Le banc et le brocanteur suivi de …. par Isabelle M

Le banc et le brocanteur


Je vais sûrement aller vivre parmi des chaises, mais je suis un banc. J’ai peur de prendre
trop de place et de paraître un peu simple, sans rembourrage ni dossier. Je suis un beau banc
sculpté en noyer massif, des personnalités ont posé leur séant sur mon assise. C’est sûr que
mon bois est dépoli, j’ai traversé les siècles. J’ai été poncé et verni, on m’a traité contre les
vers. Je ne suis pas n’importe quel banc. J’ai vécu dans une belle auberge à Vincennes, puis
chez un antiquaire et dans une maison bleue, je vis actuellement dans une brocante en
région parisienne. J’ai de l’ambition : ma vie – je touche du bois – , n’est pas encore finie,
même si je suis un peu usé par les outrages du temps.
J’ai pris un virage esthétique, lorsque dans la maison bleue, on m’a peint en rose. Il
appellent cela de la récup’, des émissions sur le sujet sont même diffusées à la télévision.
Paradoxalement, j’avais un peu le blues quand je voyais la vie en rose.
J’ai été séparé de mes amis, nous étions tous identiques, tous ciselés par le même menuisier.
Un pro, croyez-moi, je ne veux pas paraître immodeste mais il faisait de la belle ouvrage.
Nous étions tous destinés à l’auberge. À la fermeture de l’établissement, mes amis sont
partis, qui chez des particuliers, qui dans d’autres lieux et, malheureusement, je ne les ai
jamais revus.
Nous venions de découvrir le piano, un sacré gaillard celui-là. Installé dans un coin de
l’auberge, près de la vaste rôtissoire. Il avait une drôle de touche mais un joli son. Je suis
mélomane et je souffre d’être éloigné de ses joyeuses notes qui me faisaient vibrer. Qu’est-il
devenu lui aussi ?
Après un séjour chez un antiquaire très précautionneux et respectueux, j’ai vécu dans une
grande bâtisse peinte de couleur azur, si bien qu’elle se confondait avec le ciel. J’avais un
petit rôle, mais je me sentais utile. Je servais de siège autour de la table, en compagnie de
trois autres bancs. Même si nous étions un peu dépareillés, nous nous trouvions des points
communs.
Cette maison bleue me paraissait un cocon idyllique, J’étais entouré d’affection dans une
famille aimante, avec mes trois compagnons. J’avais un petit faible pour l’armoire.
Un divorce, la maison vendue et je dus à nouveau déménager.
Un brocanteur nous emmena en camionnette jusqu’à Bondy. Le trajet fut inconfortable.
Nous les meubles, nous étions empilés de guingois, ballottés de gauche à droite, j’en ai
même gardé des séquelles, des microfissures. Le brocanteur nous débarqua sans
ménagement.
Il m’invita à cesser de me plaindre : si je continuais mes récriminations, je finirais aux
encombrants.
Qui étions-nous pour nous plaindre ? De vieux rebuts tout juste bons pour la récup’. Un
nouveau coup de jeune ne nous ferait pas de mal, songeait-il.
Il ignorait ce que le chien pensait de lui : rien qu’une fripouille autoritariste. Il nous ponça
jusqu’à l’os et nous repeignit dans une couleur neutre et terne : du gris. Couleur béton armé.
C’était pour la vente. Moi j’aime ma couleur naturelle, noyer foncé. Sans compter les odeurs
de peintures, j’ai cru défaillir. Malgré tout, personne ne nous adoptait. Il nous menaça de
nous transformer en bois de chauffage.
Il aurait aimé qu’un drame survînt, c’est certain. Alors que nous étions de nobles antiquités,
avec une valeur sentimentale, ce qu’il se refusait à voir.
Nier devenait sa force. Nous avons ourdi un plan. Pas question de finir à la déchetterie ou
brûlés dans une cheminée. Un matin, la vieille armoire, autrefois majestueuse et aujourd’hui
repeinte en gris, s’abattit sur lui, dans un bruit assourdissant.
À croire que dans notre société on ne supporte plus ni la patine de l’âge ni le naturel.
Le brocanteur, légèrement blessé – car l’armoire était vide – s’est reconverti, et moi je
m’apprête à aller vivre dans le décor d’un théâtre où je serai soigneusement décapé. Je vais
monter sur scène au milieu des chaises, alors que je suis un banc. J’ai le trac, mais c’était
mon rêve et je serai enfin moi-même.

Panne d’essentiel

— Comme disait Kipling, si tu sais méditer, observer et connaître, tu seras un homme, mon fils.

