La responsabilité d’Ariette par Boum

La responsabilité d’Ariette
Ariette est une petite dame. Elle est dodue et large, un peu tassée avec un marteau-pilon. Sa tête est rectangulaire. Elle a de larges épaules, un fort bassin. Ses jambes, légèrement arquées, la portent là où elle va. Ses gros seins écartent légèrement les pans de la blouse blanche à boutons qu’elle porte. Ses pantalons larges flottent autour de ses jambes. De solides chaussures en cuir enveloppent ses pieds. Leurs semelles usées attestent de la fréquence de ses déplacements. Un chapeau est vissé sur sa tête et retenu sous son menton par une bride. A côté d’elle trotte une fouine domestique.
Elle habite le plateau 877 de la station spatiale Mille-feuilles qui s’éloigne de la Terre. Le plateau du dessus se trouve à 1500 mètres d’altitude, de même pour celui du dessous. Chaque plateau est arrimé à ses voisins par de solides câbles d’acier de cinq mètres de diamètre. Entre deux plateaux se trouve un espace clos aux parois gélatineuses et translucides donnant sur l’espace noir et le vide. Dans cet espace règne une chaleur agréable et une lumière gaie artificiellement entretenues par des calorifères et de puissants éclairages. La surface d’un plateau est parsemée de puits permettant d’accéder à des capsules équipées de hamacs où se balancent les passagers du plateau. L’entrée d’un puit est annoncée par un portique en pagode. Plusieurs édifices de grandes tailles s’élèvent à la surface du plateau. L’un de ceux-ci est le réfectoire du plateau, un autre, l’établissement des bains-douches. Tous les passagers s’y sustentent et y font leur toilette.
Ariette a été élue par les passagers du plateau pour se charger de son administration. Elle doit notamment s’assurer que les parois du plateau ne sont pas endommagées, que les capsules de repos sont bien accrochées, que les repas sont bien préparés, que les aliments ne manquent pas, que les canalisations ne sont pas bouchées, que le savon est bien distribué. Elle doit vérifier que les passagers s’alimentent, s’assurer de leur bonne hygiène, qu’ils n’oublient pas qui ils sont, dans ce plateau limité, sans histoire et dont ils sont les nouveaux habitants sans repères.
La station a quitté la Terre il y a neuf mois. Ariette a eu plus que le temps de s’habituer à ses fonctions, de connaître les passagers du plateau personnellement. Le ravitaillement en denrées et produits de première nécessité se fait un moyen d’une colonne de circulation entre le plateau et celui qui le surplombe. Une fois par semaine un lot de caisse descend la colonne. Tous les passagers sont invités à réceptionner l’arrivage, à déballer les caisses, à les conduire dans les lieux communs, dans les frigos, dans les placards, sur les étagères. Ariette a tenu à ce que l’opération soit transparente et à ce que chacun puisse y participer. Ainsi, tous peuvent se rendre compte des ressources dont ils disposent et organiser leur économie de vie en fonction de celles-ci. Tous ont appris à s’alimenter en fonction de leurs besoins et à se laver le plus soigneusement possible pour éviter les soucis de santé afin de ne recourir qu’exceptionnellement au médecin de la station quoi doit s’occuper, avec son suppléant, des passagers des milles plateaux de la station.
Mis à part quelques plantes en pot par-ci et par-là, le sol du plateau est constitué d’un patchwork coloré de dalles. L’eau étant rare et rationnée, on a emporté peu de végétaux. Cependant ceux-ci sont d’une grande variété et les passagers sont très soucieux de leur entretien. Les quelques animaux, dont la fouine d’Ariette, sont très appréciés des passagers qui voient en eux une distraction à la monotonie du voyage. Tous sont des gens très responsables, très disciplinés, ayant fait le choix de s’embarquer pour ce dangereux voyage, ils ont un objectif : arriver en bonne santé au terme de leur voyage. Ils sont fiers d’avoir dépassé leur peur terrible du départ du seul lieu réel qu’ils connaissent jusqu’à lors, cette Terre unique dans l’espace. Ils ont confiance en la superstructure qui assure leur subsistance au quotidien. On les a assurés que tout avait été calculé pour qu’ils ne manquent de rien jusqu’à la fin. Ariette a jusqu’à présent assumé son rôle de référent dans cette communauté d’individus. Elle en est le centre. Sa disponibilité de chaque
instant la rend indispensable. Elle sait écouter, questionner et répondre avec clarté aux questions qu’on lui pose.
