblissent jamais.
Eglantier a sa machine à calculs en tête en panne. Il est sous l’emprise de substances. Sa mère Joséphine lui a fait goûter une infusion d’une racine étrangère qu’elle a ramené dans son sac de voyage, du kinké lui a-t-elle dit, pour fêter son retour à Saindoux. Il se sent calme, apaisé, prêt à considérer avec recul tout ce qui se passe autour de lui. Il s’observe avec curiosité. C’est si bon d’avoir réussi à faire taire l’animal immonde, la dépression qui est habituellement nouée dans son ventre. Cet animal qui lui déchire si souvent les entrailles, lui donne envie de pleurer.
Nul ne s’étonne de son apathie du jour car, à Saindoux, les fous ou ceux qui s’accommodent mal de l’organisation sociale couramment admise, ne sont pas retirés de la société. Ils font plutôt l’objet de curiosité, d’intérêt, voire d’étude car cette société cherche à comprendre ce qui provoque la folie en son sein, non pour l’éradiquer mais pour garantir les gens des peines et de l’exclusion qu’elle peut engendrer lorsqu’elle est trop prolongée. Fous, lents, inadaptés, ces mots mêmes tendent à disparaître. S’il faut discuter, se taire, ralentir, s’intéresser à une affaire, du temps est systématiquement dégagé pour cela. En effet, il n’est pas jugé accessoire de s’occuper de faire en sorte que tous puissent accepter l’organisation sociale car celle-ci est nécessaire dans un groupe de personnes dépendantes les unes des autres. Nul n’est exclu. Mieux, le fou est particulièrement estimé car il révèle des choses qui passent inaperçues pour des personnes plus tolérantes à la contrainte. Des phrases du genre : « on n’a pas le choix, il faut bien faire ceci ou cela » n’ont pas lieu d’être. Ce sont des phrases suspectes qui déclenchent immédiatement une sorte de signal d’alarme et alors on s’empresse d’organiser une discussion autour du problème. Toute personne est légitime pour remettre en question un état de fait qu’elle conteste. Et tous, à Saindoux, préfèrent vivre en bonne intelligence plutôt que dans le non-dit.
Il n’est pas rare que quelqu’un se mette à pleurer dans n’importe quelle circonstance. Le pleur n’est pas honteux, il est la manifestation d’un moment de détente nerveuse, où l’anxiété est évacuée, où l’animal dépression dans le ventre se dégonfle comme un ballon de baudruche. D’ailleurs voilà justement que des larmes coulent le long des joues d’Eglantier, qu’il sanglote, renifle bruyamment. Les autres s’arrêtent, les machines s’arrêtent, se taisent. L’atelier résonne des pleurs d’Eglantier. Les autres sentent leurs coeurs gros bien prêts d’éclater à leur tour.
Eglantier — « Amis, je n’en puis plus, j’ai l’impression que l’on a augmenté les cadences des machines et diminué le nombre d’opérateurs dans cet atelier. Ai-je raison ? »
Les autres — « Oui, tu as raison. »
Eglantier — « Je suis le premier à pleurer pour cela ? Pourquoi avons-nous retenu nos sanglots, supporté que l’on dégrade nos conditions de travail ? D’ailleurs, c’est nous qui réglons nos machines de manière à ce que chacun puisse se caler confortablement dans les opérations de blanchissage. Même les moins endurants doivent pouvoir prendre leur part à la tâche sans culpabiliser de leur moindre efficacité, de leur plus grande tendance à l’épuisement… n’est-ce pas, amis ? »
Jade, un ouvrier — « Amis, je rappelle à notre aimable communauté que nul ne doit se sentir empêché, humilié de signaler des conditions de travail inadaptées. Ce que l’un ressent, la plupart des autres le ressentent aussi. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, nous devons nous solidariser, quand nous travaillons ensemble, avec ceux d’entre nous qui ont le plus de peine à la tâche. C’est aussi la raison pour laquelle nous varions les tâches régulièrement afin que nul ne soit enfermé dans l’une ou l’autre d’entre elles. Le travail qui doit être accompli est accompli, plus ou moins vite, plus ou moins bien, peu importe. Au final, le travail et son résultat sont globalement satisfaisants. Nous en faisons la preuve tous les jours depuis que nous avons adopté ce mode de fonctionnement à Saindoux. »
