Les bancs. par Soize

Les bancs.
Poupoune observait les derniers préparatifs de son maître, qui n’en finissait plus de lacer ses
chaussures et d’enfiler son manteau. C’est que c’était l’heure de sa promenade matinale et rien d’autre
ne comptait pour lui.Enfin, le maître était prêt !
Arrivés sur le trottoir il trottinait allègrement ; il connaissait le parcours par coeur, c’était toujours le
même le matin : un petit tour à la boulangerie – il avait droit à un bout du quignon – et direction le
parc. Alors là, c’était le bonheur ! Que je te renifle par ici, que je te renifle par là, oh que ça sentait
bon !
Il avait hâte de retrouver le premier banc à l’entrée où il y avait toutes les odeurs de ses copains
passés avant lui – son maître était un lève-tard – . Il avait beau chercher, balayer de ses grands yeux
les alentours, rien, pas de banc. Pas d’odeurs, rien à se mettre sous le nez. Son maître le tirait par la
laisse, n’ayant rien remarqué.
Heureusement, il y en avait d’autres un peu plus loin, Il jappa d’impatience pour faire avancer son
maître plus vite. Arrivé à l’emplacement du banc de Jos, le clochard qui lui donnait toujours un petit
quelque chose à grignoter, même déception. Pas de banc, pas de Jos, pas de gâterie !
Mais qu’est-ce qu’il se passait aujourd’hui ? Jos était toujours là à l’attendre, allongé sur le banc,
enroulé dans sa couverture. Une petite caresse, un bout de pain, le bonheur quoi !
Poupoune prit son mal en patience en attendant d’arriver à l’emplacement du banc où il était sûr de
trouver Bernadette, qui avait toujours quelques croquettes dans sa poche pour lui et qui donnait du
pain aux pigeons. Même constat, pas de banc, pas de Bernadette.
Il commençait vraiment à désespérer, quand arrivé au milieu du parc, il vit un attroupement et des
gens qui s’esclaffaient avec des mines consternées :
– Mais c’est affreux !
– Sans nous prévenir !
– Ce n’est pas possible !

Son maître lui-même était interloqué et cherchait des yeux le banc où il fumait sa première
cigarette matinale loin du regard de sa femme. C’était un banc sur lequel on pouvait lire « Mort aux
vaches » et « Cécile je t’aime » ou encore déchiffrer des coeurs entrelacés remplis de prénoms
oubliés. Il aimait s’asseoir là et rêvasser ; peut-être avait-il gravé lui-même quelque dessin, qui sait ?
Des mères de famille entourées de jeunes enfants, poussant des landaus, se demandaient comment
elles allaient pouvoir passer la matinée debout à surveiller les marmots.
Poupoune était tout énervé, sa promenade était gâchée. La pelouse, c’est bien joli, mais aller rôder
autour des bancs à la recherche de miettes tombées ou de restes de repas, voilà un vrai passetemps
! Il commençait à trouver le temps long : marcher sans arrêts olfactifs et gourmands n’avait
pas d’intérêt pour lui.
Son maître s’était éloigné de l’attroupement, mais voyant les proportions que la révolte prenait, il
décida de se joindre au groupe.L’ambiance était survoltée. Les chiens tenus en laisse aboyaient, les
enfants couraient en criant et les promeneurs s’indignaient haut et fort de la situation. D’un seul
mouvement, tout le monde se dirigea vers la mairie, qui surplombait le parc.
On les reçut immédiatement, impressionnés par leur nombre et leur détermination.
– On a oublié de prévenir la population, désolés ! Nous avons décidé de remplacer les bancs
de bois par des bancs en métal, plus costauds, ce sera fait dans la soirée.
Sur ces bonnes nouvelles, chacun repartit soulagé vers ses occupations.
Poupoune était déçu, il préférait les bancs en bois, ça sentait quand même meilleur que ces bancs en
métal glacés en hiver et brûlants l’été ! Mais on ne lui avait pas demandé son avis.A son maître non
plus, qui soupira au souvenir de son bon vieux banc tailladé de souvenirs.

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