Sur la tranche. de Yves Thomazo

Sur la tranche.

Dans la vie, le petit Philibert, se comparait à une pièce de monnaie.

-Tu en as de la chance ! Riaient et se moquaient tous ceux qui voulaient bien l’écouter.

– Mais à une pièce de monnaie qui roule toujours sur la tranche, ajoutait-il.

On lui avait donné la vie, à Philibert, et il n’avait même pas dit merci. Pas plus d’ailleurs qu’il n’avait pensé à faire de reproches à qui que ce soit. En fait, il ne devait rien à personne. Philibert avait seulement participé au concours de spermatozoïdes organisé par son père et sa mère un soir de liesse. Ils avaient été des millions à se présenter dans l’ivresse générale, sur la ligne de départ de la course. La fièvre de la fête était bien vite retombée et neuf mois après, c’est Philibert qui est apparu en vainqueur. Un bien triste vainqueur. Seules les larmes de sa mère étaient là pour arroser le petit corps fumant du bébé et couvrir les premiers cris de détresse du nouveau-né. De son côté, le méritant géniteur, lui, pas si téméraire que cela en réalité, n’avait pas attendu neuf mois pour mesurer que la situation ne lui offrait déjà plus rien à gagner. Et Philibert qui a maintenant les yeux bien ouverts ne comprend pas vraiment pourquoi il est là. Surtout lorsqu’il regarde autour de lui. Il y voit beaucoup de rancœurs et bien peu de sourires. Donc, il courre toujours sur la tranche depuis maintenant dix ans! Après quoi courre-t-il au juste ?Le sait il ? Une intuition ? Va savoir. Percevant avec lucidité que la vie dans laquelle on l’a projeté se définit en termes de gains ou de pertes , son obsession est d’éviter de tomber d’un côté ou de l’autre. On lui avait déjà raconté l’histoire des jeunes enfants dont on achetait le travail esquintant pour une simple pièce de monnaie. « Oui , mais il y a bien longtemps maintenant ! » l’avait rassuré sa maman.

Pour autant, Philibert , encore méfiant peut être , préfère continuer à grandir sur la tranche. Et puis, choisir côté pile ou choisir côté face ? Ce serait risqué. Et Philibert n’est pas joueur. Ou plus précisément craint-il d’être mauvais joueur. Comme tout le monde, dans son entourage. Car Il avait déjà tellement observé que chaque médaille a son revers et qu’à l’école ou dans son village, à la télévision aussi, ça n’était qu’un sempiternel tintement de plaintes assourdissantes. Trop ceci ! Pas assez cela ! Et c’est la faute d’untel ! Et le verre toujours à moitié vide ! Le gouvernement, les patrons, les commerçants…. quand ce n’était pas le bon Dieu…. Toutes ces lancinantes litanies, le plongeaient dans la désespérance de l’avenir et lui pourrissaient l’enfance. Loin de se résigner, Philibert se mit en tête qu’il faudrait bien que tout cela cesse. Après tout, lui, il n’avait rien demandé à personne. Il était là, toujours sur la tranche depuis sa naissance à essayer, comme un funambule, d’éviter la chute, pour ne pas tomber dans ce monde d’éternels insatisfaits, aigris et jaloux, lancés dans la course effrénée pour gagner toujours plus mais qui finiraient par tout perdre : leur tête et la planète. Plus tard, il se verrait bien enfourcher un vélo, et parcourir seul des kilomètres et des kilomètres. Puis continuer sans fin à rouler vers son propre destin, loin des ornières malsaines d’une société qui ne pouvaient que le conduire à s’embourber tôt ou tard, Ce n’était on ne peut plus simple. Comment personne n’y avait pensé avant lui ? Ce qu’il voudrait gagner, Philibert, c’est la connaissance de la nature sauvage, pour sauvegarder la pureté de son âme d’enfant. Et si d’aventure il trouvait un jour le verre moitié vide, il serait assez grand pour le remplir par lui-même. En un mot il aspirait déjà à la liberté. S’il y avait quelque chose d’essentiel à gagner dans cette vie où il allait finir par se perdre , ce serait d’être en harmonie avec lui même.

Des mots pour faire joli.

Assise sur un éperon de granit, Carole scrute l’horizon. Au loin, quelques voiliers dandinent leur élégance sur l’océan. Le soleil tente de percer un halo nébuleux, mais n’éclaire Carole en rien sur les raisons qui l’ont posée là, au milieu de nulle part. Perdue ? Oui elle est perdue ! Entourée de la mer immense, ses repères se brouillent, s’emmêlent et se perdent. Elle est sans espoirs, la randonneuse captive de ce piton rocheux dressé comme un phallus imbu d’orgueil. Son sac, sanglé sur son corps, enferme-t-il les secrets de sa présence dans cet endroit mystérieux ? Elle l’ouvre fébrilement, constate qu’il ne lui reste plus de nourriture, que sa bouteille est aussi sèche que sa gorge. Son téléphone ? Il ne capte pas les réseaux. D’ailleurs, qui appellerait-elle ?Avec un crayon pour seul compagnon, un carnet de voyage pour seul confident, la liberté pour meilleure amie, qui pourrait venir la sauver ? Elle s’est toujours débrouillée seule, Carole. Mais cette fois, c’est particulier et elle est habitée d’une extrême fragilité. Voyageuse de l’insolite, son terminus ressemblera-t-il à celui d’une épave atterrie sur ce rocher inaccessible? Elle s’en contentera. Résignée et sans regrets, Carole comprend que si elle est ici, au bord de «l’au-delà», c’est parce qu’ elle n’a probablement plus rien à vivre… Son destin est là, superbe. Elle l’attend. Il lui reste à l’accueillir : paisible et sereine. Elle est prête. Il me reste à savourer l’instant, à l’immortaliser, se dit-elle en empoignant son crayon et son carnet de voyages. Sait on jamais, si mon destin se termine ici, le temps est venu d’apposer le mot « fin » sur mon carnet. Puis Carole numérote chaque page du récit de sa vie et la déliasse soigneusement. Puisqu’il faut mourir, autant le faire proprement, sans maltraitance. Relisant chaque chapitre, elle est plutôt fière d’elle même. Ce dernier regard, pour un adieu sans honte ni remord. Un dernier clin d’œil, sans larme. Ou presque. Carole a-t-elle réussi dans la vie ? Elle se moquerait de cette question. Ce qui lui importe en revanche, c’est d’avoir réussi sa vie. Qu’importe si son histoire n’avait pas commencé d’une façon ordinaire. Sa maman voulait un garçon. Et son père ? …Son père, lui, ne voulut rien. A l’orphelinat, Carole joua beaucoup, fut bonne camarade et excella dans ses études. Et elle dansait si bien. Sur les lignes de ce premier chapitre, elle avait dessiné un majestueux soleil. Parce que les ombres tristes de ses amies de l’orphelinat l’avaient projetée, elle, dans un contraste de lumière éclatante. Elle savait écouter les peines de ses camarades, petites filles rabrouées, battues parfois, avec une bienveillance remarquable. Elle imaginait leurs rancœurs d’enfants de tout le monde, mais enfants de personne, dans leurs familles en charpie. Si vite décomposées, si prestement recomposées puis raccrochées de bouts de ficelles effilochées des fins de marchés. Carole accueillait dans les rayons de son soleil leurs larmes et leurs révoltes précoces contre l’orphelinat et contre tout.Elle esquissait les pavés chaotiques de leurs chemins à venir et souvent elle pleurait avec elles. Pour partager. Et pour aider, peut-être. Puis les Sœurs religieuses leur parlaient de l’Amour du Prochain et de la Miséricorde du Bon Dieu. Pourtant dans ces venelles obscures, à peine éclairées de promesses confuses et d’illusions vacillantes, Carole, elle-même, ne distinguait rien du tout et ses camarades, elles, ne percevaient aucune espérance. «Des mots pour faire joli!», avait-elle conclu , en bas de ce premier chapitre.

