De …. à … par Anne Geffroy

de Anne…
à Madame….
date 12/04/21 12:31
objet L’administration inconnue
Bonjour Madame, vous allez sans doute être surprise de ce message. Ce n’est point habituel qu’un
agent administratif se prête à un message personnel.
Oui je suis agent administratif de cette grande institution de sécurité sociale. Agent n’est pas
vraiment un joli mot et ne dit rien de l’humain qui se trouve derrière cette appellation. Je veux
aujourd’hui vous dire que je vous connais au travers de votre rapport avec cette administration.
Vous avez, Madame vécu des drames. Je me souviens de cet appel « maman vient de mourir, je suis
perdue, je ne sais pas quoi faire » les sanglots dans votre voix ne m’ont pas laissée de marbre
contrairement à ce que pourrait laisser croire ma réponse très détachée « votre mère vient de décéder,
toutes mes condéolances, je vais vous faire parvenir la liste des démarches ».
J’aurai voulu pouvoir écouter votre peine, votre chagrin. J’ai senti cet attachement sans nom que l’on
a pour sa mère. Ce désert qui était le votre au moment de sa disparition.
J’ai suivi votre vie dans ces dossiers nombreux qui peuvent sembler tellement inhumains et qui sont
la base de mon travail.
Vous élevez seule vos trois enfants et vos ressources sont plus que dérisoires. Vous travaillez quand
même dans des serres de tomates. Ce travail physique vous a usé avant l’heure et vos soucis de santé
vous ont conduite à un licenciement. Vous avez une fierté qui vous empêche de demander l’aide
sociale. Pour vous le courage est d’assumer vaille que vaille la charge de votre famille.
Bien sûr la petite pension qui vous a été attribuée ne vous permet pas de vivre correctement. Alors
vous avez créé votre petite entreprise de vente de légumes. Vous avez débuté sur les marchés, et je
vous ai imaginé par tous les temps devant votre petit étal, souriante malgré tout, contente de voir les
clients, de les conseiller, de leur proposer des recettes de cuisine pour mieux utiliser ce que vous
vendiez.
Et puis vous avez continué en proposant des paniers de légumes. Vous allez visiter les agriculteurs
de la région et par ce biais arriver à créer un lien entre les personnes d’une même région.
Vos enfants ont grandi et ont pris leur envol. Vous êtes désormais seule. Vous avez pu acheter votre
logement, une petite maison dans un village rural. Je vous vois aménager votre jardin de fleurs,
d’arbustes et un potager où vous vous essayez à la permaculture.
Ce message, Madame, je vous le livre au moment où je quitte cette institution. Mon métier m’a
laissé entrevoir des pans de vie personnelle. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés à n’y voir que
des dossiers à traiter. Il y a tant d’histoires derrière ces informations recueillies, ces demandes
d’information, ces appels téléphoniques, ces questions sans réponse.
Pour ma part j’ai toujours essayé de considérer la personne, l’humain pour ce qu’il est. Cette grande
machine dévoreuse, hermétique peut, si on prend la peine, laisser entrevoir la réalité des situations
et non quelque chose de virtuel.
Voilà, Madame, ce message d’adieu, en espérant que vous aurez trouvé dans votre vie une sérénité.

D’abord elle relève ses cheveux, les attaches avec une pince, retire son boléro d’été, sa longue jupe, s’assoie sur le sable.
Ses pieds s’enfoncent dans ce sol granuleux et doux , un petit frisson de plaisir parcourt  ses jambes désormais en plein soleil,
Elle ferme les yeux, attentive à cette sensation nouvelle  tant désirée ces derniers jours.
Sensation physique qui la prend malgré tout par surprise. C’est comme si chaque parcelle de sa peau se réveille, prend vie, se révèle à nouveau. Amandine a une soudaine envie de  plonger toute nue dans ces rayons de soleil.
La chaleur se dépose sur son cou , ses épaules, caresse ses mains et enveloppe enfin son corps tout entier. Elle fait couler le sable entre ses orteils,  un frisson parcours la peau de ses bras qu’une brise légère vient caresser.
Elle se laisse aller … La bais de S. toute en courbe et rondeur la berce dans ses bras de sable, de rochers, de vagues et de forêt côtière. Les mouvements sonores  des baigneurs, des promeneurs, des pêcheurs s’estompent. Le bruit des vagues à lui seul suffit pour la détendre.
Amandine entre à mi-chemin entre une rêverie éveillée et le sommeil d’un milieu d’après-midi.
Quand soudain ,  comme une déchirure espace-temps, une détonation vient frapper ses tympans, suivi d’un hurlement humain terrifiant. Amandine sursaute, se redresse d’un coup, avec en écho tout proche une nuée de goélands qui s’envolent , dans des cris stridents comme s’ils appelaient eux même à l’aide …

