Eugenie Dalton par Isabelle M

Eugénie Dalton
— Viens voir mon nouvel auto-portrait, s’écrie Adèle, en agitant le pinceau qu’elle tient
dans la main.
Elle prie pour que son mari, François, s’intéresse enfin à ses productions. Celui-ci,
marmonne distraitement : il faut qu’il se rende au travail, il n’a pas le temps. Comme à son
habitude, Il part à pied, muni de son éternelle sacoche, dans Paris. Journaliste, il habite à
quelques encablures des bureaux de la revue qui l’emploie.
Soudain, rue Soufflot, il ressent un étourdissement. Il chancelle. Il est obligé de s’allonger
sur le trottoir. Lorsqu’il reprend connaissance, tout lui semble différent.
Il parcourt la rue qu’il peine à reconnaître, il arpente à son grand étonnement la Place des
grandes femmes et passe devant le Panthéon où selon un panneau touristique sont
inhumées les femmes importantes de l’histoire de France. Il n’a pas le temps de
s’étonner : Il reçoit un appel de sa directrice en chef. Il doit se rendre au Louvre pour
rédiger un article sur les 30 tableaux d’hommes exposés dans le musée. Il comprend que
le reste des collections est composé d’ œuvres de femmes, longtemps oubliées. Il marche
vingt minutes, toutes les rues portent des noms de femmes. Il traverse l’île de la cité,
franchit le Pont-neuf et se précipite dans ce qui était autrefois la Rue de Rivoli et se
nomme désormais la rue Chloé Delaume. La pyramide est toujours là, ce qui le rassure. Il
sillonne, incrédule, les couloirs et salles d’expositions du musée. Aux cimaises ne sont
accrochés que des tableaux de femmes. Il est happé par les toiles d’Eugénie Dalton, une
artiste du XIXème siècle, qui se consacrait aux paysages, aux natures mortes et aux
représentations animalières. Il est ému aux larmes devant le tableau Vache à l’étable, de
1832, peint d’après nature. Ici l’animal qui lui semble presque vivant, occupe tout l’espace
et n’est pas relégué au rang de décor champêtre. La peintre a choisi un cadre qui magnifie
la bête.
Il ne peut s’empêcher d’admirer toutes les huiles de l’artiste. Il remarque d’ailleurs que
l’aire Sully a été rebaptisée aire Eugénie Dalton. Puis il se rend dans l’aire « Olympe de
Gouge », anciennement aire Richelieu, où sont exposés, dans un coin, les 30 tableaux
d’hommes artistes.
Là, une guide conférencière explique à un groupe que, parmi les tableaux d’artistes
masculins, se trouve un Delacroix, connu pour avoir été l’amant d’Eugénie Dalton. Plus
loin elle désigne un Fragonard, artiste célèbre pour être le beau-frère de la peintre
Marguerite Gérard.
François soupire. En sortant du musée, son cœur s’emballe, il ressent un nouveau
malaise. Lorsqu’il recouvre ses esprits, tout lui semble à nouveau comme avant. Il se
trouve rue de Rivoli. Il prend le chemin du retour, abasourdi.
— Tu viens voir mon auto-portrait, mon chéri ? Insiste Adèle, en l’entendant rentrer.
— Tout de suite, souffle-t-il, penaud.
— Ça va ? Tu es tout pâle, lui chuchote sa femme, lui caressant la joue.
— Tu as déjà pensé à exposer tes tableaux ? S’enquiert-il, exalté devant l’originalité de la
toile.
— Mais je ne suis qu’une amatrice ! Tu m’as toujours dit que…
— Pas du tout, tu as du talent, crois moi !

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