Appartement à trois fenêtres… suivi de … de Anne Cottereau

J’aurai passé plusieurs hivers et anniversaires dans cet appartement à trois fenêtres. De ma
chambre je disposais d’une vue complète sur le quartier, tandis que la fenêtre du salon
courtisait le jardin d’une maison voisine, et par ma cuisine je pouvais surveiller la cour de
mon immeuble à quatre étages ..
De cette pièce-là, en me penchant un peu vers l’avant, au-dessus de l’évier, j’arrivais à
distinguer , sur le côté, l’intérieur de ton salon. Oh, juste un coin de ton canapé et des murs
tapissés de livres.
Petit immeuble silencieux, jardins alentours à peine éclairés le soir, Il y avait comme une
habitude rassurante à entrevoir les lumières de chez toi, des silhouettes qui passaient et
re-viennaient … quand ce n’était pas uniquement la tienne .
Aux premiers mois anonymes, je commençais à deviner ta présence et celles de tes amis, tu
m’était devenue familière sans te connaître pour autant. Jusqu’à ce que j’en apprenne un
peu plus , souvent par hasard, au grès des voix et des mots qui pouvaient s’échapper par
nos fenêtres ouvertes.
Je te donnais , 30 ans, visage sans rides, tu en avais 40 . Je te pensais fraîchement
diplômée dans ta carrière, tu étais professionnelle aguerrie. Je t’imaginais célibataire longue
durée, tu avais reçu des amants en toute discrétion.
J’oscillais entre indifférence et curiosité, sans oser t’aborder, et un jour où j’avais reçu
peut-être un peu trop de monde, tu avais sonné pour la première fois à 1H00 du matin, pas
très sereine, pas très fraîche.
J’admis devoir baisser un peu le son, “- nous sommes en semaine, argumentes-tu, j’ai une
réunion importante demain, j’ai besoin de dormir, là ce n’est pas possible .”
C’était respectueux et je n’en fis pas un conflit personnel. Je me suis excusé. Je refermais
les fenêtres.
Mes amis te virent ainsi pour la première fois, des réflexions s’en suivirent,
“ – ah, sûr que ce n’est pas ma voisine de palier, s’amusa un ami “ , “ – Elle doit passer trop
de temps à la cuisine, celle là,” en dit une autre ,
Je leur demande de baisser un peu le ton, gêné malgré le fait que je n’en pensais pas moins
non plus.
Mes potes étaient mon univers d’alors, on se ressemblait tous plus ou moins, mêmes
opinions, même environnement professionnel, même association sportive …
Tout juste y avait-il deux jeunes femmes qui nous rejoignaient de temps en temps, l’une
toujours acerbe envers ses semblables. L’autre… l’autre… revenait des états-unis, elle
n’avait pas encore fait tout un compte-rendu de son séjour mais depuis une demi-heure, elle
ne disait plus rien, nous avait quitté pour se concentrer sur son téléphone portable.
J’ai voulu m’exprimer moi aussi :
“- Heureusement je n’ai pas un fêtard de 1ere année de médecine en voisin, elle a ses
horaires de boulot, mais je me suis toujours demandé comment elle faisait pour vivre avec
un corps aussi volumineux. Et comment elle trouvait ses copains.”
De ta silhouette je m’étais fait une opinion,
De ta personnalité je m’étais fait des idées faussées
De mes préjugés je n’en avais point conscience
Je me disais comment fait-elle avec ce corps?
Comment fait-elle avec le corps des autres ?
Comment arrive-t-elle à vivre avec ?
Rire de l’assemblée. Sauf Audrey.
Je la vis poser d’un coup sonore, son verre de bière sur la table. Ranger son téléphone
portable. Et se lever,
“- Je vous trouve pathétique là les mecs ! Dites, toi Fred, tu veux des enfants, toi Laurent
également ? Que ferez-vous si pour une raison où une autre votre enfant développerait une
obésité pour raison génétique ? Ou s’il y en avait dans votre famille ? Et vos amis donc ? Et
puis, qu’est-ce que vous en savez-vous des corps qui ne sont plus de ceux des jeunes
nanas de 20 ans, que vous visez encore ? Croyez-vous donc qu’on soit toutes faites à la
chaîne comme des voitures semblables les unes aux autres ? Que tous les corps éliminent
de la même manière ce qu’on mange, ah! si seulement !! Baisez d’abord avant de juger !
Encore faudrait-il que vous appreniez à séduire !!
A chaque argument qu’on tentait de formuler, elle nous rabaissait le clapet, du Audray tout
craché.
Ce soir là, je suis tombé amoureux d’elle je crois bien ..
Comment s’apprend la tolérance de nos jours ? chez mes parents, ma mère a toujours été
sous régime, je n’ai pas eu de frangine, un père que je jugeais moi même trop machiste,
Est-ce que cela me donne pour autant des excuses? Auront-elles les mêmes valeurs pour
toi ?
Ça veut dire quoi être tolérant? à défaut de ne pas aimer cette différence : être indifférent?
Juger sans préjuger? J’aime pas mais finalement pourquoi je n’aime pas ? Après tout, j’ai le
droit de ne pas aimer un visage, un corps, un son, une voix, une musique, un tableau, un
aliment. Faut-il tout décortiquer et se méfier de nos propres rejets ? Faire la différence entre
nos ressentis et nos propres jugements, où trop de choses s’entremêlent, confusément,
brouillant les frontières …
J’espère que tu n’as jamais eu à entendre nos remarques désobligeantes, gratuites.
Je continuais ensuite à t’apercevoir, dans tes habitudes de tous les jours, les miennes
aussi, et ton corps présent dans cette silhouette ronde…
De regards en regards, je perdis peut-être un peu de ce rejet brutal, injuste. Faut-il des
jours, des semaines, des mois, ? Je ne sais pas…
Et les mois passèrent, l’ouverture vers autrui, cette petite fenêtre qui s’ouvre enfin, s’opéra
avec Sylvia. Qui par la suite me quitta pour un autre homme. Peu de temps après je
trouvais un travail mieux rémunéré, de journaliste, puis je dénichais un appartement aussi
spacieux que le tient…à l’autre bout de la ville …
Fin de journée, les lumières filtres à travers les rideaux et fenêtres des uns et des autres,
immeubles hauts perchés dans le ciel, trop lointaines, je n’entre-aperçois que des
silhouettes telles des ombres chinoises tremblantes, je m’apprête à fermer les volets.
J’allume la lumière pour finir cette lettre.
Je suis parti sans un au revoir , en toute discrétion, sans connaître le nouveau locataire. En
le souhaitant moins con que moi.
La vie suit son cours et ses rencontres du hasard me surprendront toujours …. J’ai eu
d’autres aventures, d’autres corps différents des uns et des autres …
J’ai rencontré Fabienne à mon travail, j’en suis tombé amoureux. Aujourd’hui, nous vivons
ensemble et nous attendons un enfant. Fabienne, elle a peut-être 30 kg de plus que moi,
que mes potes , ou que ma mère. Qu’importe les remarques, je m’en fous complètement de
ce qu’on en dira désormais.
A ma chère voisine, je te dois mille remerciements, et je te souhaite tout l’amour dont tu
mérites quelque soit le regard des autres.