Chapelle Keremma
  • Non c’est trop difficile, je n’y arriverai pas, j’ai peur
  • Allez Madame, démarrez la voiture
    Je tourne la clef, la voiture fait un bond et cale
  • Voyons, il faut mettre au point mort. Allez recommencez
    Quelle patience ce moniteur d’auto-école !
    Je sens la sueur dégouliner dans le dos. J’ai chaud, j’ai froid. Je voudrai que ce soit fini.
    Le moteur enfin tourne
  • Allez, passez la première, débrayez voyons.
    Ça grince, je sens que je vais casser quelque chose.
  • Lachez doucement la pédale et accélérez en même temps
    Que c’est compliqué. Je m’applique les jambes crispées. La voiture s’élance, malgré moi semble-t-il.
    Je tiens bien le volant à deux mains, ouh là là ça marche on dirait !
  • Passez la seconde
    Où elle est celle-là déjà ? oui tirer le levier vers moi. Le moteur ronronne 20 à l’heure ça me semble
    parfait.
  • Regardez devant vous, attention pas trop à droite, le fossé.. Allez accélérez encore
    Et je passe la 3ème avec un instant un plaisir de satisfaction.
    Tout ceci est tellement loin, l’apprentissage de la conduite me fût plusque laborieux.
    Mais aujourd’hui mon plaisir est de conduire. Je me glisse dans l’habitacle, je me sens chez moi. Je
    démarre sans caler, il est passé le temps des démarrages capricieux de ma 2 CV.
    Et je roule, je prends les petits chemins, je prends les petites routes, les grandes routes.. Un plaisir
    de petit voyage même pour faire 10 kms. La musique inévitable, souvent Mozart très fort, rien que
    pour moi. C’est mon échappée. Mozart et je suis bien avec lui, je me permets d’accompagner la
    reine de la nuit, horriblement mais j’adore.
    Je vois des maisons coquettes aux jardins fleuris, je vois des prés où paissent tranquillement des
    vaches.
    Je sais qu’en haut de la butte s’étalera devant moi la mer. Tellement de beauté me fera venir des
    larmes de joie. Dans la descente qui suit je m’approcherai de cette immensité fascinante. Je
    découvrirai que la mer est basse et aura laissé voir ses fiers rochers.
    Je longe cette proximité marine. Clignotant à gauche et voilà le petit chemin empierré, bordé de
    grands pins. Tout au bout j’abandonne la voiture, les oreilles encore mozartisées.
    La dune, ma dune sauvage qui tremble sous les oyats. Je respire le vent iodé.
    Je sais que là-haut, je dominerai la baie face à la mer, je resterai ainsi debout et laisserai mon regard
    se perdre dans cet horizon qui m’interpelle toujours. J’apercevrai le clocher de Plouescat et la baie
    du Kernic ensablée. Derrière moi la chapelle San Guevroc fidéle et calme me protège. J’entends
    l’alouette monter très haut dans les nuages.
    Je marche seule avec moi-même. Je souris, je suis bien.