Rose, une ouvrière — « Bon, merci à toi Eglantier d’avoir posé le problème : allons régler ces machines, ralentissons notre allure et n’oublions pas que l’excès de zèle n’est pas une valeur positive dans notre communauté. »
Berthine — « De plus, si je puis me permettre une incise, j’ai appris récemment, car cela ne fait que peu de temps que je demeure à Saindoux, qu’il existe des temps dans la journée où chacun peut faire ce qu’il veut à son rythme et d’autres temps où il faut remplir les tâches dont la société à besoin pour survivre, l’hygiène de vie étant essentielle, d’où l’importance de notre travail à la blanchisserie. »
Huberthin, un ouvrier — « Tu as bien fait de craquer Eglantier, le seau de larmes à l’entrée de l’atelier n’était pas loin de déborder tant nous y avons récemment déposé nos pleurs. Il y a encore peu, on n’y décelait que quelques gouttes. Il était temps de réagir, peut-être même avons-nous un peu trop tardé. »
Berthine depuis son arrivée à Saindoux n’avait pas encore versé une larme. Dans sa génératrice de bébés, on ne pleurait jamais, on en était empêché. De fait, Berthine se faisait remarquer avec ses yeux secs, son coeur endurci. A la génératrice, on lui avait dit et répété : « tu as le droit de pleurer pour ton premier souffle et pour ton dernier, pas plus. » A Saindoux, il en va tout autrement. Cette localité, qui reçoit régulièrement des individus provenant de sociétés alentours non accoutumées à son système dit « de l’ajustement permanent », a pour coutume de dire aux nouveaux arrivants : « on pleure tous un jour, vous y viendrez, vous aussi et ce ne sera pas le dernier jour de votre vie. Bienvenue ! »
Léa Massiot

Remedios Varo Uranga


Un matin clair, Eglantier décide de monter au dernier étage de son immeuble.
Il sait qu’une certaine Remedios Varo Uranga habite ce dernier étage.
Il a vu son nom sur une boîte aux lettres au rez-de-chaussée.
Il grimpe pallier par pallier.
A mesure qu’il monte, il entend la machinerie hydraulique de l’ascenseur se mettre en branle.
Bientôt la cabine le dépasse, ses câbles de traction défilent.
Il a le temps d’apercevoir une femme.
Il entend la grille de la porte de l’ascenseur s’ouvrir et se refermer en grinçant au-dessus de lui.
Un peu essoufflé, il atteint le dernier étage.
L’unique porte de cet étage est entrebâillée comme c’est le cas de la plupart des portes de son immeuble.
Il frappe à la porte. Une voix l’autorise à entrer.
Tout vacille autour d’Eglantier.
Ce qu’il voit, en face de lui, c’est une femme-oiseau assise sur un banc solidaire d’une table octogonale.
Elle tient dans sa main droite un peu osseuse, un pinceau qu’elle promène sur une feuille dont un petit oiseau bleu est en train de s’envoler alors qu’elle termine d’en peindre la queue.
Dans sa main droite elle tient une sorte de loupe triangulaire, de prisme qui difracte un rayon provenant d’une étoile.
Les trois nouveaux rayons viennent frapper la feuille et semblent aider l’oiseau à s’extirper de son support pour s’envoler vers l’une des deux fenêtres à arc en plein cintre de la pièce.
L’oiseau est bleu, puis gris, puis brun.
Sur la table est posée la palette de l’artiste.
Un dispositif de laboratoire de chimie avec des tubes et une boule en verre pénètre dans la pièce au travers d’une fenêtre circulaire pour aboutir après quelques virages au sommet d’une sorte de robot dont le corps est constitué de deux ovoïdes reliés par une tige avec une boule centrale et un petit robinet.
Les deux ovoïdes sont maintenus par trois tiges verticales comme un trépied.
De l’ovoïde supérieur, sort un tube de verre évasé à sa base et prolongé par trois griffes d’où sortent les couleurs primaires qui viennent approvisionner la palette.
Un oiseau picore sur le sol.
La pièce, très vide, contient, adossé à un mur, un coffre monté sur quatre pieds, équipé d’une manivelle et surmonté d’un entonnoir ainsi que deux amphores-fontaines qui échangent leurs jets d’eau.