Carole, sur son rocher, continue à compulser les pages de son carnet. Elle dévore certaines pages avec gourmandise et chanterait volontiers en redecouvrant certaines phases de sa vie. L’entrée dans la vie active ne fut pas, cependant, son meilleur souvenir. Le travail à l’usine de conserves n’était pas son affaire. Elle n’en saisit pas tout de suite les règles. Et la tâche y était bien pénible en regard de si peu d’avantages. Le chef avait pourtant mis tout son cœur, et même un peu plus, pour lui expliquer qu’elle devra s’y faire. Car elle est une femme. Et pour finir, parce que c’était comme ça ! Non ! Ce ne sera pas comme ça, avait-elle décidé.Tant pis ! Et un matin, elle n’était plus apparue derrière la pointeuse. Carole exécra définitivement les hommes et leurs irréductibles perversités mâles.Elle persévéra dans sa passion pour la danse. Mieux encore que son loisir préféré, elle en fit aussi son métier. Un luxe ! Une voie royale. Les pages de son recueil de vie étaient trop réduites pour contenir toutes les allégresses de ses succès, tous les plaisirs de ses partages et les photos de ses mémorables rencontres. Elle avait été très demandée dans toutes les régions de France. On lui avait même présenté un mirifique contrat pour mener une prestigieuse revue de danseuses nues. Carole en rêva longtemps. Elle en avait les compétences et la félinité de son corps, le volume et la grâce de ses arabesques le méritaient. Elle avait fini par refuser. Bah, oui ! Les hommes ! Toujours les hommes… vous savez comme ils sont. A cet endroit de son carnet, Carole avait gribouillé en brun des dessins rigolos et un peu osés avec des sexes masculins barricadés dans des cerveaux avec des fils de fer barbelés. Des moqueries revanchardes ? Un exutoire pour conjurer l’outrage obscène ? Maintenant encore ce chemin de traverse, lui provoque à peine un léger rictus alors qu’elle feuillette ces pages pour la dernière fois. Un rictus ombré, enfoui silencieusement dans son cœur sous des bardages de regrets et des coffres de nostalgie. La carrière des danseuses est éphémère. Depuis qu’elle ne danse plus vraiment, Carole transmet sa passion aux enfants de la commune. Quelles joies ! Son bonheur transparaît dans la lumière de ses yeux. Elle appelle ses élèves «mes petits rats», ou parfois «mes petits chats», avec souvent des trémolos d’émotion qui font danser jusqu’à son sourire. Ils dissimulent mal quelques «pointes» de mélancolie à la commissure des lèvres. A cause de la tendresse et de l’affection que son cœur à rejetées. C’est ce qu’elle a écrit sur son cahier. Alors, lorsqu’elle a du temps libre, Carole part en randonnée. Regarder, écouter, humer, faire corps avec la nature, génère des étonnements sans cesse renouvelés, des émerveillements précieux sur les sentiers de ses rêves. Chacun son chemin…Comme celui de cette randonnée qui l’entraîne, elle, l’exploratrice de l’improbable, sur cet étrange promontoire, pour une raison impénétrable, vers une destination mystérieuse. Pour Carole, c’est donc le moment de clore l’aventure et de délivrer ses messages. Elle assemble tous les feuillets qu’elle vient de détacher en un rouleau suffisamment serré, l’introduit dans la bouteille, pousse le bouchon jusqu’au fond du goulot, et adresse la bouteille à la mer, dans un ample mouvement de bras, comme vers une transmission miraculeuse.

….Tellement ample qu’elle n’a pas le temps de voir la bouteille éclabousser le clapot des vagues.

Le nom de «Philibert » qu’elle vient de crier dans l’inconscience de son sommeil et dans le silence de la nuit transgresse le calme de la chambre où, en réalité, elle dormait. Allongée près d’elle, une voix douce mais inquiète … réveille Carole. C’est Delphine. Alors, sous la couette bien chaude, au cœur de leur tendre étreinte, Carole étouffe quelques mots secrets. Des mots apaisants, qui riment avec toujours….Des mots pour faire joli. Dans le lit douillet, les premières lueurs de l’aurore naissant dessinent le regard clair mais soucieux et interrogatif de Delphine sur les paupières closes de Carole. Puis, caressant la longue chevelure brune de Carole et cédant à son anxiété, Delphine ose, en balbutiant :

– Phil, euh ! … Philibert … C’est qui Philibert ?

– Philibert est mon fils, chuchotte fébrilement Carole dans le creux de l’oreille de Delphine.

Yves le 11 01 2021

« Carole, ma petite folle ».

En ce samedi matin, Nantes semble commencer grassement sa matinée. Le flux des voitures tranche singulièrement avec celui d’un jour de semaine. Bien que le mois de mai touche à sa fin, le ciel étire son long voile gris, carrément anthracite. Tendance « Barbara ». C’est dire à quel point ce plafond si bas, tranche lui aussi avec l’altitude stratosphérique à laquelle plane le cœur de Carole. Au bas de la clinique Saint-Augustin, les rares passants que Carole croise affichent leur surprise face à l’allure primesautière qu’elle affiche sans pudeur, au risque de paraître inconvenante, et pour être franc, presqu’indécente. Mais cette idée n’effleure pas Carole le moins du monde. D’ailleurs, certains d’entre eux cèdent même à sa bonne humeur resplendissante et répondent sans retenue à son sourire. Carole est habitée d’une joie à faire se lever la ville toute entière, même encore à moitié endormie. Elle est toute guillerette Carole, en remontant le quai de Versailles, en direction du Cours des Cinquante Otages. L’éclat de rire cristallin de Delphine résonne encore dans ses oreilles et tourne en boucle dans sa tête, rythmant gaillardement son pas comme sur une chant de libération. Delphine avait tant ri, mais ri, … d’un fou rire irrépressible  quand Carole lui avait répondu que Philibert était son fils.

-« Hihihi,

Carole, ma petite folle,

ce que tu es drôle,

Hihihi ! »

Hier soir, pourtant, lorsqu’elle est arrivée chez Delphine, Carole traînait tout en elle un lourd cortège de chaînes, comme un bagnard traîne des boulets à ses pieds. Comment avait-elle eu la force d’accepter cette invitation de Delphine à partager leur soirée ? Et plus, si affinités. Qu’est ce qui l’avait poussée, pour la première fois, à laisser Philibert sous la sirveillance d’une baby-sitter ? Qu’est-ce qui.. .lui à pris ? La force ? Peut être … La folie ? certainement. Au point d’en faire ce cauchemar en pleine nuit, prisonnière sur ce piton rocheux, au bord du vide, au bord du vertige, au bord du délire, quand la solitude prend soudain l’odeur âcre du désespoir. Ce relent pestilentiel qui mène jusqu’au dégoût, puis à la paralysie et qui ferait préférer la mort à la vie. Il était temps. Il était grand temps. Il était même moins une, pense Carole.

« Hihihi, Carole ma petite folle, ce que tu es drôle… » La formule chante et chante encore en elle la résurrection, à chaque pas qu’elle allonge. Carole, mise en confiance par la réaction de Delphine avait fini par lui raconter son cauchemar.

Et Delphine, avec l’inconscience de ses vingt trois ans, enivrée par l’étonnante et superbe nouvelle que Carole était la maman d’un petit garçon de cinq ans, n’en demanda pas plus. Carole, elle, ne s’était pas, pour autant, sentie prête à confier la lecture de « son carnet de route » à Delphine . Sans doute en raison de la proximité de leur première rencontre, il y a une quinzaine de jours seulement. Quoi qu’il en soit, avec la précaution qui la caractérise, Carole n’y avait pas retranscrit certains détails trop secrets, qu’elle jugeait trop intimes et parce qu’ils appartiennent aussi à son Philibert.

Du point de vue de Delphine, la vie de Carole semble avoir été jusqu’ici bien pesante et compliquée, mais l’essentiel est que le meilleur est maintenant possible puisqu’elles se sont rencontrées. Et que l’avenir allait être formidable avait-elle conclu, de son sourire chavirant de gaîté et de promesses, lorsque Carole lui indiqua qu’elle devait à présent rejoindre Philibert et libérer la baby-sitter qu’elle avait engagée pour la nuit. « Hihihi, Carole, ma petite folle, ce que tu es drôle… » Le texte est facile à retenir et l’air est entraînant.