Ces paroles prononcées par mon père, résonnaient encore dans ma tête, à l’aube de mes cinquante ans, tandis que je peinais à sortir de ma sieste. Les derniers rayons du soleil caressaient mon matelas et m’attiraient irrésistiblement. J’exposais mon corps à ces rais de lumière chaleureux et bienfaiteurs. Je me sentais régénéré comme si mes bras et mes jambes reprenaient de la vigueur.

Mais une soif intense me tiraillait les entrailles. J’avais l’impression de me trouver en plein désert alors qu’il faisait frais, en ce début mars. J’étais seul dans ma chambre, isolé, ne communiquant avec personne, et toujours cette soif inextinguible qui me tarabustait. Incapable encore de me lever, j’entrepris d’attraper une bouteille d’eau posée sur la table de chevet. J’allongeais le bras, celui-ci se déploya et je pus boire à petites gorgées le précieux liquide. Une douche intérieure irrigua mes vaisseaux. Insatiable bénédiction.

Après avoir vidé le litre d’eau, j’essayai de me souvenir du visage de mon père mais il s’échappait comme si ma mémoire s’était effacée. Je contemplai mes mains, elles étaient pâles, d’un teint olivâtre. Je les tendis instinctivement vers le soleil et ressentis un bien-être inouï. Malheureusement, des démangeaisons vinrent interrompre ce doux moment. Je sentis comme une protubérance dans le dos, puis sur les bras et les jambes. Je bourgeonnais ; mes bras de plus en plus verts s’allongeaient inexorablement. Mon corps se ramifiait, mes mains s’enroulaient.

J’étais un magnifique hibiscus. Dépité, je fis un effort kafkaïen pour me souvenir des conseils de mon père. Ne m’avait-il pas mis en garde, durant toute mon enfance : la culture est essentielle, si tu ne te cultives pas, tu deviendras une plante verte.

Isabelle, le 9 mars 2021

Le vicomte et ses voisins

Vicomte, voyons-voir, donc vendredi dans la véranda de votre villa vétuste, vous avez vexé vos voisins. Votre verve vous vaut vacarme et vaine vindicte ? Vous verriez votre visage ! Vous virez au vert, comme votre verveine. À la vérité, visez-vous de vraies victoires ? Vaciller vous vaudrait de nouvelles vacheries de vos voisins. Ils vous voient comme un veuf, un vieillard vulnérable, un vioque à la vie végétative. Voici les vicissitudes de la vie en ville.

De vraies vacances, voyager, avec vos valises, – en Vendée, à Venise, au Vatican voire au Vietnam – vous vaccinerait contre les vices de ces vauriens. Vous voulez vérifier le verdict de votre voisinage : vous vaudriez moins qu’un veau vagissant ! Vilipendez ces vilains sans vergogne, vitesse grand V, eux ne valent pas votre vertueuse volonté. Une vague de va-t-en-guerre, des vandales ! Des vipères ! Des vampires ! De vulgaires vautours vecteurs de variole.

Vous êtes une vedette, dans le vent, avec une vraie vision, des valeurs ; ils végètent, velléitaires, vous ont volé vos vinyles vintage, votre violon, vandalisé votre vélo, voilé le volant de votre voiture, vilement vidé les vestiges du vide-ordure sur vos vignes, vous ont vrillé une vertèbre, vous vouant au vertige et au vacillement, ces va-nu-pieds, ces vagabonds, ces voyous au verbiage venimeux, ces visiteurs visqueux ! Et ils s’en vantent à la veillée, ces vaniteux, ces verrues, ces vachards véreux, ces vermicelles vasouillards, à vomir !

Vous êtes victime de de leur virulence, de leur véhémence, de la vacuité de leur viscères. En verlan, vous êtes vénère ! Vengeance ! Venez voir vos voisins, en vadrouille au village, ces vers de terre ventripotents. Vous qui vénérez la véracité et la vaillance. Vous les voulez sous les verrous ? Vengez-vous, mais verbalement, sans violence. Vous êtes verni, votre vocabulaire, vos vers vibrent, versant dans la virtuosité ! Voilà tout.