Au dehors c’est la nuit avec quelques nuages, l’étoile brille.
Les fenêtres sont des ouvertures sans carreaux.
La pièce a un plafond voûté comme dans une cave ou un monastère.
La femme a une tête mi-femme mi-hibou avec deux grands yeux aux paupières baissées.
Son cou, couvert de plumes, se prolonge par une parure de plumes sur ses épaules.
Les manches bouffantes et plissées de sa chemise sont blanches.
Son pantalon est de plumes grises.
Ses pieds sont nus sur un carrelage de dalles.
Elle porte en pendentif un petit violon relié à son pinceau.
Elle est absorbée dans sa composition musicale, colorée et lumineuse d’une pâleur d’étoile.
Paisible, recueillie, des oiseaux naissent par sa magie et s’envolent vers la nuit.
Cependant, l’oiseau n’hésite-t-il pas à sortir, n’est-il pas plus facile de rester à l’intérieur, à picorer ?
Eglantier regarde ce prodige se dérouler sous ses yeux.
Il pensait pourtant qu’il faisait jour et ensoleillé au dehors.
Il se tait, se fait tout petit.
Il se sent glacé de terreur face à cette chimère qui exerce son art miraculeux.
Un instant elle lui jette un petit regard malicieux et ne tarde pas à se réimmerger dans son travail.
Eglantier s’éloigne à reculons, se retrouve sur le pallier et ferme la porte doucement sur ce prodige.
Chancelant, il redescend la moquette de l’escalier à pas feutrés.
Léa Massiot

Des boîtes à être vers la maison bleue de Saindoux
Jacques a réussi à s’échapper de l’Institut, à s’extraire de sa boîte à être (1).
Très haut dans le ciel, la masse noire de l’Institut plane.
Jacques se trouve aux pieds d’une tour.
A l’une de ses fenêtres, une ombre se tient, seules ses mains, posées sur l’appui de la fenêtre sont visibles, des mains osseuses et jaunes aux ongles longs et propres.
Jacques — « Merci de m’avoir tracté jusqu’ici avec votre corde, vous m’avez tiré d’un bien mauvais pas ! »
L’ombre — « Je le crois bien ! Qu’allez-vous faire à présent ? »
Jacques — « Je vais sûrement aller à la ville la plus proche mais je suis affamé et épuisé. Ne pouvez-vous me recevoir dans votre tour ? »
L’ombre — « Non, cette tour ne peut admettre aucun visiteur. C’est mon tour de garde, nous sommes en service défensif et je suis seul. Je dois donc être particulièrement vigilant. En général, lorsqu’un interné de l’Institut s’échappe, d’autres ne tardent pas à le suivre et je dois surveiller ces arrivées et aider les fugitifs le cas échéant. Cependant, je peux faire descendre quelques vivres dans ce seau et au moyen de cette poulie. Si vous souhaitez vous reposer, il me faut vous attacher car, livré à vous-même vous pourriez déranger mon travail ou vous faire recapturer par l’Institut. »
Jacques — « Je crains de n’avoir pas le choix : je tombe de fatigue et mon estomac pousse des hurlements de détresse. »
Jacques se sustente et se repose, encordé sur un lit de camp.
Au matin, il prend congé du garde qui a pris la relève du précédent.
Jacques — « Il me semble que j’ai pris un virage un peu téméraire en m’évadant de l’Institut. Je suis sans ressources et en pays étranger.
Lorsque j’ai réussi à m’arracher à ma boîte à être, certains de mes co-internés et moi, venions de découvrir comment désamorcer le système d’approvisionnement en énergie de l’Institut. Seulement, j’ai été si surpris de me voir libéré de ma boîte que je n’ai pensé qu’à une chose, m’éloigner au plus vite de cette boîte et du bâtiment dans lequel elle se trouve parquée. Je me demande même si l’Institut n’a pas favorisé mon évasion, préférant cela à un sabotage.