A l’occasion d’un nouvel arrivage de fournitures elle expose à ses co-passagers leur situation actuelle. Entre deux arrivages, on la voit s’élever dans les airs à travers la colonne qui relie chaque plateau au plateau qui le surplombe. Elle traverse ainsi les plateaux un à un pour arriver au sommet de la station. Là elle retrouve tous les responsables de plateaux. Un jour, il est question d’une épidémie faisant rage au niveau du plateau 17 : tous les passagers sont atrocement malades. Ils n’ont pas été ravitaillé lors de la dernière campagne de ravitaillement. Ils ont pu voir circuler les caisses à destination des plateaux inférieurs. En fait, ils les voient défiler quotidiennement sans qu’aucune ne leur soit adressée. Dans les yeux d’Ariette l’horreur se peint. Elle voit clairement le danger de contamination inter-plateaux au cas où ceux-ci ne seraient plus imperméables les uns aux autres. Elle comprend le point de vue de l’isolement du plateau et de ses passagers. Mais elle ne peut s’empêcher d’imaginer son plateau à elle, livré à l’abandon, ses passagers les nez collés à la colonne de ravitaillement, cherchant à pratiquer des ouvertures pour livrer passage aux caisses. Affamés, puants, infectés. Un jeûne prolongé risque de faire périr tous les passagers du plateau 17…
La réunion s’achève. Tous les participants se tiennent droits, dans une attitude neutre. Ils se présentent chacun à leur tour dans la bouche de la colonne qui doit les reconduire à leurs plateaux respectifs. Ariette est terrifiée à l’idée de traverser l’espace entre les plateaux 16 et 17 pour regagner son plateau à elle, le numéro 877. Soumise, elle renonce à protester car elle craint, qu’en représailles, on ne mette son plateau à l’isolement. Elle lutte furieusement contre ce sentiment de lâcheté qui l’envahit. Responsable de sa communauté, que doit-elle lui expliquer ? Elle qui s’est engagée à rendre des comptes précis à ses administrés, eux qui sont prisonniers de leur plateau : elle ne doit pas les trahir. Elle a une obligation de transparence envers eux. Le moment est venu elle ne peut plus se défiler. De plus, pourquoi porterait-elle le poids de ce secret sur sa conscience seule ? Ne peut-elle le partager avec ceux qui partagent son sort ?
Tous sont réunis dans le réfectoire. Ils se tiennent debout, sérieux et attentifs. Ils accordent une importance particulière à ces moments où des informations leurs parviennent enfin. Ariette se libère alors de ce poids qui semble la rendre plus tassée encore qu’à son habitude. Il lui faut du courage car il lui faut admettre publiquement qu’elle ne s’est pas opposée, qu’elle n’a pas exprimé de point de vue, qu’elle s’est éclipsée, honteuse de n’avoir apporté aucun soutien aux passagers du plateau 17. Ce faisant, elle instille le doute dans les esprits de ses co-passagers du plateau 877 : eux qui croient habituellement aveuglément à l’organisation des administrateurs de la station… eux qui se soumettent à la discipline de ce lieu hautement contrôlé et supervisé, eux qui sont parties prenantes du système et bientôt responsables de la mort de leurs co-passager du niveau 17.
Les coeurs des participants se brisent. Leur ténacité qui les a tenus depuis 9 mois leur fait défaut. Les soucis, les problèmes cachés par la routine rassurante de la vie du plateau surgissent devant eux. Ils ont été mis dans la confidence par leur cheffe. Ariette n’a pas su s’imposer une attitude de support au plateau 17. En s’abstenant de se prononcer elle a tacitement accepté la décision des administrateurs en chef de la station. Décision qu’elle rapporte et impose à ses co-passagers.
Mais voilà que ces courageux voyageurs de l’espace, prennent la parole et fermement invitent Ariette à retourner auprès des administrateurs en chef de la station afin de leur signifier le soutien de la communauté du plateau 877 à celle du plateau 17. On devra livrer le plateau 17 de ses caisses de ravitaillement. Ces caisses ne quitteront le plateau que lorsque l’épidémie aura cessé. Elles sortiront de la colonne, emballées dans une gangue protectrice qui se détachera tout
doucement de la colonne pour qu’aucune substance du plateau 17 ne puisse s’y introduire et infecter les autres plateaux. Le docteur se rendra sur place pour faire un constat de la situation et tenter d’apporter des remèdes à la maladie. Le suppléant lui, a renoncé à se porter volontaire. Ariette devra convaincre un grand nombre d’administrateurs des autres plateaux et obtenir leur soutien. Elle devra leur faire comprendre qu’il faut faire preuve d’empathie envers ceux du plateau 17. Nous pourrions tous être ceux du plateau 17. Ne pas leur prêter assistance pourrait avoir des conséquences funestes pour notre société.
Ariette, soutenue devra faire preuve de fermeté face à des interlocuteurs peu sensibles jusqu’à lors. Elle devra recueillir tous les renseignements possibles auprès de cette élite et les mettre face à leurs responsabilités, déjouer les ambiguïtés de leurs discours, les forcer à s’impliquer dans l’effort commun, leur rappeler que leur tenue seule ne compte pas mais que c’est leur relation aux autres qu’il faut tisser, entretenir, cajoler et ne jamais négliger, mépriser. Le pouvoir qui leur est échu, ne les dispense pas du respect qu’ils doivent à leurs semblables.
Léa Massiot

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s