Un air si léger que Carole, rendue à l’angle de la rue Noire, vient de dépasser le marché de Talensac sans qu’elle s’en soit aperçue. 

– Suis-je étourdie , lance- t-elle à l’adresse d’Albert qu’elle croise justement à cet endroit là. Albert et elle sont voisins du deux pièces qu’elle occupe dans un immeuble de la place Viarme .

– Je vais devoir revenir avec Philibert, poursuit-elle.

A-t-elle l’air si transformée que cela pour que ce voisin réponde à peine ? Il à l’air tout penaud, comme s’il ne la reconnaît plus. Puis Albert se ravise et revient sur ses pas en bredouillant :

-Ah oui ! excuse-moi Carole, suis-je distrait, je ne t’ai pas reconnue ! Tout va bien, quand même ?

-Super, Albert ! Répond-elle en riant, et en pensant surtout au « quand même »

Lequel Albert se tient définitivement coi d’émotion devant cet entrain inhabituel de sa petite voisine, et s’en retourne, refait comme un merlan frit, sa liste de courses d’une main, et son cabas de l’autre, vers Talensac pour accomplir son invariable devoir du marché hebdomadaire. Dès qu’ Albert tourna les talons, contrit comme jamais elle ne l’avait encore vu, même sous les rouspétances de  Rogère, sa mégère d’épouse, Carole ne douta-t-elle pas un seul instant que ça allait certainement causer dans l’immeuble. Dès que la Rogère sera informée que « Carole avait l’air  toute gaite  de bon matin » !

« Hihihi, Carole ma petite folle, ce que tu es drôle… »

Ce qui est drôle, pense Carole, c’est que les gens sont douloureusement emplis d’empathie et de compassion lorsqu’ils vous voient malheureux, mais que votre bonheur les rend muets et inquiets. Ou envieux, peut être ?….

Er comme si vous leur aviez retiré un brin de leur prérogative de domination.

« hihihi, Carole ma petite folle, ce que tu es drôle… »

Le disque tourne allègrement dans la tête de Carole.

Ce qui est drôle, c’est que : oui ! je suis heureuse, et sans doute… folle … aussi. Delphine a raison.

Je suis probablement folle d’amour. Pour la première fois de ma vie, je crois bien que je le suis.

Amoureuse !

– C’est comme ça, quand on est amoureuse ?

Est-ce beau ? Ce n’est pas le mot qui convient. Merveilleux , serait plus approprié, mais c’est encore trop fade ! Sublime ? … peut être !… Amoureuse, vous m’entendez bien, tous ? Je suis a-mou-reu-se.

Je ne pense qu’à Delphine. Je n’ai qu’une envie, c’est Delphine. La revoir au plus vite,l’embrasser. Danser, oui danser. Mais avec elle, cette fois. Sans nous arrêter. Et puis rire, chanter, l’étreindre, voler avec elle, et lui dire que je l’aime. Et lui dire que tous ces mots, ce n’est pas que pour faire joli… En ouvrant la porte de l’appartement, Carole ne voit que le regard noir et sévère de Philibert. Empli de reproches à peine camouflés et tout juste étouffés. Elle lui ouvre les bras, le serre bien fort contre sa poitrine et entame les pas d’une valse pour lui faire partager son bonheur. Et tenter d’effacer le malheur des cinq premières années de la vie de Philibert. Le challenge ne lui fait plus peur. Il lui semble qu’elle est devenue assez folle et assez drôle désormais pour le réussir. Carole en a presque oublié que Gaëlle, la baby-sitter est là, à attendre pour prendre congé. Carole lui demande si tout s’est bien déroulé.

– Parfaitement, Madame, Philibert a été très sage. Il a seulement insisté pour que je lui relise l’histoire de la famille Ourson, car il n’avait pas tout compris, m’a-t-il dit.

– Merci Gaëlle, je sais, et je lui ré-expliquerai d’une autre façon, en cas de besoin.Enfin… j’espère ! Tenez, ce chèque , c’est ce que nous avions convenu. Il est possible que je refasse appel à vous, plus régulièrement, si vous en êtes d’accord.

Philibert est totalement bébête de voir combien sa maman est transfigurée, et pour tout dire il la reconnaît à peine, sa maman. Il ne comprend visiblement pas toute la pièce qui se joue devant lui. Mais à choisir, il préfère, et de beaucoup, cette maman-là. Alors, il sourit et partage avec elle une tendre série de câlins, comme il en avait rêvé depuis si longtemps, et dont il n’avait jamais encore connu une telle saveur.

– Philibert, ce midi, mon petit chou, nous allons manger au restaurant. Et ensuite nous irons nous promener au Jardin des Plantes, au milieu des animaux et des parterres fleuris. Au retour nous nous arrêtrons au miroir d’eau, devant le Château, Puis nous reviendrons par Les Machines de l’île. Tu verras l’éléphant. Il est énorme.

-Ouais, super ! Mais je croyais que tu allais au club de danse cet après midi ?

-Non, non, ne t’inquiète pas, je vais me faire remplacer pour aujourd’hui.

– Mais maman, que t’arrive t-il ? Que tu es drôle….

– Ne t’inquiète pas, mon petit lapin, je ne suis pas devenue… folle ! Mais le soleil s’est levé et nous allons pouvoir en profiter tous les deux, dit-elle dans un grand éclat de rire.

Yves le 17 01 2021

Un inoubliable samedi.

Pour Philibert, ce début de matinée continue à prendre des couleurs étonnantes. A voir l’état dans lequel se met sa maman après l’annonce du déjeuner au restaurant et de la grande promenade de l’après midi, ce samedi s’engage vraiment de façon inhabituelle A l’observer sauter partout comme une puce, faire courir ses yeux sans arrêt sur les aiguilles de sa montre, rechercher systématiquement son téléphone après l’avoir posé, l’entendre chanter dans la salle de bains, Philibert se dit que, décidément, il doit y avoir quelque chose de changé dans la tête de sa maman.

-Tant mieux ! Jubile t il en lui même. Mais quoi ?…

Ce qui est déjà acquis et solidement enregistré dans sa petite tête, c’est qu’il évitera aujourd’hui l’un de ces épouvantables samedis après-midi de garderie chez « tonton Albert  et  tante Rogère » comme il fallait les appeler par déférence et parce que ça leur faisait « tellement plaisir » , disaient- ils à chaque fois. Rien qu’avec une si formidable annonce, Philibert avait l’assurance de passer une journée extra-ordinaire, Un samedi de garderie en moins, c’est déjà çà de pris !

Qu’elles sont longues, mais longues, ces après-midis qui s’étirent comme une nuit sans sommeil. Qu’ils sont longs, mais longs, les ronflements de tonton Albert, qui couvrent les programmes de télévision. Qu’ils sont lourds, mais lourds, les soupirs de tante Rogère lorsque son « Nous Deux » lui tombe des mains sur la moquette et qu’elle se déplie péniblement de son fauteuil crapaud. Qu’ils sont lourds, mais lourds, les pas de tante Rogère, lorsque comme un veilleur de phare elle va se poser sur son balcon, mal camouflée derrière ses potées de papyrus et ses jardiniers de géraniums. Qu’ils sont tristes, mais tristes, ses commérages sans échos. On dirait qu’elle parle aux oreilles de son fauteuil et que ce sont les ressorts qui répondent dès qu’elle s’y laisse tomber à nouveau , lasse de ses allées et venues de punaise de balcon. Qu’ils sont tristes, mais tristes, les culs de bouteilles vides que tonton Albert aligne au fil de l’après midi dans ses casiers en ferraille. Elles attendent là, les bouteilles. Prêtes pour la déconsigne du mardi matin, chez l’épicier du coin, puisqu’Albert et elles n’ont plus rien à se dire. Qu’elle est triste, mais triste, l’immuable leçon de Géographie de tonton Albert, quand chaque samedi il règle son compte à la Loire-Atlantique.