Nous avons convenu de nous retrouver à la maison bleue, au 70 de la rue Cheminant à Saindoux. Cette maison bleue me paraissait tellement inatteignable, irréelle à l’époque ! Mais me voilà en route pour aller m’y abriter. »
Jacques décide de se rendre à Saindoux qu’il peut apercevoir au loin depuis l’oppidum où se trouve plantée la tour. Il se souvient douloureusement de son voisin à l’Institut qui occupait une boîte à être si étroite que sa peau était couverte d’hématomes, de griffures, il avait même dû perdre quelques kilos pour ne pas s’y retrouver un beau matin, asphyxié.
Jacques — « C’est grâce à lui que j’ai pu me faufiler hors de ma boîte. Il m’invita à m’interroger sur ma situation de prisonnier tant de fois, avec une telle assiduité, que ce fut lui qui me fit réaliser que je me trouvais dans une boîte alors que je n’en étais pas conscient.
Qui étions-nous ? Pourquoi étions-nous enfermés dans ces boîtes dans cet Institut aérien ? Il me semble y être né et pourtant j’ai un vague souvenir de cette maison bleue, si particulière, dans une rue bordée d’immeubles en pierre de taille aux façades ornées de seins minéraux. Et puis, j’ai l’image d’un petit chien joyeux noir et bouclé qui, dès qu’il me voyait se précipitait sur moi pour me câliner. »
Il ignorait ce que le chien était devenu. Ces souvenirs sont si lointains, presque effacés.
Jacques marche vers la ville qui petit à petit se rapproche.
Et il se souvient comme on s’est emparé de lui, comme on l’a hissé jusqu’à l’Institut et claquemuré dans une boîte, comme il s’est habitué à sa boîte en l’aménageant, en la capitonnant, comme il s’y est vautré, las, comme il s’y est évanouit, les sens annihilés par la claustration.
Il aurait aimé qu’un drame aussi pathétique ne lui fut jamais arrivé.
Plein de honte, il se souvient comme il s’est abîmé dans cette boîte pleine d’un confort artificiel, comme il a oublié jusqu’au désir d’en sortir pour respirer, prendre l’air.
Comment supporter cette abdication de son être antérieur, cette réduction à être cloîtré, circonscrit, maîtrisé ?
On l’a drogué. Il ne s’explique pas autrement un tel degré d’aliénation, d’abandon de sa volonté. On l’a réduit à être un objet soumis, acceptant cette soumission même avec joie et tranquillité. A l’époque, nier devenait sa force tant il était insupportable de faire le constat de son état de légume. Nier cet état de fait lui avait permis de survivre. Mais, sans son co-détenu qui lui, n’avait pas perdu conscience, peut-être parce qu’il avait entretenu l’inconfort de sa boîte, sans lui, il serait peut-être encore en train de croupir dans sa boîte à être.
Il espère de tout coeur qu’il va retrouver son ami à la maison bleue, qu’il va pouvoir le remercier de vive voix de l’avoir éveillé à lui-même.
(1) Texte  » Sortir des boîtes à être »
Léa Massiot

Retour sur le dogme de l’Institut
Jacques, évadé de l’Institut, marche vers Saindoux.
Il plonge la main dans la poche déformée de son pantalon.
Il en sort un papier froissé.
C’est une feuille au papier en-tête de l’Institut avec le poème « Si » de Rudyard Kipling.
C’est un peu le credo de l’Institut, distribué à chacun de ses pensionnaires.
Jacques se souvient encore, assis sur son lit, le papier entre les mains, pleurant presque de rage et de dépit en lisant ce tissu de froideur, de hauteur, de fausse vertu. Ce poème transpirant le mensonge de ceux qui aiment enfermer les autres dans un carcan de soi-disant perfection inatteignable, emplissant l’âme de mauvaise conscience, de malaise, d’un sentiment de nullité, un révélateur des mesquineries humaines. Dommage que la langue serve à exprimer de pareilles choses.
Ça lui est tombé dessus à Jacques, avec l’obligation de le lire quotidiennement pour bien s’en imprégner, un peu comme un cilice qui ronge la peau, fait crier le corps et le cerveau d’exaspération et de douleur. Cette lecture scelle tous les jours un peu plus la boîte à être des pensionnaires de l’Institut. Nauséeux, il repense à ces moments de prière forcée, appel à la modération, la soumission, à la résignation. Il sent fatigué, épuisé rien qu’à le lire, ce poème. Non, la poésie ce ne devrait pas servir à cela.