Isabelle, le 13 mars 2021

La statue d’Anatole Le Braz


Katell soufflait enfin. Un peu fofolle et sentimentale, elle avait fait le tour des lieux qui
portent bonheur sur terre, ce qui lui attirait parfois scepticisme et récriminations. Installée
en Bretagne, elle se remémorait, avec plaisir, comment tout avait commencé. À dix-huit ans,
alors qu’elle s’était toujours sentie vilain petit canard, – elle était la cible de moqueries – ,
elle avait jeté une pièce de monnaie dans un bassin, situé aux pieds de la Vénus de
Quinipily, dans le Morbihan. Elle avait scruté longtemps le sou étincelant dans l’eau
limpide. Son voeu : devenir enfin populaire. Elle avait alors noué de nombreuses amitiés. De
là, datait également sa rencontre avec Corentin, son premier amour, une relation passionnée
qui avait duré deux ans.
Depuis, elle ne manquait jamais une occasion de provoquer la chance. Elle avait appris que
la Bretagne comptait pas moins de dix mille fontaines miraculeuses. À chaque problème, sa
solution. Après le bac, elle avait fait des études de commerce à Paris. Enthousiaste, elle avait
touché le soulier de la statue de Montaigne, dans le petit square face à La Sorbonne. C’était
l’année de ses vingt ans. Cela l’avait favorisée lors de ses examens, pensait-elle. Elle avait
choisi un séjour linguistique à Édimbourg où elle avait vu la statue de David Hume, et pincé
son gros orteil, absorbant ainsi une partie de son savoir. Elle retenait tout, désormais, avec
plus d’aisance. En Espagne, elle avait cherché du regard la grenouille cachée sur la façade
de l’Université de Salamanque, afin d’être certaine de réussir son cursus.
À vingt-quatre ans, diplôme en poche, il lui fallait décrocher un travail. À cet effet, elle avait
fait le voyage vers Rome pour jeter une pièce dans la fontaine de Trévi. À son retour, si elle
avait obtenu des entretiens d’embauche, ceux-ci s’étaient avérés harassants et infructueux.
Elle avait donc voulu solliciter à nouveau la chance. Pleine d’espérances, elle avait touché,
de la main gauche, la chouette en pierre de l’Église Notre-Dame de Dijon. La magnétisme
de l’oiseau rugueux ne le rendait que plus efficace, songeait Katell. Elle en avait profité
pour boire l’eau délicieuse de la fontaine de la forêt de Val-Suzon, toute proche, une
fontaine de jouvence, dit-on.
Ragaillardie, elle avait fini par trouver un emploi dans un bureau d’une entreprise
finistérienne. Elle donnait toute satisfaction et appréciait son travail. Mais elle désirait une
augmentation. C’est ainsi qu’elle avait pris un autobus pour Florence : elle avait introduit
une pièce dans la gueule de la statue du sanglier, avant de lui caresser le groin, ce qui portait
chance. À son retour de vacances, son patron, devant son aplomb, avait consenti à
revaloriser son salaire.
Tout allait bien pour Katell, mais il lui manquait l’amour. À vingt-cinq ans, elle avait inscrit,
en souriant, un souhait sur un papier. Elle avait pris sa Renault 5 flambant neuve, pour aller
accrocher ce dernier, tout émue et rougissante, aux branches d’un arbre à voeux du jardin des
amoureux, dans le village de Saint-Valentin, dans l’Indre. Les oiseaux pépiaient gaiement
autour des allées arborées.
En dépit de ces efforts, Katell se désespérait, ses rencontres restaient vaines et superficielles.
Elle s’était donc rendue, en train, à Budapest pour frotter le ventre rond de la statue du
policier, lequel selon la légende, agissait comme un filtre d’amour. Au retour, dans un
wagon bruyant, elle avait rencontré Tanguy. Ils avaient réussi à engager la conversation,
avaient partagé un en-cas savoureux. De fil en aiguille, ils étaient devenus un couple
inséparable.
Ils voulaient avoir des enfants. À Vérone, Katell avait touché le sein droit de la statue de
Juliette, promesse de bonheur, amour et fertilité. Malgré tout, l’enfant tardait à venir. Alors,
en Dordogne, elle s’était assise sur le siège de Saint-Émilion, creusé dans le roc de sa grotte,