-« Bah oui, p’tit Bébert, écoute moi bien   : Y’en a qui disent que Nantes est en Bretagne, mais c’est faux ! puisque moi, p’tit gars de Questembert , on m’appelle « l’émigré breton ». C’est pas de ma faute quand même si mes parents se sont exilés ici, rapport à la misère qui a suivi la première guerre mondiale.   Ils déconnent complètement par ici, à raconter n’importe quoi, mon p’tit Bébert… faut que tu le saches ! C’est important de connaître çà.»

Qu’elle est triste, mais triste , l’immuable leçon d’Histoire de tonton Albert, quand chaque samedi il règle son compte à Mitterrand.

– »Bah oui, p’tit gars, écoute-moi bien : Pétain a trahi la France en 40, et Mitterrand la Gauche en 81 ! Hé oui, c’est pourtant comme ça… , c’est un ami du syndicat qui me l’a répété. Et c’est Georges Marchais qui le lui avait dit. De sa propre bouche. Aussi vrai que tu me vois-là, mon p’tit gars. Faut que tu le saches ! C’est important de connaître ça.»

Voilà combien sont longs, lourds, et tristes, très tristes, les samedis après-midis de Philibert. La seule chose qui l’aide à supporter cette misère, le pauvre petit, c’est de constater que, de la même façon que le nez de Pinocchio s’allonge au fur et à mesure de ses mensonges, le nez de tonton Albert rougit au fur et à mesure de l’après midi. Et lorsque le lumignon vire franchement au carmin, alors Philibert tend son oreille impatiente vers les bruits de pas dans l’escalier. Il devine que ceux de sa maman ne vont pas tarder. Pour le libérer. Et ce samedi-ci, la garderie c’est avec maman ! Quel soulagement. Ça, c’est magique.

– Philibert, on est prêts ? on y va alors ! lance Carole.

Un arrêt express sur le palier, et quelques mots rapides pour excuser l’absence de Philibert cet après midi à tonton et tatate , éberlués, démunis, sonnés, éplorés presque, devant le Dubonnet du samedi midi leur tombant des mains. Et voici que la mère et l’enfant traversent déjà la rue.

– Vers le centre ville ! a précisé Rogère, médusée, à Albert inerte sur sa chaise et abattu par la violence du choc.

Le déjeuner s’annonce mal chez tonton et tatate. Rogère revient furibarde du bacon. Depuis le temps qu’elle tente de percer le mystère de la naissance de Philibert…et que la sacrée Carole est muette comme une tombe.

-Et le mystère de la nativité de Jésus Christ ? T’y a pensé, suggère Albert en reprenant un air inspiré. Cela peut lui arriver de temps à autre.

Puis un silence, lourd comme une enclume finit d’assommer l’ambiance de la cuisine et cloue la langue et le cœur du mari et de la femme, unis et ficelés comme dans un coffret de Pandore… Ces deux là se sont rejetés si longtemps, l’un sur l’autre la faute de ne pas avoir eu de progéniture…C’est comme si le démon revenait hanter l’appartement. On n’est jamais à l’abri d’une rechute. Le temps ne tue pas les douleurs…

-Oui, elle est bizarre, la Carole aujourd’hui, rompt Albert, se donnant subitement une contenance en versant la deuxième rasade de Dubonnet.

– Malgré tout, on est quand même samedi, début du week-end ! déclare t il avec un regain d’autorité, comme pour éloigner les ombres rampantes, sans pour autant renoncer à la tradition.

Pendant ce temps, Carole et Philibert se trouvent déjà au bas de la rue du Calvaire. Les artères de la ville sont désormais sous tension habituelle. Ils rigolent, et ils rigolent … tous les deux en se faufilant entre les voitures, sautant d’un trottoir à l’autre. Philibert la trouve très jolie Carole. Avec sa longue natte brune qui valse d’une épaule vers l’autre retombant sur sa petite robe à fleurs, légère et virevoltante. Quelle élégance. Et un minois, une prestance qui, apparemment, ne laissent personne indifférent. Philibert s’étonne de découvrir une maman libérée, qui offre aux passants son élégance raffinée. Sans fards, ni manières. Dire que c’est ma maman, pense t il. Hier encore, elle était excessivement protectrice, crispée, tendue, froide et revêche même. Aujourd’hui, c’est la naissance d’une autre maman, insouciante, bienveillante et aimante. Délicieusement aimante. D’un amour qu’elle distribue sans calcul. Philibert boit du petit lait. De ses petites jambes, il court pour ne pas lui lâcher la main. La chaleur douce de sa peau lui fait du bien au cœur, des sensations de confort et de bien-être, nouvelles pour lui. A hauteur de la Cathédrale, les cloches se mettent en branle, comme si elles célébraient une naissance.

-Il est midi, annonce Carole. Nous sommes à l’heure.

– Parce que nous avons rendez-vous avec quelqu’un ?demande Philibert, candide.

– Ah, non ! Mais nous avons un joli et copieux programme de réjouissances pour cet après midi, tu le sais. Et puis j’ai réservé notre table pour midi environ. Ce serait bien de pouvoir choisir un petit endroit tranquille, hein mon lapin ? Et aussi, Delphine, mon amie passera au moment du dessert, je veux te la présenter.

– Ah bon, c’est qui Delphine ?

-Mon petit chéri, euh !… Comment te dire ? … C’est une personne super, …tu vas voir. Je lui ai parlé de toi, et elle est impatiente de faire ta connaissance. Alors, comme elle habite pas loin d’ici, j’ai pensé que ce serait bien qu’on partage le dessert avec elle.

-C’est pour cela que tu as annulé tes cours de danse alors ? lance Philibert.

-Mais non, petit fou ! je suis seulement heureuse , un peu fofolle de joie, et je veux partager ce moment avec toi, mon lapin.

Voyant les yeux embués de sa maman, Philibert devine qu’il serait dommage de brouiller l’ambiance avec ses questions. Il tend ses bras vers Carole, entoure son cou bien fort et la gratifie de tendres bisous qui n’en finissent pas, ponctués d’un inoubliable :

– « Merci pour cette journée, Maman, je t’aime. Très fort. »

Existe-il plus jolie frimousse que celle d’un enfant pour vous faire vivre de si intenses vibrations ?Chavirée d’émotions, au fil du fleuve de bonheur sur lequel elle croit marcher en équilibre, Carole s’arrête brusquement. Est-elle gênée de ces effusions publiques indécentes ?

-Voici, nous y sommes , dit elle en reposant son Philibert devant l’entrée du restaurant de la rue du Maréchal Joffre.

Au fond de la salle, dans une courette paysagère, abritée sous une tonnelle, une petite table isolée les attend. Dans les yeux pétillants de Philibert, Carole devine que c’est l’emplacement idéal. D’un sourire qui veut dire « parfait », Carole remercie la jeune serveuse, car l’endroit est vraiment charmant. Et, pour la discrétion, on ne pouvait demander mieux. Seul un rideau opaque de branches où les glycines mauves et blanches semblent pouvoir être tentées d’échanger leurs plaisirs d’éclosions printanières. Un peu plus loin, il y a bien une cage ou s’égosille un couple de sereins, mais ce ne sont pas des perroquets, et les possibles secrets de table seront donc bien gardés. Pour la première fois de sa vie, Philibert a le grand honneur de pénétrer les mystères d’un restaurant. Il découvre la disposition des tables, les nappes parfaitement repassées, les serviettes soigneusement pliées, le protocole millimétré du personnel, les clients réjouis et bruyants de le faire savoir, et les décors rococos. Impressionné, mais ravi d’entrer dans le monde des grandes personnes. Et, pour une fois, sa maman est détendue, dégagée des tâches ménagères. Heureuse aussi d’être là, à partager ce moment privilégié, si rare et tant espéré avec son fils, Consciente du précieux enjeu des minutes qui s’annoncent. Gaie et solennelle à la fois. Elle ressent comme un souffle léger mais ferme passer sur sa vie. Une sorte de brise de douceur qui tournerait la page de son carnet pour qu’elle y écrive un nouveau chapitre. Le piton rocheux de la nuit n’est déjà plus qu’un lointain souvenir que la vague folle en préparation va ensevelir définitivement. Philibert la tire de ses rêveries et la fait rire de ses commentaires inattendus et de ses curiosités innocentes.