Il sait comme il a haï les uns et les autres, sans moyen aucun de s’apaiser, de contenir son aversion, car, oui, l’antipathie est souvent inexplicable.
Il sait comme il s’est tenu, lâche dans l’ombre, alors qu’il aurait dû intervenir et qu’il a préféré s’abstenir pour se préserver.
Il sait comme il est pénible de ne pas savoir mentir, de ne pas savoir cacher ce qu’il est. S’il savait mentir, peut-être qu’on l’aimerait. Il serait moins franc, moins direct. Les autres seraient flattés alors qu’ils ne sont qu’agressés par son franc-parler. Peut-être que les autres ne se seraient pas détournés de lui s’il avait su dissimuler.
Et non, à moins que l’amour ne soit passager, il ne peut aimer tout le monde. Au fond, aimer est un investissement. Il ne peut prendre soin de tout le monde, le temps étant compté. Aimer certaines personnes c’est aussi se servir d’elles pour se protéger.
Jacques se sent si fragile. Tout le déçoit : le défaut d’amour des autres, leur manière de détourner sans même s’expliquer, alors qu’il se ronge à se rappeler ce qu’il a dit et aurait dû taire.
Dans sa tête défilent tous les mots de travers, toutes les indélicatesses, le verbe qui blesse comme il est blessé par celui de Kipling.
Jacques voudrait se cogner la tête mais il a peur de se faire mal. Alors il marche, mais il a peur d’arriver car il sait comme il sera difficile d’être digne, comme il aura du mal à trouver sa place. Il a des aigreurs en lui.
Ah, comme il méprise les conseillers des rois, fiers d’eux-mêmes du fait de leurs prestigieuses fréquentations, mais compromis avec ceux qui asservissent les moins puissants. Heureusement, il n’y a pas de rois à Saindoux. D’ailleurs, le poème « Si » de Kipling est sur la liste noire des textes à ne pas propager dans la société. Car, oui, à Saindoux, on interdit des lectures. Notamment celles qui culpabilisent les gens. La figure vénérée du crucifié à fait son temps. Souffrir, saigner à la tâche ne sont plus des valeurs honorables. « Paresse au soleil » est l’une des devises préférées de Saindoux.
A Saindoux, nul n’est poussé à se comparer aux autres. Au contraire, les inégalités étant si profondément attachées aux personnes, on a jugé cruelle toute forme de comparaison inter-individuelle. Comme personne n’a choisi qui il est, son corps et son esprit, il est atroce d’ériger des individus en modèles.
A l’Institut, on ne cessait de se mesurer les uns aux autres. En apparence, tous rivalisaient de perfection. Dans l’intimité, tous crachaient une bile toute la journée accumulée. Ils se mortifiaient, se vengeant sur leurs propres corps des inanités que leur cervelle polluée leur avait fait subir.
Jacques n’est pas sorti indemne de cette doctrine. Il en sent le poids indéracinable dans tout son être, le poison circule dans ses veines, il ne sait comment évacuer ces fines particules qui l’infestent. Il a peur
d’arriver à Saindoux, gâté comme il l’est. Il espèce qu’un programme d’adaptation l’attend là-bas, qu’une médecine pourra le purger de ses infections contractées à l’Institut.
Comme il s’écoeure en récitant ce texte qui lui trotte inlassablement dans la tête « … seront à tout jamais tes esclaves soumis ». Les hommes s’étripent, se détestent, se violent. Mais ils cultivent l’apparence de la sociabilité dans les cercles qu’ils fréquentent exclusivement. L’esprit embué, ils se croient vertueux dans ces cercles. Tout ce qui se trouve au-delà n’est que vaste irréalité dont ils s’empressent de faire abstraction pour vivre tout de même sans trop se détester. Mais au fond, dans leurs boîtes, ils se tordent, voudraient pouvoir extirper de leurs cervelles les germes qui s’y sont implantés et développés.
Alors Jacques essaye de repousser les cloisons de sa boîte dont le couvercle ne cesse de se rabattre sur sa tête. Il s’arrête au bord du chemin et déchire la feuille dont il ne reste bientôt que des confettis. Il se dit que les femmes, peut-être, n’ont pas été corrompues par ce texte qu’un homme adressait à son fils…

La leçon du Club des cachés
Jacques est entré dans Saindoux.