pour être certaine d’avoir un bébé dans l’année. L’échéance passée, elle s’était résolue à
retourner à Paris : en désespoir de cause, elle s’était frottée contre le gisant de la tombe du
journaliste Victor Noir, au Père-Lachaise, promesse de fécondité. Alors qu’elle venait de
fêter ses vingt-huit ans, Katell avait fini par accoucher de triplés. Les époux étaient aux
anges. Ils s’étaient rendus à Brème, où se dressait une statue d’âne porte-bonheur : Katell
avait posé sa main sur ses sabots et son museau froid. Elle avait formé le voeu que ses
enfants et ses proches connaissent eux aussi la plénitude.
Malheureusement, la routine opérant son oeuvre, l’ambiance dans le couple se dégradait. Ils
avaient voyagé jusqu’à Nuremberg, où Katell n’avait pas manqué de toucher l’anneau en
laiton de la belle fontaine, supposé porter chance. Hélas, les caractères ne s’accordant
toujours pas, à trente-cinq ans, elle avait fini par divorcer…
Après quelques années, même si son indépendance, en compagnie de ses enfants, lui
convenait, elle voulut retrouver l’amour. Pour ce faire, elle s’était envolée vers Cuba. À La
Havane, elle avait touché la barbe de la statue de José María Lopez Lledin et lui avait parlé,
lui avait confié les mots durs de son ex-mari à son encontre : « nunuche et superstitieuse ».
Ça l’avait blessée mais elle avait promis à la statue qu’elle était prête à refaire confiance, à
s’engager à nouveau.
Dans l’avion qui la ramenait en Bretagne, elle avait rencontré Miguel, un Cubain dont elle
était tombé immédiatement amoureuse, il émanait de sa personne une fragrance enivrante,
son rire était communicatif. À ses côtés, elle se sentait plus vivante. À l’aube de ses
quarante ans, elle s’était remariée. Ensemble, ils avaient voyagé aux États-Unis, avec les
enfants. À New York, selon la coutume, elle avait gratté le nez, attrapé les cornes et les
parties intimes du taureau en bronze, pourvoyeur de richesse. Puis, elle avait fait des pieds
et des mains pour que la petite troupe pousse jusque dans l’Illinois, à Springfield
précisément, où elle avait pu toucher le nez de la statue porte-bonheur d’Abraham Lincoln.
S’ensuivit une dizaine d’années paisible, en Bretagne dont elle explorait, outre les fontaines,
les cultes païens autour des tombeaux des saints, des arbres sacrés, des menhirs, et des
dolmens. Elle était devenue érudite sur la question, au risque d’agacer.
Pour ses cinquante ans, par crainte que son mariage ne batte à nouveau de l’aile, toute la
petite famille s’était offert une croisière vers la Chine. Là bas, Katell avait sacrifié à la
coutume de frotter l’estomac d’un Bouddha rieur, ce qui assure bonheur, positivité,
protection, prospérité, abondance, santé… Au retour, ils s’était arrêtés à Paris, afin
d’accrocher un cadenas au candélabre du Pont des Arts, en signe d’amour, comme le veut la
tradition.
Ils avaient aussi fait étape dans la forêt de Brocéliande. Près du tombeau de Merlin, Katell
avait bu de l’eau fraîche à la fontaine de jouvence, pour retrouver l’énergie de sa jeunesse.
La vie s’écoulait, avec ses aléas. Ses enfants étaient grands, ils poursuivaient leurs études.
Au moment de sa retraite, elle considérait sa vie passée, avec indulgence. Elle comprenait
qu’ « il n’y a pas de chemin vers le bonheur ; le bonheur, c’est le chemin. » comme le
prêchait Lao Tseu. Mais alors qu’elle voulait écrire ses mémoires et raconter tous ses
voyages, elle entendit parler d’un nouveau culte : il fallait toucher la main de la statue
d’Anatole le Braz à Carhaix. Ce simple contact, était le gage de devenir un bon prosateur et
poète. En caressant la tête de l’oiseau – une sterne – posé sur le livre, dans la main gauche de
la sculpture, l’inspiration viendrait. Le flot de touristes en mal d’écriture, venus du monde
entier, qui se déversaient chaque jour dans la ville en témoignait…
Isabelle, le 25 mars 2021