Le menu est simple. Car l’essentiel n’est pas dans l’assiette. Cependant, Philibert a carte blanche pour outrepasser les indices lipidiques habituels. Canette de Coca et ration de frites à volonté élargissent encore ses yeux et son sourire. L’heure du dessert approche et Carole regarde de plus en plus fréquemment sa montre et scrute l’entrée de l’établissement. Fatalement, un dialogue s’engage.

– Elle arrive à quelle heure Régine ? demande Philibert.

– Mais ce n’est pas Régine, c’est Delphine. Régine c’est le nom de ta maîtresse.

-Ah oui, c’est vrai. Delphine. C’est drôle comme prénom ! Je n’en connais pas dans ma classe.

– Elle ne devrait pas tarder maintenant.

-T’en as beaucoup de Delphines ? Euh, de copines, je veux dire …

-Ah ! Delphine, c’est ma plus grande copine, tu sais…c’est même ma seule, ma vraie copine.

– Et pourquoi je ne la connais pas, alors ?

– Parce qu’il n’y a pas très longtemps que l’on se connaît, voilà !

-Ah bon ! …

Philibert se tait un moment, car en réalité il se demande pourquoi il est si difficile d’obtenir des explications sur la composition de la famille Ourson, de la part de sa maman, alors qu’aujourd’hui elle est disposée à répondre ouvertement à toutes les questions qu’il lui pose sur sa vie à elle.

– Et elle est comment ta copine ?, reprend-il.

-Tu veux savoir quoi, mon chéri ? Son âge, la couleur de ses cheveux, sa taille ? Elle ne va pas tarder, tu pourras lui demander. Elle est très gentille, tu sais…et ça lui fera plaisir.

– Ben, c’est normal qu’elle soit gentille, sinon ce ne serait pas ta meilleure copine.

– Bon, je vais te dire : elle est très jeune, beaucoup plus jeune que moi. Tu vois, moi j’ai quarante deux ans, et Régine, elle va en avoir vingt trois. Et puis elle est grande, très grande, encore un peu plus que moi.

Elle est brune aussi comme maman, mais elle a les cheveux courts, comme toi ! Et les yeux bleus, comme toi aussi !

-Elle doit être belle alors ?…s’esclaffe Philibert.

– Ah, Justement, tiens, la voici qui arrive …

A quelques pas de lui, Delphine lui lance

-Alors, c’est toi le grand garçon ?

Intimidé par la réalité de l’arrivée de cette jeune personne à l’allure très assurée, la fine silhouette sanglée dans un Perfecto noir et les jambes moulées dans un jean bleu délavé, Philibert se contente d’un faible « oui » pendant que Delphine se baisse vers ses joues pour l’embrasser. Et les deux jeunes femmes, visiblement éblouies de leurs retrouvailles, se claquent la bise, tout à fait sobrement, comme le réclament les circonstances.

-Excusez-moi, tous les deux, je suis un peu en retard, explique Carole. J’avais prévu de venir à moto, mais elle n’a pas voulu démarrer, la chipie. Alors, je suis venue à pied. Je ne suis pas trop loin d’ici, tu le sais bien, dit elle en regardant Carole.

– Rien de grave, ma… euh, pardon, rien de grave Delphine, nous avons eu le temps de faire un peu de place pour le dessert… et puis nous avons papoté en t’attendant, Philibert et moi.

Puisqu’une troisième chaise avait été prévue, « l’équipe  au complet », (le mot de Carole fait bien rire Philibert), passe commande : une boule de glace pour lui et une tarte au citron pour chacune d’elles. Avec deux cafés, s’il vous plaît, ajoute Delphine. Delphine se préoccupe d’en apprendre plus de la bouche de Philibert. Des choses qu’elle connaît déjà, mais l’instant porte à s’apprivoiser réciproquement. Il est fier d’annoncer qu’il va bientôt avoir six ans et qu’il franchira les portes du CP après les prochaines vacances. Et fier, tout court, de l’attention que lui prête Delphine, il ose, admiratif, mais sans trop y croire :

– C’est vrai ? Tu as une moto ?… Tu me la montreras?…

– Bien sûr, je te la montrerai, ma belle moto rouge, quand tu viendras à l’Atelier, ou si tu m’invites chez toi, un jour…

Tant de folles promesses en si peu de mots propulsent Philibert dans une forme de béatitude qui serait totale si un gros nuage ne venait la perturber. Il se lâche. Le moment est venu, se dit il ;

– Dis maman, je ne veux plus aller chez tonton Albert et tante Rogère, le samedi après midi, quand tu es à la danse.

Carole et Delphine feignent et miment ensemble la surprise. Puis Carole répond :

-Oui je comprends bien, tu es grand maintenant…Mais tu sais « ça leur fait tellement plaisir » à tonton et tatate de te garder.

– Ben moi, je ne les aime pas ! dit il en fixant sa maman avec détermination.

– Bon… nous en reparlerons. Nous allons réfléchir Delphine et moi, pour voir si nous pouvons trouver une meilleure solution pour toi.

Le regard de Philibert sur Delphine lui infuse tant de douce complicité qu’elle en parait légèrement déstabilisée. Les yeux des deux jeunes femmes se croisent quelques secondes, dans un choc silencieux. Comme le bruit d’ un bouchon de champagne scelle les plus délicieux accords d’une vie. Généreux et solides. Le repas est donc terminé et le programme peut se poursuivre .

-Direction Jardin des Plantes, lance Philibert d’une humeur débridée. Une main dans celle de maman , l’autre dans celle de Delphine, c’est lui mène la danse, comme le dit Carole. A t elle la tête sur le parquet où elle s’est faite remplacer « au pied levé », pour l’après midi ? Non, c’est le moment présent qui l’accapare pleinement sur cette piste toute en courbes et lacets du Jardin des Plantes. Le bonheur simple d’une vie de famille semble s’y faufiler, comme pour esquisser une ronde sans accroc. Comme prévu entre elles, Delphine les quitte aux abords de la grande verrière où sont exposées les fleurs exotiques et tropicales. Ou plutôt, elle décide de les quitter. Mais Philibert voudrait bien qu’elle reste encore un peu. C’est à ce moment que Carole s’éloigne légèrement et va s’asseoir sur le banc le plus proche. Dans son sac, le vibreur du téléphone lui a fait signe et la ramène, cette fois, à l’idée du cours de danse en cours…Ouf, ce n’est pas cela ! pense-t- elle en reprenant son souffle. C’est seulement le syndic de l’immeuble qui cherche à la joindre, pour savoir si tout va bien pour elle.

– Bien sûr, Monsieur que tout va bien. Et mieux que bien ! renchérit-elle, d’une voix trahissant son exaltation. Pourquoi ? je ne devrais pas aller bien ? Excusez-moi, je ne comprends pas bien l’objet de votre appel…

– Mais… vous n’êtes pas informée… peut être ?

– Informée de quoi ? Que se passe t il ?

– Je suis vraiment désolé de vous l’apprendre au téléphone, mais je suis inquiet à votre sujet. L’immeuble est bouclé par la Police et les Pompiers. Je suis rassuré qu’il ne vous soit rien arrivé à vous même…ni… à votre petit garçon…

– Je peux vous le confirmer puisque nous nous promenons au Jardin des Plantes. Mais dites- moi…

– Je n’ai pas ce pouvoir, Madame. Je peux seulement vous recommander de vous rapprocher des enquêteurs qui se trouvent sur place. Ils m’ont demandé de vous passer la consigne, au cas où j’obtiendrais de vos nouvelles. Ils ont besoin de recueillir votre éventuel témoignage, ce serait bien que vous puissiez venir… mais ce n’est sans doute pas la place de votre enfant, vous comprenez.

– Non, pas tout à fait, mais je m’organise, et j’arrive au plus vite, merci Monsieur.

– OK. Je vous en prie Madame, c’est bien naturel. Je transmets immédiatement…Je dois couper, on me deman….