L’orchestre

Après un moment d’hésitation, tout l’orchestre suit le chef quittant la scène. Dans un brouhaha on
couche les violons dans leurs étuis, on ferme le piano, on range altos, contrebasse, cor, la harpe
esseulée, toute la batterie d’instruments au complet, même la trompette ont délaissé les signes de la
baguette. Que s’est-il donc passé, le concert reste inachevé. Tant de passion, de concentration pour élever la musique vers la beauté suprême. Mais ce couac a cassé le rythme dans une stupéfaction totale. Plus
question de jouer, le chef d’orchestre est meurtri et s’est retiré comme un animal blessé.
Le public veut encore y croire et dans un chant murmuré, chantonné reprend le refrain de la
mélodie. L’instant est surréaliste, devant la scène vide un public debout appelle les musiciens.
Maintenant la cantatrice prévue en seconde partie arrive sur la scène et accompagne en mezza voce,
a capella le chant du public. Bientôt une soprane et un baryton se joignent à elle. C’est le miracle à
l’Opéra Garnier. Une jubilation profonde emplit l’auditorium. Sans partition, les chanteurs
composent une improvisation. Florence, journaliste free lance, avait prévu de faire un « papier » sur le chef d’orchestre dont les oeuvres devaient être enregistrées lors de ce concert de musique classique. Et le chef vient de quitter la scène pétri de honte par ce couac, semble-t-il. Pour tout dire Florence ne s’était aperçu de rien, à l’inverse de sa voisine de droite qui avait poussé un cri horrifié.
Elle n’est pas habituée à ce genre de musique. Bien sûr elle a quelques notions, Mozart et son
Requiem qui la laisse toujours dans une profonde tristesse, Beethoven et ses célèbres symphonies,
et puis les réminiscences d’école de Pierre et le loup de Prokoviev que Soeur St Jean, la professeure
de musique tyrannique, leur avait fait décortiqué pendant un trimestre, alternant avec les séances de
flûte. A force de répétition, elle a de cette époque conservé quelques notions de solfège, ces notes
perdues sur des lignes, les silences, et toutes ces gammes que l’on déchiffrait. La belle clé de sol si
difficile à retracer. Pour Florence tout ceci se perd dans un temps lointain et est associé aux passages obligés à l’église où orgue et harmonium lui faisaient grincer des dents.
Quelle idée a-t-elle eue de vouloir rencontrer ce maestro ? Il lui faut maintenant activer son plan B !
Elle sait que le chef et une partie de son orchestre seront présents au festival des Vieilles Charrues,
ils doivent y faire un « boeuf » avec un groupe de rock. Indépendamment de cela Florence, en
habituée a son billet depuis longtemps, bien plus à l’aise avec le genre de musique que l’on y entend.
Une année elle avait même tenté la musique metal lors d’une rave party, pas son meilleur souvenir
au demeurant.
Mais cette année le « boss » sera là, Springsteen himself, elle en frémit d’avance. Dans la
programmation il y a aussi Santana. Que du beau monde. Ce festival est pour elle synonyme de
partage avec la foule, des émotions, des rires. Une ambiance qui se prolonge au camping, autour
d’un feu de camp il y a toujours quelqu’un pour gratter la guitare jusqu’au petit matin, où l’on se
retrouvé fatigué d’avoir fumé, chanté et trop bu mais heureux.
Tout ce beau programme ne doit pas faire oublier à Florence son travail et l’article qu’elle doit faire.
Elle a imaginé de se présenter à lui en lui disant qu’elle avait des disques vinyles, des cassettes de
ses interprétations. Elle lui dirait qu’elle avait acheté de bonnes enceintes et un ampli pour mieux
profiter des nouveaux CD, dont elle avait entendu parler à la radio. Elle ne lui dirait pas qu’elle
souffrait parfois des oreilles, elle n’était pas sourde mais avait depuis ce foutu concert metal des
accouphènes. Elle lui dirait son plaisir d’écouter sa musique et combien elle la faisait vibrer.
Elle lui dirait combien elle était hypnotisée par le jeu des mains, des doigts, des musiciens et par le
bras du chef qui dirigeait le tout. Elle sait bien que ce sont des paroles en l’air et que ça ne vaut que
du vent mais peu importe, la fin justifie quelques arrangements avec la réalité.
Elle ne lui dirait pas que la fanfare et la sonnerie aux morts du 11 novembre lui fait autant d’effet
que la 9ème symphonie. Elle ne lui dira pas que le bagad de Lan Bihoue avec bombarde et biniou la
transporte tout comme le kan ha diskan des frères Morvan !
Peut-être lui avouera-t-elle qu’elle a découvert le jazz dans un caf’conc parisien, que l’accordéon lui
donne des boutons tout comme le bandonéon. Par contre qu’elle pleure en écoutant les fados
d’Amalia Rodriguez.
En réalité Florence connaît si peu ce monde de musiciens, elle se représente les artistes comme des
gens faisant partie d’un autre monde que le sien. Les compositeurs lui semblent de doux rêveurs et
leurs créations parfois si hermétiques que même les meilleurs interprètes ne peuvent leur donner
vie. Et les auditeurs malgré tout battent la mesure, applaudissent à l’unisson, elle ne les comprend
pas. Elle va changer de sujet pour son article, elle va tenter de trouver l’inspiration dans les polyphonies
corses aux sonorités dramatiques, et pourquoi pas avec un chanteur has-been qui usait du play back,
ou encore des personnes qui ont eu leur heure de gloire au radio-crochet, ou mieux encore dans la
musique militaire ce serait original de comprendre comment peut se jouer différemment l’hymne
national. Mais pour être en harmonie avec elle-même elle va plutôt trouver un écrivain à interviewer !