C’était Paris


Trouperdu les foins, le 11 avril 2021
Chère madame,
J’ai lu, avec passion, votre autofiction « C’était Paris » et j’ai l’impression de vous connaître. Je l’ai
dévorée comme j’ai lu toute votre oeuvre depuis 1991, année où j’ai découvert votre premier roman.
J’imagine que vous recevez de nombreuses lettres de vos admirateurs mais je brûlais de vous
exprimer ma gratitude. Le passage où Pimprenelle, la jeune banlieusarde, fuit la vie chère de la
capitale et choisit la campagne pour télétravailler est sublime. La voici perdue dans un patelin où
elle ne peut même plus se mirer dans la Tour Eiffel. Quelle magnifique description de ce petit
village loin de tout, de la mer et de la montagne, et surtout de Paris ! Un village quasiment
dépourvu de vie culturelle ou nocturne, bref, un trou. Un trou magnifique niché sur une colline,
avec une vue grandiose, battu toute l’année par le vent et la pluie, mais un trou. La narratrice qui
vivait dans 25 mètres carrés loge désormais dans une vaste maison qu’il lui faut astiquer : elle fait
du ménage un sport quotidien, ce qui la maintient en forme. Elle s’est enfin initiée au bricolage et
au jardinage. Pimprenelle qui visitait les musées parisiens, plus ou moins insolites n’en a plus qu’un
à voir aux alentours, le musée de l’aspirette, l’aspirateur à main. Elle se vante de le connaître jusque
dans ses moindres détails. La boutique du musée est d’ailleurs le seul endroit où l’on trouve des
vêtements, dans le coin. Pour une amatrice de shopping comme elle, à la pointe de la mode, c’est un
peu frustrant. Mais elle arbore avec fierté toute une collection de magnifiques t-shirts ornés
d’aspirateurs à main.
Elle qui prenait des cours de bande-dessinée, de Qi Gong, et de guitare a fait de gros progrès en
informatique et passe des heures devant des tutos en ligne et zoom. Les voisins sont trop loin pour
se plaindre des fausses notes. À Paris, les occupants de l’immeuble marquaient le rythme, de leur
coups de balai, sur la cloison. Ici c’est le grand calme, on entendrait une mouche voler.
Elle dont le trajet en RER et en métro pour se rendre au bureau prenait deux heures de ses journées,
n’a plus besoin de bouger de chez elle.
Elle qui faisait des kilomètres en bus pour aller nager chaque jour à l’aquaboulevard, vaste parc
aquatique couvert à la porte de Sèvres, passe désormais, en l’absence de piscine, des heures dans sa
baignoire à lire et relire des oeuvres qu’elle n’avait pas eu le temps d’ouvrir.
Elle qui, après l’effort, se faisait livrer des sushis ou du poulet shai korma, désormais, s’initie à la
cuisine et sait enfin cuire un oeuf.
Elle qui faisait des heures de queue devant les cinémas, théâtres et salles de concert ne cesse de se
réjouir de l’absence de file d’attente devant l’unique épicerie du bourg. Et impossible de perdre son
temps au café, il n’y en a plus.
Dans ce désert médical, elle fait des économies de véto et Miaou, son chat, apprécie manifestement
sa nouvelle vie.
Elle qui s’épuisait à courir les salons et les cercles littéraires, vivant à 100 à l’heure, scrolle
tranquillement sur son smartphone pour admirer la vie de ses anciens amis, restés en région
parisienne.
Grâce à ce temps gagné, elle rédige des romans.
Je vous ai bien lue, je connais votre oeuvre presque par coeur. J’ai l’impression de me reconnaître
dans vos mots, je me suis identifiée à Pimprenelle et je rêve de vous rencontrer un jour.
Votre fan absolue,
Pamela

En un temps record


Ce matin, en préparant mon thé parfumé, j’ai mis une casserole d’eau à bouillir sur ma
plaque électrique. Il a fallu trente minutes avant l’ébullition. Je me suis dis que mon
réchaud était défectueux et que j’allais être en retard au stade, pour mon entraînement.
Je me suis dépêché d’avaler mes flocons d’avoines, au goût fade. Pressé, je n’ai pas pris
le soin d’y ajouter des fruits frais. En replaçant la bouteille de lait, j’ai remarqué que le frigo
laissait entendre un bruit bizarre comme une mouche agonisante mais je n’y ai pas prêté
trop attention.
Le temps de nourrir mes poissons rouges qui me regardaient fixement dans leur bocal au
lieu de tournoyer, j’ai dévalé les escaliers de l’immeuble et suis allé attendre mon bus. Il
passe toutes les dix minutes.
Au bout de trente minutes, j’ai pensé qu’on était dimanche ou peut-être un jour férié et que
je ne tournais pas rond. J’ai vérifié la date sur mon smartphone, pas de doute, c’était bien
un jour ouvrable et le stade était ouvert. J’ai pensé à une grève mais mon bus est enfin
arrivé.
J’ai interrogé le chauffeur du regard sans oser émettre de critique, après l’avoir salué. Il a
grommelé un mot inaudible en ouvrant une bouche déformée. Les passagers semblaient
figés eux aussi et ne bougeaient presque pas. Tout paraissait si bizarre !
Le véhicule resta arrêté à un feu rouge, un temps infiniment long. Le feu devait être
bloqué. Tout au long du parcours qui me parut interminable, le conducteur mit sa radio qui
brama une musique soporifique et lente. Je me suis même assoupi.
Au bout de trois heures, mais ma montre devait être défaillante, nous sommes enfin
arrivés à destination. D’habitude le trajet dure une demi-heure. Les embouteillages sans
doute ou des travaux sur la route. Je suis arrivé au stade et je me suis changé.
Mon entraîneur m’attendait patiemment, il ne me fit pas les gros yeux, ne me reprochant
aucun retard. Soulagé, je commençai à m’échauffer autour de la piste. Aujourd’hui, c’était
sûr, j’allais battre le record de vitesse d’Usain Bolt. Je tomberais sous la barre des 9
secondes 58.
Après cette mise en jambes, je m’élançai, encouragé par mon coach, je grimaçai et
parcouru le 100 m en exerçant une poussée surhumaine. Au prix d’un effort inouï, mes
muscles me propulsèrent vers la ligne d’arrivée.
Je vis mon entraîneur exulter, je devais avoir battu mon propre record. Encore grimaçant,
et pleurant de joie, je m’approchai de lui. J’aurais aimé que ce fût jour de compétition.
Il m’annonça mon chrono avec enthousiasme : 59 secondes. Un temps d’escargot ! Je
pleurais vraiment, en me prenant la tête entre les mains. Mais comment avais-je pu être
aussi lent ! Une vraie tortue !
Je me réveillai en sursaut, j’avais encore rêvé que le temps tournait au ralenti, un
cauchemar récurrent depuis que je préparais les jeux olympiques ; le lendemain je devais
m’envoler vers Tokyo, pour défendre les couleurs de la France.