Peu perturbé par cet appel téléphonique, Philibert en a profité pour entraîner Delphine dans un jeu de cache-cache improvisé derrière les arbres qui certainement n’avaient pas été si proches témoins de tant de rires depuis belle lurette, pour la bonne raison que les pelouses étaient normalement interdites. Après un vague moment d’étonnement, Philibert oublie vite le départ forcé de sa maman. Du moment que Delphine a reçu les explications, il est en confiance. Entre la visite de la ménagerie avec ses dromadaires, ses chameaux, ses oies et ses paons qui le laissent perplexe quand ils déplient leur roue de superbes plumes, et entre la découverte du parcours du labyrinthe qui n’en finit jamais, jamais… le temps passe toujours trop vite. Et, bien que l’horloge de l’Église Saint Clément toute proche annonce déjà dix-huit heures, le retour de Carole n’est accompagné que d’un désarmant, mais apaisant : « Déjà ! »

Préalablement informée du drame par des messages de Carole, Delphine décide qu’il est plus que temps de regagner son domicile où son travail n’a pas dû avancer tout seul. C’est à peine si Philibert remarque que le programme initial va être amputé de l’arrêt au miroir d’eau, puis des Machines de l’île.

– De toute façon, maintenant, nous aurons plein d’occasions de revenir nous promener ensemble, conviennent en même temps Carole et Delphine avant de repartir chacune de leur côté. Philibert, à la main de sa maman, n’en finit pas de se retourner, jusqu’à ce que Delphine disparaisse de son champ de vision. Et la fatigue pointant le bout de son nez, c’est en tramway que se fait le retour. Au grand soulagement de Carole, l’attroupement provoqué par la tragédie de l’après midi s’est totalement volatilisé. En approchant, ses regards discrets se portent désormais sur le trottoir et l’entrée de l’immeuble. Carole allège ses pas. Les morceaux de bouteilles éclatées et les jardinières brisées ont été évacués. Les traces de sang ont été scrupuleusement effacées. Et, de fait, elle va pouvoir éviter les explications. Enfin, presque ! Car la question arrive :

– Ils ont déjà fermé les volets tonton et tatate. Ils sont déjà couchés ?

– Non ! j’allais oublier de te le dire, ils ont décidé de déménager cet après midi. C’est la raison pour laquelle j’ai dû vous laisser un moment tous les deux, Delphine et toi. Je voulais qu’ils me rendent les clés que je leur avais prêtées.

-Ils sont partis loin ?

– Très loin.

– Très très, très…loin ? Jusqu’en Bretagne ?

– Oui, encore plus loin que cela, je crois. Tu ne les reverras plus, ajoute Carole avec un rictus mélangé, étrange et indéfinissable de viduité, en fait.

-Ah, bon ! Tu crois que tonton est parti casser la figure à Mitterand… ?

Stupéfaite, Carole choisit de hausser les épaules et de laisser Philibert à ses suppositions vagabondes. Après le dîner, Philibert couvre Carole de câlins, à ne plus savoir pourquoi. Il aurait tant à dire. La surprise de la voir soudain si épanouie, sa maman, est sans doute ce qui illumine le plus sa ferveur.

– Tu sais maman, , je l’aime bien ta meilleure copine… je rigole bien avec elle… , elle est un peu folle. En plus, vous êtes très belles toutes les deux.

Ce soir, la lecture a passé son tour. Avant de fermer ses yeux, Philibert veut essayer d’arrêter le temps. Dans ces instants, s’il lui fallait trouver des mots, il bégayerait, il balbutierait son bien être . S’il lui fallait trouver des explications, il ne prendrait pas le temps de les chercher. Il en avait tellement rêvé, entre tant de tourments. S’il fallait expliquer ses angoisses passées, il s’en ficherait. Elles se sont envolées. Le tourbillon de joie qui le porte serait bien inspiré de ne jamais s’ essouffler. Par la bouche, par les yeux, par les yeux, par les oreilles, par le nez, par les doigts, Philibert a identifié le goût du bonheur . Il peut rêver maintenant. Il sait que les rêves se réalisent. Il suffit d’en faire. C’est si simple. Un jour ils débarquent, par surprise. Parce que vous l’avez mérité. Et c’est l’entrain qui arrive, la joie, l’allégresse, l’euphorie, le ravissement, l’extase et enfin la béatitude. De quoi emplir une vie formidable et celle de votre entourage et ne laisser aucune place aux démons. Occupé !

– Pas vrai Tonton ? C’est important de savoir ça….

Philibert sait qu’il n’est plus désormais la pièce de monnaie qui roule sur la tranche. Ne lui en parlez plus jamais, de cette image. La pièce s’est fixée ce samedi dans la tête de Philibert. Frappée des noms de l’amour, côté pile  et de l’espoir, côté face.

Yves le 27 janvier 2021

La Singerie.

Quelquefois Delphine s’étonne du mal de vivre dont souffrent trop de gens. Bientôt, les hôpitaux psychiatriques ne pourront plus accueillir tous les cerveaux fragiles que contient notre planète, se dit-elle, en regagnant son domicile.

D’où vient cette façon aussi répandue de rejeter la faute sur les autres aussitôt qu’un obstacle se présente. Après, c’est le règlement de comptes. Ensuite, la vengeance. Alors on aboutit à des tragédies comme celle qui s’est déroulée cette après-midi. Elle ne connaît ni Rogère, ni Albert, mais l’incident est, somme toute, déplorable. Ne vaudrait il pas mieux, d’abord, se parler, s’expliquer ?…Nous ne sommes pas des bêtes tout de même. Des sauvages ?

Peut être.

…Tout à coup, Delphine aperçoit la grande enseigne publicitaire qu’elle a récemment fixée contre le pignon de son domicile. C’est du plus bel effet : « Atelier La Singerie ». Ça en jette ! Elle en est très fière.

– C’est moi qui l’ai fait : conception, réalisation et pose. Signé Delphine ! s’amuse t elle, en continuant à s’apostropher en ouvrant la porte d’entrée.

Pour Delphine, pour elle au moins, la vie est belle. Surtout aujourd’hui.

Soudain, le téléphone sonne. Elle repère un numéro connu. Elle ne répond pas. C’est son père.

Premièrement, il le sait ! Depuis le temps qu’elle le lui a dit, qu’elle ne veut puis lui parler. Ni aujourd’hui, ni demain. Pas plus qu’hier. Jamais. Fini, c’est fini ! Parler, s’expliquer, oui c’est vrai, c’est nécessaire, mais à un moment, ça ne sert plus à rien. Il y a des limites à tout …C’est pourtant clair. Faut il le dire en latin ?

Deuxièmement, ….. euh ! Il n’ y a pas de deuxièmement. C’est comme ça, ferme et définitif. Et sans appel. C’est donc l’article premier qui s’applique. « Fini ! » ai-je dit.

Refermant la porte derrière elle, Delphine accroche longuement son regard sur le vieux réveil à cloches adossé au fond de l’étagère d’angle. Il n’a rien d’esthétique ce réveil et, pire, il dépare plutôt avec l’ensemble de la décoration et la bimbeloterie low-cost, façon Ikea. En plus, il ne fonctionne plus depuis des lustres. Pourtant elle s’était battue, bec et ongles. auprès de son frère pour le récupérer à la mort de leur mère, il y a deux ans maintenant. C’est le seul souvenir familial auquel elle avait tenu. Non seulement il lui remémore les plus beaux jours de son enfance lors de ses vacances à Luchon, auprès de sa grand-mère maternelle, mais aussi les aiguilles immobilisées sur minuit symbolisent l’arrêt irrémédiable du temps familial. Le passé, c’est le passé. Il pose là, le vieux réveil, comme un serment secret qu’elle s’est assigné. Elle ne le trahira jamais.

Même à la curiosité de Carole sur cet objet d’apparence saugrenue, Delphine n’avait répondu que par un sourire évasif.

Une citation de René Char est encadrée près du réveil. On ne sait deviner pourquoi. Delphine, elle, doit le savoir.