Saindoux est une petite ville ceinturée d’un haut mur de pierres percé de quelques ouvertures pour permettre les allées et venues de ses habitants et visiteurs extérieurs.
Jacques a franchi la porte de l’Ouest. Il fait tiède et calme. Il est tard. Jacques ne croise personne.
Alors qu’il passe devant un soupirail, son attention est attirée par un petit papier « Leçon n°1 : Où vous apprendrez à traduire vos mots par des regards. Rendez-vous 5, Passage Nylon entresol via l’escalier de dégagement, les soirs sombres ».
Jacques, qui n’est pas si pressé de se rendre à la maison bleue où il craint qu’on le prenne en charge sans lui laisser le temps de s’adapter, dirige ses pas vers le Passage Nylon qu’il a pu repérer sur une carte placardée sur le mur de la porte de l’Ouest.
La nuit est sombre quoique les rues soient éclairées par des niches à lucioles géantes.
Les lucioles sont justement en train de regagner leurs abris transparents. Jacques marche sur les pavés irréguliers d’une ruelle. Il s’entend marcher, il ne peut guère étouffer le bruit de ses pas.
Comme le sol est sec, il ôte ses chaussures. Là, sur sa gauche se trouve l’entrée du Passage Nylon.
Des vers luisants sagement alignés sur des consoles l’éclairent d’une lumière vert pâle qui lutte contre les ténèbres de ce grand espace intérieur. Jacques avance.
Bientôt, il se trouve face à l’entresol de la réclame. L’entrée de l’escalier de dégagement est indiquée par une lanterne clignotante car alimentée par l’énergie fournie par une paire de mulots se relayant pour courir dans une roue. L’escalier est plongé dans le noir.
Jacques pousse une porte, actionnée par un ferme-porte hydraulique, qui se referme derrière lui.
En face de lui, un écriteau à caractères lumineux l’accueille : « Bienvenue, à partir de maintenant, taisez vos mots, examinez avec vos yeux, empêchez les mots immédiats de surgir, que ressentez-vous ? »
Jacques :
— « Je sens un poids monstrueux sur mes épaules, mon dos ou ma tête, des gros doigts puissants qui me poussent pour me forcer à fléchir les genoux. Je sens des ténèbres vertigineux et froids m’envelopper.
Mais il me semble que par moment la pression se fait moins grande, qu’une influence extérieure, magnétique, attire le poids vers le haut. Je sens cette contre-puissance caresser, aller et venir et user la masse pesante. Je perçois que ces deux forces sont connectées par une interface de points noirs bombés, brillants et noirs. Une force se branche sur l’autre pour la contrecarrer. L’une de ces forces provient d’un minéral, l’autre d’une chair. Je ne comprends pas d’où vient la lumière. Elle est ponctuelle, les abords sont obscurs. » L’écriteau : « Redressez-vous ».
Un mécanisme pivotant roule et Jacques voit disparaître une énorme main en pierre noire doucement caressée par une main de chair blanche aux ongles peints dans la même couleur.
Votre regard vous a fait sentir l’écrasement et son soulagement par la caresse.
Peut-être d’autres images, mises en scènes vous auraient fait ressentir les mêmes impressions ?
Jacques :
Oui : un poids hostile, écrasant, massif, froid, sombre et blessant et une altérité pour m’en décharger…
L’écriteau : « Voilà, votre première leçon qui s’achève. Nous espérons vous revoir à la prochaine nuit sombre dans notre Club des cachés. » Jacques ressort par où il est venu. Il est épuisé.
Il se blottit dans un coin ténébreux du Passage Nylon et s’y endort profondément.
Un chat persan sorti d’une cavité adjacente vient s’étendre contre lui et bientôt sa chaleur cordiale diffuse dans tout son être faisant refluer les cauchemars de poignes de pierre écrasantes.

(1) GRADATION
(2) PARALLELISME
(3) PERIPHRASE ?
(4) ELLIPSE
(5) PLEONASME
(6) LITOTE
(7) HYPERBOLE
(8) PERSONNALISATION
(9) OXYMORE
(10) ANAPHORE
(11) COMPARASON ou METAPHORE
(12) ALLEGORIE

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