Relaxation 2.0


J’ai mis mon casque virtuel. Allongée dans un fauteuil confortable, Je flotte dans l’espace,
en apesanteur. Je survole la terre comme enveloppée dans du coton. La pièce est
agréablement chauffée, mes membres se relaxent de plus en plus. La planète roule au
ralenti sous mes pieds, je la arpente et j’en découvre tous les détails. Maintenant, entre
veille et sommeil, le programme m’invite à choisir un des points indiqués sur la France. Je
choisis Étretat, me voilà allongée sur une plage de galets devant un magnifique coucher
de soleil. Un décor de carte postale. J’inspire et j’expire calmement. À ma gauche, je vois
des falaises de craie. Le soleil s’endort peu à peu. Je le vois disparaître à l’horizon. Je
savoure le relâchement de mon corps. La lune illumine la nuit étoilée. C’est magnifique. Je
choisis un nouveau point sur la France. Je suis à la campagne dans la Creuse, dans un
hamac multicolore, entre deux arbres. Un petit chat roux vient ronronner à mes côtés. Un
bien-être infini m’envahit. Je me sens si bien. Le logiciel m’invite à choisir un autre point.
Me voilà allongée sur un matelas pneumatique , en été, au Cap Coz. Je ressens le léger
clapotis des vagues qui me bercent. Tout est si réaliste, c’est comme si je sentais la brise
marine sur mes joues.
L’agent immobilier ôte doucement mon casque :
— Alors quel endroit avez vous préféré ?
Je sors peu à peu de mon engourdissement :
— C’est décidé, je vais faire une offre pour l’appartement au Cap Coz.

Casse-tête


Cette après-midi là, le temps semblait faire la tête. Gwendoline avait invité Rozenn et
Michelle, deux de ses collègues, sur un coup de tête. Elle n’avait pas convié les autres : elle
avait ses têtes. Autour d’un café, et de gâteaux qui avaient dû coûter les yeux de la tête, elle
en vinrent à débattre de l’écriture inclusive.
Gwendoline ne se considérait pas comme une grosse tête mais elle avait eu une idée. C’était
LA solution, elle en aurait donné sa tête à couper. On ne dirait plus « les hommes et les
femmes sont beaux ». Par-dessus la tête du masculin qui l’emporte sur le féminin ! On ne
dirait pas non plus « les femmes et les hommes sont belles ». Il suffisait de faire fonctionner
sa tête : pourquoi le féminin l’emporterait désormais sur le masculin ?
Non, la solution, c’était le neutre : « les hommes et les femmes sont beaun » avec un « n »
pour dire la neutralité.
— Ri-di-cule ! Tu es tombée sur la tête ? s’emporta Rozenn. Pourquoi pas « les femmes et
les hommes sont bellen », plutôt, hein ?
— Arrêtez de vous creuser la tête et pensez à tous les classiques qui perdraient de leur
musicalité si on les réécrivait ainsi, Intervint Michelle qui avait peut-être davantage la tête
sur les épaules. Sans parler des enfants. Allons un peu de bon sens, ne fais pas ta forte tête,
Gwendoline !
— Moi, je crois qu’il faut que les choses évoluent dans la vie et pas seulement dans la
grammaire, reprit Rozenn, la tête froide.
Mais Gwendoline avait la tête dure :
— L’écriture inclusive est un noble combat. Je suis à la tête d’une association féministe,
comme vous le savez et…
— C’est surtout illisible, avec tous ces points médians on ne sait plus où donner de la tête, la
coupa Rozenn, en ajustant son serre-tête.
— À moins d’avoir la tête dans les nuages, on ne peut réduire l’écriture inclusive au point
médian. C’est plus complexe, plaida Gwendoline.
— une vraie prise de tête, tu veux dire ! s’écria Michelle, bille en tête.
Gwendoline baissa la tête, l’air déçue :
— Ça mérite au moins réflexion, vos critiques acerbes sont sans queue ni tête !
— Je n’ai pas la tête à cogiter davantage, avoua Michelle, en reprenant un de ces délicieux
gâteaux.
— On verra tout cela à tête reposée, conclut Rozenn, en buvant son café.
Gwendoline changea de sujet et les trois têtes de mule continuèrent à se disputer à tue-tête.