« Impose ta chance

Serre ton bonheur

Va vers ton risque

A te regarder, ils s’habitueront »

Avant, Delphine prenait encore le temps de répondre à son père, de lui expliquer qu’il ne devrait plus insister. Cependant, il se bloquait dans le déni. Ridicule ! Ou alors, acculé, il demandait pardon. Piteux !

Trop tard, mon vieux ! Ressassait-elle en son for intérieur.

Voici donc maintenant près d’une année qu’elle a décidé de ne plus jamais répondre.

Déjà, à dix sept ans, Delphine avait quitté le domicile familial. Là-bas, à Saint Germain en Laye, dans cette riche banlieue parisienne où elle est née et a grandi dans l’aisance. Cette fois elle n’avait pas supporté le manque de respect de son père. Qu’il la traite de « pédette » ou encore de « gouinette ». Non, mais !… C’est ma vie, de quoi je me mêle ! …

Jusqu’ici, elle avait tenu le coup, et n’avait jamais mené à bien ses projets de fugues qui avaient jalonné son enfance et son adolescence. En ces périodes, elle n’en pouvait plus des non-dits, de l’atmosphère pesante qui étouffait l’ambiance du foyer. Mais à chaque fois, elle avait fini par abdiquer dans ses conspirations de départ de la maison. « A cause des parents ». Pour ne pas faire encore plus de peine à sa pauvre maman. qui elle, se montrait volontiers compréhensive et ouverte à l’endroit de l’orientation sexuelle de sa fille.

Depuis que sa mère s’était enfin résolue à envisager l’idée du divorce, auquel elle avait renoncé depuis jadis « à cause des enfants », Delphine s’était désormais sentie libérée de sa responsabilité et du soutien qu’elle pensait devoir à sa mère, femme de l’ombre . L’ombre du foyer. Femme soumise. Soumise aux soirées potiches du Lion’s Club. Soumise surtout aux copieuses frasques libertines de son macho de mari.

Enfin ! Les projets d’émancipation de sa mère ouvraient des fenêtres de tir à Delphine. Elle se doutait bien que sa mère mettrait beaucoup de temps avant de franchir le pas …. de la porte. Mais l’intention de sa mère exposée au grand jour, Delphine commençait à ébaucher des perspectives de fuite. Oui, l’air pur ! Enfin !

Maintenant, Delphine n’attendait plus que la prochaine escarmouche.

En réalité, ce fut plutôt l’effet d’une bombe que produisit cette nouvelle insulte : «Petite Saphette ! ». Une de plus. Une de trop. Cette violence imbécile suffit à fracasser les hypocrisies qui avaient soutenu jusqu’ici, vu de l’extérieur, le solide édifice familial. Quoique déjà bien fissuré, vu de l’intérieur.

Instantanément les vérités des uns et des autres n’ont pas attendu pour exploser au grand jour, d’un coin à l’autre de la maison.

Certes, Julien, son frère, s’était contenté d’un imperceptible « Ouf » ! de soulagement, à l’annonce du projet de divorce.

Delphine, quant à elle, délestée d’un lourd poids sur le cœur, mais chargée d’un gros sac sur le dos, baccalauréat dans une main, et billet de train dans l’autre, prit, séance tenante, depuis la gare Montparnasse, la direction de Nantes. Et hop !

Sans se retourner.

A compter du départ de Delphine, jamais son père ne fut plus prévenant et attentionné avec elle. Avant tout, il s’agissait de la faire chaperonner par « un très cher ami du Lion’s club »  de Nantes.

Toutefois, la mission fut délicate. En effet, Delphine, encore mineure, ne voulait plus que son père s’occupe en quoi que ce soit de son avenir. Quand il fallut valider la location d’un logement ou encore appuyer la candidature de Delphine à l’entrée de l’école « Mode et Style » où elle avait déjà adressé un dossier, ce fut à nouveau« l’honorable ami » qui fit discrètement jouer le réseau « Lion’s ».

Pendant ses études, son père téléphonait parfois à sa fille. Jamais l’inverse. Delphine s’ingéniait alors systématiquement à abréger les communications.

-Trop tard ! ou bien : trop tôt ! s’empressait-elle d’annoncer toujours.

Un jour qu’ elle terminait son stage de fin d’études, son père lui avait annoncé que sa maman, tout à coup tombée dans les escaliers en marbre, était hospitalisée d’urgence. Il était recommandé de faire vite, car le pronostic vital était engagé. Tout de suite, Delphine s’était précipitée au chevet de sa maman et avait pu recueillir son dernier souffle.… ainsi que son alliance « qui portait trop de chagrins et de souffrances  pour qu’elle soit récupérée par ton père » lui avait-elle confié, dans un sursaut d’honneur et de fierté. Il y avait aussi dans la petite boîte l’alliance de son mari, qu’il lui avait jetée à la figure dernièrement.

-Je voulais que tu le saches ! murmura t elle à Delphine. Et en guise d’adieu, elle ajouta dans un sourire apaisé  et confiant :

– « …impose ta chance, serre ton bonheur, va vers ton risque… »!

Puis, ses mains sans vie purent se blottir dans celles de sa fille.

C’est pourquoi la charge de cet héritage, en forme de testament, interdit à Delphine de répondre à son père, y compris au téléphone. Assurément par fidélité à la mémoire de sa maman. Et sans doute par une infinie complicité entre elles deux.

Ici, à La Singerie, les terribles souvenirs portés par ces quelques objets qui lui restent , suffisent à lui rappeler cet outrageux gâchis des périodes de ses jeunes années à Saint Germain en Laye. Peut- être les a-t-elle placés là, de sorte qu’elle n’oublie jamais d’où elle vient ? Mais c’est tout.

Assurément, deux années après la disparition de sa maman, Delphine traîne encore en son cœur les marques de toutes ces injures et de toutes ces offenses dont son père s’est rendu coupable.

– Ne faudrait-il pas mieux se parler ? …

– Oui. Mais là, non ! Ce n’est pas envisageable. C’est l’article premier qui s’applique. Dura Lex, sed Lex.

Certainement a t elle décidé que rien mieux que le silence ne peut assagir tous ses ressentiments. Son père n’est plus qu’un numéro. Par conséquent, le 01 0x y4 z2 7w peut encore continuer à sonner autant qu’il le veut…ce numéro devra se résigner, tôt ou tard, à rendre gorge.

Tout comme le vieux réveil familial s’est immobilisé à zéro heure, le bruit de téléphone de cet horrible personnage cessera bien un jour de sonner. Certainement que ce numéro finira aussi par s’étouffer dans l’ ombre vague d’un lointain cauchemar. Amen.

Delphine a beaucoup à faire ce soir, mais ce recueillement singulier dans la petite entrée de sa maison s’est imposé à elle ! Comment laisser entrer la lumière de sa nouvelle vie sans fermer les persiennes du passé ? Comment respirer la pureté de l’air qui l’envahit sans évacuer les relents des fétides remugles d’hier ?

Saoulée de pléonasmes, Delphine saisit instantanément son téléphone et tapote sur le clavier.

Par application de l’article premièrement du code de la famille, la décision est prise sans plus d’atermoiements ni de cérémonie : le numéro 01 0x y4 z2 7w est déversé dans la poubelle, « que dis je ? dans le cimetière ! »  se ravise-t-elle, des appels indésirables. Alea jacta est.

La voie est libre.

Elle se prélasse un instant dans le canapé crème de son petit salon. D’un tour d’ œil rapide, elle tente d’évaluer la capacité de la pièce :

-Oui, ce n’est pas grand, s’avise t elle. C’est vrai ! …Mais il y a de la place…

Elle respire les fragrances subtiles qui parcourent les coussins.

-Ah oui, c’est le parfum de ma petite folle !

A force d’apostrophes, elle mesure l’immensité de l’évènement de ce jour. Elle cherche à comprendre les raisons du tsunami qui la transporte.

Ni elle, ni Carole n’avaient pourtant de manques à combler, ni de besoins à assouvir.