La Tête

Je n’en peux plus. J’ai la tête qui éclate avec ma colère et je lui assène de terribles propos
« Tu n’as plus rien dans ton crâne, tes neurones ont cramé, ton cerveau part en miettes, tes synapses
ont disjoncté »
J’éructe, je disjoncte moi aussi.
Elle me regarde, ne dit rien et s’en va dans le jardin.
Ça fait trop longtemps maintenant que je tente de contenir sa maladie. Que je crispe un sourire
quand elle me prend pour son père ou pour son fils, ça dépend des jours.
Mais ce matin quand je l’ai surprise à manger la nourriture du chat j’ai craqué. Elle était souriante, la
petite cuillère allait de la boîte de whiskas à la bouche comme si elle mangeait du caviar.
Je sais c’est la maladie, faut savoir en prendre son parti. Mais là c’est trop fort.
Je vois son corps comme une enveloppe vide.
Les cheveux blanchissent, les rides s’accentuent mais toujours le soin du visage, légèrement
maquillée, des petites boucles aux oreilles. Elle fait illusion dans ce maintien « classe » même en robe
de chambre et en pantoufles qu’elle ne veut plus quitter.
Mais elle perd inexorablement la mémoire. Les souvenirs en détresse. Je ne peux pas faire
l’autruche et m’enfoncer la tête dans le sable pour ne rien voir, je ne peux plus faire comme si tout
est normal.
Elle m’avait écrit il y a un an, au début de la maladie quand elle savait que son corps lâchait, que
son cerveau avait des ratés. De sa belle écriture soignée elle me disait en substance de ne pas la
laisser devenir légume, de ne pas la laisser perdre sa dignité. Il faudra éteindre mon corps écrivait
elle.
Oui bien sûr cela me paraissait juste, je lui avais promis que je le ferai, je n’avais pas réalisé ce que
ça représentait.
Je voulais encore trouver dans notre couple un sens. Me sentir si bien près d’elle, avec elle.
J’ai beau me creuser la tête pour trouver une solution, je me heurte à chaque fois à l’idée que rien ne
sera plus comme avant, qu’il n’y aura pas de rémission. C’est à se taper la tête contre les murs.
Et moi seul peut décider, doit décider. Faut-il l’aider à partir de l’autre côté ? Mais ce n’est plus de
l’aide puisqu’elle n’a plus conscience. J’ai peur. Tout mon corps est envahi par la crainte de ne pas
pouvoir assumer.
Garder les pieds sur terre, quelle belle expression quand le cerveau fuit dans les nuages !
Demain je verrai, si elle me reconnaît c’est bien, je continuerai de manière bancale à me charger de
sa maladie. Mais si elle ne sait pas qui je suis, alors …
Mes yeux fuient son regard, parfois j’ai l’impression qu’elle lit en moi.
Cette nuit pelotonnés l’un contre l’autre, nos corps s’épousent parfaitement, je ne peux pas dormir. Je
me dis tiens-toi à ta décision. Me reconnaîtra-t-elle ? Ou serais-je un visage inconnu ?
Au matin « bonjour chéri, j’ai bien dormi »
Je soupire de bonheur, ce n’est pas aujourd’hui.
« Ton sac est prêt pour l’école, je l’ai mis dans l’entrée, ne te mets pas en retard »