La groupie du pianiste


Aujourd’hui, Eva se lance dans la cuisine exotique. Sur son fourneau qui ressemble au piano
d’un grand cuisinier, dans un grand concert de casseroles, elle va concocter un poulet aux
cacahuètes. Elle fait jouer ses instruments de cuisine, alors que dehors il pleut des cordes et
que le vent souffle fortissimo. Les cacahuètes sont la promesse de notes exotiques dans son
plat. Tout en relisant la recette, elle fredonne des airs que jadis son ami Adam avait choisis
pour elle. Cette résonance nostalgique ajoute, le temps d’un souvenir, un léger bémol à sa
joie de cuisiner. Puis elle se remet à la tâche avec allégresse. Les oignons finement émincés
chantent désormais dans la cocotte. La sonate pour instruments de cuisine a débuté. Telle
une harpiste aux gestes précis, elle saupoudre les oignons de piment d’Espelette, de
gingembre frais et de coriandre. Une cuillère à soupe de sauce soja. Il s’agit d’obtenir la
meilleure harmonie de saveurs. Elle connaît bien le solfège de la gastronomie. Ail et
oignons s’accordent parfaitement. Elle écrase deux gousses d’ail qui dessinent comme des
tablatures de guitare sur sa planche à découper. Elle les incorpore à sa préparation et écoute
à nouveau le gazouillis des ingrédients. Au milieu de sa cuisine, elle se sent bien. Tout un tas
de récipients en cuivre aux couleurs rouge-brun viennent l’égayer. Elle dépose délicatement
des pilons de poulet au fond de la cocotte. En attendant que cela dore, elle se sert un Perrier
citron on the rocks. En même temps, Eva remue le poulet et lorsqu’il commence à chanter
juste : do si la sol, elle verse de l’eau, du lait de coco et du citron vert dans la cocotte. Elle
pèse le nombre de cacahuètes nécessaire sur sa balance, attrape une poêle dans sa batterie de
cuisine, réchauffe les arachides puis met en marche son vieux moulin à café pour les mixer.
Elle les écrase jusqu’à former un beurre souple qu’elle insère dans le récipient. Ses invités
devraient se régaler. Elle a prévu des pâtisseries pour le dessert, des opéras. Entre les
cacahuètes et les gâteaux, tout cela est bien gras, mais ce n’est pas tous les jours fête ! Cela
sent très bon déjà, pour un premier opus exotique, le plat devrait tenir toutes ses promesses.
Envolé son blues ! La douce mélodie du plat qui mijote se fait entendre alors qu’elle
referme la cocotte. Il flotte pourtant toujours une odeur délicieuse dans l’air. L’affaire a été
orchestrée de main de maître. Il faudra penser à découper la baguette aux céréales maison.
Avec Eva ce n’est jamais le même refrain, toujours une touche d’originalité. Elle se gratte
l’oreille et lorgne sur sa montre, avec sa trotteuse en forme de croche. La recette était
comme une partition à sa portée, qu’elle n’a eu aucun mal à déchiffrer. Elle en connaît
toutes les clés. 3 c à c signifie 3 cuillères à café, par exemple.
Elle laisse mijoter à basse température. Il faut aussi penser à l’accompagnement, un riz
basmati odorant. Elle le verse dans un verre au son cristallin. Aucune place pour
l’improvisation. L’an dernier , au fest-noz, elle avait eu beaucoup de succès avec ses crêpes.
Un vrai festival pour le palais !
Pour l’entrée, elle a pensé à une salade de sa composition. Il suffit de savoir manoeuvrer la
mandoline pour râper carottes, concombre et poivrons, une fanfare de couleurs. Elle ajoute
un peu d’ail cru, à l’espagnole, de quoi réveiller les papilles. Elle a baptisé sa création,
salade « Flamenco ». Il faut voir avec quelle virtuosité elle mélange les ingrédients. Elle fait
maintenant valser le vinaigre balsamique et l’huile d’olive dans un ramequin à part. Un peu
de sel et de poivre. Chacun se servira selon ses envies. Elle remue en cadence et en rythme.
Elle a choisi des radis, pour la décoration. Il en existe diverses variétés, elle préfère les plus
piquants. Elle en croque un qui la fait vibrer d’émotion, cela lui rappelle ceux que plantait
son père dans le jardin. Une symphonie de goût authentiques qui tend à disparaître, une
rhapsodie des oubliés. Elle sort les flûtes à champagne dans un ballet festif. Elle n’en boira
qu’un demi-verre, c’est trop entêtant, et elle est déjà bien exaltée. Il reste à préparer
l’apéritif, des toasts à l’andouille et au tarama, un mélange terre / mer qui correspond à son
inspiration du moment. C’est tout un art de créer une ambiance chaleureuse autour de petits
plats originaux. Les paroles comme le champagne devraient couler à flots. Elle regarde une
des bouteilles : du Canard Duchesne, cuvée Maestro. Il titre 12 degrés. Elle entend la
cocotte siffler, ça doit être prêt.
Nulle place pour la mélancolie, les invités devraient arriver dans trente minutes, il faut se
dépêcher. Elle choisit des CD dans sa discothèque pour le fond sonore. Elle entend qu’on
sonne à la porte. Déjà ! C’est Adam, avec son éternel boléro noir, chic et cintré. Après les
salutations d’usage, il se plaint que le vent souffle et que cela lui cause des bourdonnements,
le climat n’a rien d’exaltant !
Toujours à râler ce bon vieil Adam ! Eva est encore en transe après ses exploits culinaires.
Elle n’a pas eu le temps de se changer ni de se coiffer, elle arbore une chevelure de
compositeur. Adam interprète le look spécial d’Eva comme un désir de se démarquer, non
des caprices de diva mais la grâce d’une soliste, unique en son genre, un hymne à la
modernité , à elle seule. Il lui murmure que cela sent bon. Elle le remercie avec son petit air
triste de groupie. Adam est pianiste. Le reste du groupe d’invités les rejoint peu à peu.
Les convives font de drôles de tête en découvrant l’allure de leur hôtesse puis en dégustant
les toasts qu’Eva a pourtant concoctés avec la délicatesse d’un mélomane. Adam est le seul
à sembler se régaler. Eva a l’ouïe fine et peut même entendre quelques critiques. Sa salade à
l’ail cru connaît le même sort. Mais elle en est sûre, son poulet aux cacahuètes sera un
succès. Elle se fait une haute idée de la gastronomie, a suivi la recette avec fidélité, pas à
pas. Les fourchettes et les couteaux dansent gaiement dans les assiettes, la conversation bat
son plein. Elle a le droit aux applaudissement pour sa volaille aux arachides. Elle a su
séduire son public. En jouant avec ses boucles d’oreille, elle se dit que dans son genre, elle
est bel et bien une artiste, tout autant qu’Adam et son piano.

