Les bancs publics ont disparu par D.H

Les bancs publics ont disparu
Ginette glissa méticuleusement son écharpe dans l’encolure de son manteau, sortit sa canne du porte parapluie et déverrouilla la porte d’entrée. Le chat en profita pour filer mâchouiller quelques brins d’herbe dans le petit jardin.Un timide soleil printanier l’accueillit sur le pas de la porte. Elle poussa un soupir de satisfaction : la promenade allait être belle.A 82 ans, sa promenade hebdomadaire de 4 kms jusqu’à chez sa sœur Françoise avait des allures de randonnée. Et même si on l’appelait encore « la sportive », il lui fallait s’assurer de la possibilité de quelques pauses. La coulée verte avec ses bancs publics disposés tous les kilomètres était idéale.Elle partit d’un bon pas pour la première étape jusqu’au vieux banc en bois bleu, toujours libre à cette heure (mais toujours occupé la nuit lui avait grommelé sa voisine…).Après le virage, derrière le restaurant « les petits plats » elle passa près du gros chêne et s’arrêta, décontenancée. Un sentiment d’étrangeté, de perte de repères, d’incompréhension la figeait. Elle avait toujours redouté de vivre ces histoires de Vieux, quand commence l’Alzheimer ou l’une de ces maladies qui vous dérangent le cerveau. La semaine dernière le banc bleu était là, elle s’y était assise, plus pour le plaisir de contempler la nature que par réelle fatigue.Elle avança de quelques pas et observa quatre trous dans le sol. Cela la rassura sur son état mental. C’est vrai que la peinture du banc était toute écaillée, on l’avait sans doute démonté pour le remettre en état.Allez ! En avant ! Deuxième étape jusqu’au banc des amoureux. C’est elle qui l’avait baptisé ainsi depuis le jour où un couple d’ados, indifférent à sa venue, indifférent à son départ, n’avait cessé de se bécoter en se foutant bien du regard oblique des passants honnêtes.Elle se remit en marche en fredonnant la chanson de Brassens…A la fin de cette deuxième étape elle commençait vraiment à éprouver le besoin de se reposer. Elle se promit de faire une halte un peu plus longue.Le banc des amoureux se logeait dans un petit renfoncement  masqué par les feuillages, disposition  tout à fait propice aux effusions.Ginette s’avança jusqu’au renfoncement et s’arrêta net. Cette fois c’est la crise cardiaque plutôt que l’Alzheimer qui menaça de la terrasser. Là aussi, quatre trous, comme quatre plaies béantes, et plus de banc !Fatiguée, énervée, elle se mit à râler contre cette municipalité qui voulait restaurer tous les bancs en même temps sans penser aux jambes des vieilles dames de 82 ans.Elle ne pouvait continuer sans pause. Elle repéra un talus herbeux qui lui sembla accessible et s’y installa péniblement. Mais gênée par les racines qui lui rentraient dans les cuisses et par les fourmis qui lui chatouillaient les mollets elle écourta la pause.Troisième étape. Le pas de Ginette se faisait plus lent, plus lourd.Quand elle approcha du banc des mamans, elle ne se faisait plus d’illusions.Ce banc des mamans jouxtait un petit jardin public, et les mamans appréciaient de s’isoler pour un peu de calme ou pour donner le sein au dernier né alors que les plus grands se ruaient sur les balançoires et les toboggans du jardin. Mais aujourd’hui pas de cris d’enfants à proximité du banc.Ginette ne s’arrêta même pas. Elle enchaina sa dernière étape, n’ayant plus comme idée en tête que les coussins rembourrés du banc du jardin de Françoise.Quand elle sonna chez sa sœur, elle avait les jambes tremblantes et les larmes aux yeux.Un peu plus tard, installée sur le banc du jardin, un verre de citronnade à portée de main, elle apprit de la bouche de Françoise, qui venait de le lire dans le journal local, que tous les bancs publics avaient été enlevés dans la semaine, définitivement, car accusés de tous les maux : hébergement de SDF, lieux de rendez-vous des dealers ou des fumeurs de joints, arme de gilets jaunes…Ginette n’en revenait pas.« Mais comment vont faire ceux qui veulent simplement se reposer, se détendre, prendre le soleil, boire, manger, lire, écrire, dessiner, bavarder, regarder le paysage…Et qui va accueillir les amours débutantes aux petites gueules bien sympathiques et puis les impotents et les ventripotents…Et mes bancs à moi alors ? Comment vais-je faire pour venir chaque semaine jusqu’à chez toi ? »Elle en pleurait d’incompréhension et de dépit.Trop fatiguée pour faire le chemin du retour sans banc, Françoise lui appela un taxi.La semaine suivante Ginette ne marcha pas jusqu’à chez Françoise. Elle avait adhéré à l’association « Robin des bancs », et en guise de marche, elle défila encadrée par les pancartes « pas de banc : pas de vie, pas de lien social », « les bancs font de la résistance » …

Un mois plus tard, le banc Bleu, le banc des Amoureux et le banc des Mamans retrouvèrent leur place et Ginette retourna chez Françoise.

Juin 2021

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