L’araignée par Isabelle M

L’araignée
L’araignée veut se faire aussi grosse que le poulpe. Dans le jardin, elle se gonfle d’air,
retient sa respiration. Sur le point d’exploser, elle souffle et retrouve sa silhouette émaciée.
Une grimace de déception traverse sa face.
Elle décide de faire des heures sup’ pour attraper plus de mets dans sa toile. Elle en déguste
plus que de raison, grossit un peu. Elle se sent ballonnée, surmenée et mal dans ses pattes.
D’ailleurs, elle les trouve trop fines ses pattes. Rien à voir avec le poulpe. Sans parler de son
abdomen, une vraie taille de guêpe. Complexée, elle frappe à la porte du mille-pattes,
chirurgien esthétique. Après un entretien de trente minutes, il lui apprend qu’elle souffre
d’un défaut imaginaire. Le terme savant est la dysmorphophobie. Il ne peut pas l’opérer.
Quel pédant ce mille-pattes ! songe l’araignée.
Saurait-elle nager au moins ? Elle va trouver la punaise d’eau, maître-nageuse. Celle-ci lui
assure qu’elle n’y parviendra jamais. Les araignées de son espèce ne sont pas de bonnes
nageuses. Quelle punaise, celle-là ! peste l’araignée.
C’est dit ! Elle ira rencontrer un poulpe, à Océanopolis, afin de lui demander conseil. Elle
parcourt des kilomètres jusqu’à son bassin, s’usant les pattes dans l’herbe des chemins. Elle
finit par grimper jusqu’au bord de son aquarium. Le poulpe est assez psychologue. Il lui
répond avec douceur :
— On ne va pas se mentir être une araignée, ça doit être dur. C’est risquer d’être gobée par
un chat, une musaraigne ou un oiseau, ou écrasée par un de ces humains qui, pour la plupart,
vous déteste. C’est voir sa toile, tissée avec amour, pendant de longues heures, réduite à
néant en quelques secondes. C’est attendre longtemps, immobile, son festin. Mais être une
araignée, ce n’est pas seulement cette lutte pour survivre sur laquelle les documentaires
mettent l’accent systématiquement.
La vérité c’est qu’être une araignée, c’est tellement de bienfaits ! Ce sont de belles
rencontres! La famille ! Les écologistes qui vous chérissent et vous protègent. Des
scientifiques qui vous observent et s’intéressent à vous. Des jardiniers contents d’être
débarrassés des parasites. C’est vivre au rythme de la nature, au grand air, en respectant les
saisons. Pouvoir dormir à la belle étoile.
C’est partir à l’aventure, tisser des toiles majestueuses et géométriques, à la technique
ancestrale. Défier la pesanteur. C’est surtout la liberté !
Ragaillardie et renarcissisée, l’araignée remercie chaleureusement le poulpe et retourne,
ravie, à sa vie ordinaire.

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