L’indic


Partir aux USA, voilà son aspiration, son ambition. S’il partait à bord d’un trimaran, au moins, dormait dans un hamac ! Mais non, un avion, un motel. Pas si original. Un brouillard diffus occupait tout son ciboulot, sans plus trop d’imagination. Un zombi agonisant. Alors, il irait à Orlando.  Ah, s’il avait pu choisir un but, au moins ! Non, un travail dans un parc d’attraction : la mission finirait par assaillir sa raison. Il bondirait dans un coin du « pays du Dollar », fictif, amical, alliant distraction, jubilation, marchandisation. Façon Hollywood Studios ou parc à dauphins. Un truc pour ado surtout, pas pour un barbon ! Par anticipation, il voyait un futur bouillonnant mais obscurci, imparfait. Fini son doux boulot d’indic’. Il abdiquait. Son flic l’avait trahi. Un vif abandon qu’il vivait mal. il voyait, d’un coup, son statut d’indic’ compromis, son gain affaibli. Mais sans foi ni loi, ignorant tout à fait la proposition du fisc – paix, conciliation, tout un fourbi – il partirait aux Us. Qui souffrirait, au fond, s’il disparaissait ? Pas sa nana : un amour faux, pas l’amour fou . Christoph voulait courir là-bas, à Orlando. Il croyait aux illusions. Fuir pour offrir son art du trafic, à qui lui ouvrirait un horizon florissant. Il fallait pouvoir assouvir sa passion du cannabis, sans trop s’assoupir, il avait fini accro au haschich : un toxico, un minus las, moulu, fourbu. Bâtir, mais quoi ? Un bon travail, un loisir amusant, un duo aimant ? Tout ça pour un bandit tout aussi corrompu qu’inconnu ? Pourquoi pas ! Il pourrait sortir du trou, frais, dispos, actif. Parcourir à l’unisson l’Alabama, l’Arkansas, l’Ohio… Voir du pays, au hasard, pour aboutir à un point final satisfaisant. Il pourrait fournir un film pour concourir aux Oscars, partir à l’assaut d’Hollywood. Un Docu-fiction  sur un ripou vu par un indic’, ça aurait un impact colossal, international. Action ! 

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