Vas-y piano, tu es mon concert, tu peux jouer avec moi de tes instruments mais écoute la musicalité
de la goutte d’eau qui frémit sur mon visage.
Il pleut des cordes et le vent fredonne des chants d’oiseaux, mélodie de mélancolie.
Tu es le musicien de mon corps, résonnance de batterie du coeur, pas de bémol au chant de ton
souffle, partition en feuille de papier. Tu as le rythme, pianissimo, tu es ma sonate, tu caresses ma harpe en harmonie avec mon histoire. Tes doigts comme une vague de solfège me font frissonner, et s’accordent à la tablature de ma guitare.
J’ai les sentiments en gazouillis, comme des croches de cuivre qu’un puissant rock en do si la sol
mixerait en balance et en triolet de basses. Alors ne reste pas dans le classique et passe au mezzo
forte majeur.
Laura s’arrête à cette ouverture, elle devine l’interprétation que l’on fera de cet opus. Mais la messe
est dite elle continuera sa marche et se pavanera bientôt en noir sur la scène au grand dam de
Ravel.
Elle soupire, ses notes sont à peine lisibles, elle peine à les déchiffrer, il lui faudra improviser et
jouer avec les silences. Elle remet ses écouteurs et reprend sa rêverie. Tu es le mouvement, mon ode à la joie, maestro à la baguette. Tu me déchiffres à la clarinette, je te suis en trompette. J’applaudis des deux mains à ton flamenco virtuose, je valse glissando en prélude au choeur des passions. Tes demi-soupirs saccadés accompagnent mes sensations en cadence, je suis la mandoline de ta rhapsodie. Le phrasé de tes doigts entêtant improvise un ballet fortissimo.
Laura s’exalte, elle sera l’interprète soliste et il se murmure déjà que ses groupies seront présents
dans le public. Elle n’est pas maestro dans l’art des paroles mais elle trouve son inspiration dans le
souffle des murmures, dans la résonnance des bourdonnements, dans les trilles en variation.
Andante, viens me chanter en nocturne, viens danser la bourrée sur moi, ne sois pas bécarre.
Je suis ta discothèque en transe, je sonne en trémolo.
Viens que je t’applaudisse en fanfare.
Tu es mon opéra et tu chantonnes à mon oreille des silences en arpège.
Nous hurlons de concert.
Quel titre va-t-elle donner à son oeuvre s’interroge Laura ?

L’araignée

« T’inquiète pas, celle-ci a une araignée au plafond », me dit l’infirmière en chef à propos d’une
patiente que l’on vient voir. Apprentie infirmière, je suis étonnée de cette expression. Et à la
réflexion même choquée. Moi qui ai tellement chanté « l’araignée Gipsy monte à la gouttière, tiens
voià la pluie Gipsy tombe par terre, mais le soleil a chassé la pluie » en répétant jusqu’à plus soif ce
couplet. Je trouvai que Gipsy avait bien de la persévérance.
Alors dire que quelqu’un a une araignée au plafond est-ce à dire qu’elle persévére dans ses idées, ou
alors que Gipsy avait emmêlé ses neurones dans une toile, embrumant tout.
C’est sûr, je file un mauvais coton. Je n’ai pas de plan et mon poème valse de guingois.
Ce devoir est à rendre pour avant-hier et dieu me garde je n’en suis pas fière.
Tout ce temps en vagabondage, à passer du coq à l’âne et de l’âne au coq – it’s time o’clock –
Bouche bée à regarder voler les mouches en suçant le crayon.
Il faut tirer sur le fil. Un fil ! Victoire, j’ai trouvé.
Mais la pelote est fragile et ce n’est pas Ariane qui me guide dans mon labyrinthe.
Je vais, je viens, ah oui c’est joli ainsi – Yesss
Je recule et ça ne vaut plus rien.
Il me faudrait la patience et la persévérance de l’araignée pour créer une toile de mots, un tableau de
poésie.
Je sais je sais, patience – persévérance
Je me retrouve dans les bois à admirer la feuille naissante du bouleau,
à suivre l’oiseau moqueur qui chante « pluvit, pluvit »,
à humer l’aubépine chauffée, souvenir d’une petite fille qui aimait cueillir des fleurs dans les
chemins creux
Peu de patience peu de persévérance.
Et Gipsy monte à la gouttière, et cette toile ne se tissera pas toute seule.
Comment écrire ces douces sensations de la promenade matinale
Comment écrire la mer qui se retire très loin laissant ses rochers comme des îles rocailleuses
escarpées
Comment écrire la mer qui s’est noyée dans l’horizon en éclats blancs d’embruns
Comment écrire la violence de la vague, que l’on entend venir et éclate joyeuse
Et pourquoi ne pas laisser venir les mots comme des cris
Ecrire des cris silencieux,
écrire pour pleurer sans larmes,
écrire pour les mots qui apaisent, écrire pour moi,
jeter les mots, laisser la main écrire la pensée.
Ecouter l’encre s’écouler de mes doigts
Je ne suis pas très araignée, je n’ai pas de plan, et mes toiles pendouillent…

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