Dimanche

Dimanche
13H00
Avant de prendre le train, je serais allée au bord de la mer, je me serais allongée sur
le sable fin et chaud d’un beau jour d’été,
J’aurai oublié ma gourde d’eau et je serais restée jusqu’à plus soif,
je me serai relevée, penaude, la gorge sèche,
Puis j’aurai repris le chemin du retour, à la recherche d’un café,
De l’eau! À boire!
Je me serais assise enfin sur une terrasse de bistrot face à l’océan
On m’aura servi un jus de fruit ou une tisane chaude, désaltérante
Je serais restée à regarder la mer,
Le temps s’arrête alors
J’aurai raté le train
17H00
Après une demi-heure de marche ,
je me serais renseignée à la petite supérette du bourg,
Pas d’hôtel ici, il faut aller à la prochaine ville
Mais sans moyen de locomotion comment faire?
Le gérant de la supérette m’aurait pris sous son aile,
J’aurai appelé l’hôtel pour une chambre la moins chère restante
19H00,
On m’y aurait conduit dans une petite voiturette peu rassurante
Après m’être accrochée tant bien que mal, on m’aura déposé sur place
Tel un paquet égaré,
J’aurai passé la nuit seule, sans dormir prise d’allergie aux acariens pour cause de
moquette au sol à la propreté douteuse
J’aurai pris mon petit déjeuner au bar de l’hôtel,
le gérant de la supérette serait venu prendre de mes nouvelles,
Il est plus jeune que moi mais quel charme !
J’aurai été trop fatiguée pour lui présenter mon plus beau sourire,

  • ne ratez pas votre train à 12H05, Mademoiselle (oh!), le prochain ne sera pas
    avant demain,
    Il aurait inscrit son numéro de téléphone sur un papier qu’il m’aurait tendu ,
  • prévenez moi donc quand vous serez à bon port,
    Ainsi aurai-je rencontré mon futur compagnon !
    Dimanche,
    13H00, Je retourne une dernière fois au bord de la mer, avant de prendre le train,
    non sans prévoir bouteille d’eau, crème solaire, chapeau de paille, drap de plage
    Pas un seul oubli, toutes affaires bien rangées dans mon sac,
    Je m’allonge et me laisse aller à la douce torpeur d’un après-midi d’été,
    Le temps passe, la mer s’éloigne, la brise s’essouffle, les sons s’estompent,
    16H00 Je me réveille, tirée d’un songe par la sonnerie de mon mobile programmé à
    cet effet : surtout ne pas rater mon train,
    16H30, J’embarque sur les quais de la gare à l’heure prévu, Je rentre chez moi,
    heureuse de retrouver mes chats,
    19H00, Petit repas copieux en celibataire, j’ai comme un brin de nostalgie, j’allume la
    télé,
    Demain sera un autre jour ….

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