– Ça doit être ça l’amour : quand on n’a rien demandé. Un cadeau, une envie d’être en harmonie avec l’être aimé. Il vous tend les bras, comme il vous tendrait son cœur  et sa vie …La joie de faire plaisir, exclusivement faire plaisir… la tendresse attentionnée, partagée, l’infinie douceur de l’autre, la vibration des sentiments… si exquis et si rares…

Mais à ce point ?

Jamais encore Delphine n’a vécu de telles sensations, une exaltation aussi pure, aussi légère…Ou bien si peu ? Si brièvement. Sauf en rêves, forcément, mais ça ne compte pas.

Pour elle désormais , le mot « amour », n’est plus seulement un mot du dictionnaire. Il n’est plus seulement un concept. Il n’est plus une erreur ou une illusion non plus. Il n’est plus une ambition ou un défi. Il n’est plus un essai et encore moins un jeu.

Il est simplement un élan vers l’autre, une confiance, un don, une fusion, un cadre, des promesses. Cette fois, l’amour est là, palpable. Il est un nom, un visage. Il est un corps  à chérir, une fragilité à protéger, un bonheur à apprivoiser et à entretenir…

Autant de mots frissonnants de fièvre et de plaisir qu’elle s’apprête à adresser à Carole.

Carole, elle, l’a devancée.

Empressée, Delphine lit le message qui lui parvient sur l’écran de l’ordinateur.

« Ma Delphine, me voici rentrée. Tout a été mis en ordre et nettoyé. J’ai dit à Philibert que Tonton et Tatate ont déménagé et il n’a pas été trop curieux. Comme moi, il est tellement transformé par cette journée. Je ne le reconnais pas. Il me fait plein de compliments sur toi. C’est merveilleux.

Et moi, à voir ton sourire ingénu déverser tant d’optimisme, à voir dans tes yeux dégouliner des perles de pureté, à voir jaillir du creux de tes fossettes tant de gaîté, à voir ton pas chalouper tant de sérénité, je me dis que tu as été faite rien que pour le bonheur. Je suis heureuse moi aussi.

Infiniment heureuse.

Merci d’avoir partagé notre après midi et de m’avoir bien dépannée. Je suis désolée pour le retard que tu as dû prendre dans la confection des tenues. Ce soir, je m’organise pour fignoler mes chorégraphies. Je me propose de venir t’aider demain dimanche si tu le souhaites.

Plein de bisous. Carole

PS Philibert m’a dit que c’est lui qui va réparer la moto ! »

Transportée par ce message d’amour et après un dîner sur le pouce, Delphine sort du salon. Dehors, elle traverse le jardin par une allée de pas japonais et, rayonnante d’enthousiasme, accède à son Atelier de Couture.

Au fond, l’atelier est installé dans un bâtiment industriel désaffecté. Delphine l’a acquis il y a un peu plus d’ an, à la barre du tribunal de commerce pour un prix modique. L’ancienne fabrique de bouchons en liège avait dû déposer le bilan. Peu après le décès de sa mère, Delphine avait fait une proposition pour la reprise de l’ensemble : maison de l’ancien concierge de l’usine et l’usine elle même.

– « Va vers ton risque » dit le poème que lui a légué sa mère. Elle l’a fait.

La proposition fut acceptée.

Lors de l’emménagement, Delphine avait recouru à l’aide d’anciennes élèves, camarades de l’École, pour donner un coup de neuf.

Certainement, qu’elle n’a pas eu froid aux yeux, Delphine ! Certes, elle était sortie major de sa promotion. Certes, elle avait épaté ses maîtres de stage par son esprit d’initiative et sa maturité, mais de là à lancer son entreprise à l’âge de vingt deux ans à peine, n’était-ce pas un pari trop audacieux ?

Sans doute qu’une caution du papa aurait facilité les choses. Mais Delphine s’était farouchement opposée à toute transmission du projet entre les mains de son père.

Il faut dire qu’elle avait particulièrement soigné son dossier. Parrainée par l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises et par le Centre des Jeunes Dirigeants, Delphine avait déjà obtenu des promesses de contrats couvrant largement les neuf premiers mois d’activité.

Son projet visait le marché des métiers du spectacle de la Région : cirques, théâtres, maisons de la culture, clubs de danses, de musiques, chorales… Non seulement elle pouvait mettre ses talents créatifs et originaux en évidence, mais aussi elle appréciait tout particulièrement l’écoute que les décideurs de ces associations avaient réservé à ses propositions. Grâce à des études de marché préalables , elle avait même suscité une certaine attente.

Un prêt d’honneur cautionné par une association d’Aides aux Créateurs d’Entreprises avait consolidé ses démarches.

Et l’avantage d’une candidate à la création, par rapport à une candidate à un poste salarié, c’est qu’il n’y a personne à s’interroger sur ses projets familiaux.

Tant et si bien que les comptes prévisionnels et le plan de financement, mieux qu’équilibrés, franchirent sans coup férir les redoutables obstacles des comités bancaires, pourtant si prompts à se protéger derrière le premier paravent venu . Au bout du compte, sa rémunération, lui permettait largement de rembourser le prêt personnel de la petite maison. Elle avait même pu se payer une moto d’occasion: une DUCATI 916, pour son loisir et ses déplacements en ville.

Dès l’entrée dans le bâtiment, décorée de lès de tissus variés, l’accueil respire le bon goût et l’extrême propreté. Même la vielle machine à coudre mécanique Singer, une vieille pièce de musée, complètement hors service, a été conditionnée pour ravir les yeux. Des vases reposent sur des napperons brodés. Dedans sont disposés des bouquets de fleurs des champs multicolores . apportant une agréable touche de fraîcheur sauvage. Autant de soin ne peut qu’engager à pénétrer plus avant.

Sur la droite , le bureau est fermé. C’est logique. Sur la gauche, une porte ouvre sur une salle baptisée « Laboratoire » Ici, dans des cabines individuelles, sont effectués les essayages et les prises de mesures. Autour d’un mur, près d’un grand miroir, sont alignés des quantités de ciseaux de différentes formes et de différentes tailles, ainsi que quelques mètres à rubans. Ailleurs, sur une table sont disposés les catalogues. A côté, sur une autre table, quelques dessins de patrons, en cours d’exécution, attendent d’être complétés.

Plus loin, dans le vaste entrepôt, sont rangés les rouleaux de tissus, soit sur des étagères, soit posés sur des palettes soigneusement protégées pour recevoir les plus grands formats. Dessous les étagères, dans des cartons, sont rangés des coupons entamés et des chutes de tissus.

Entre les tulles, les rayonnes, les cotons, la feutrine, le lycra, la popeline, le satin, le laminé, les velours, les nylons et bien d’autres catégories de tissus, jusqu’aux imprimés et aux unis de toutes les couleurs, c’est un stock énorme qu’il faut gérer : environ cinq cent références qui mettent Delphine à l’abri des vicissitudes de délais ou de ruptures d’approvisionnements , mais qui exigent une gestion pointue et en temps réel.

Ailleurs, dans un coin du bâtiment, en revenant vers le bureau, les accessoires sont classés dans différentes boîtes. Devant, les boutons, fermoirs, rubans, élastiques… Derrière, les outillages : dés à coudre, pieds de biche classés par dimensions , aiguilles, lubrifiants, craies et crayons pour tissus. Au dessus se trouvent les papiers pour patrons et quelques pièces de rechange.

Enfin, dans l’atelier proprement dit, dans la lumière d’une large porte-fenêtre, trônent les deux vedettes, les deux «  singes » de la Singerie : la machine à coudre 591 de marque Singer, et la surjeteuse-recouvreuse de la même « famille ».

A la tête de cette « ménagerie », elle s’éclate. Il faut voir comme elle s’éclate la belle et jeune entrepreneuse !

Points droits, points zigzag, points de broderie, boutonnières fleurissent en un clin d’œil.

C’est évidemment beaucoup de travail, beaucoup de méthode, beaucoup d’anticipation , mais elle en est largement récompensée par les remerciements et l’enthousiasme de ses clients et par les commandes qui ne ralentissent pas.

Bientôt, ce n’est pas d’une employée commerciale dont elle aurait besoin, mais d’une habile couturière qui puisse également l’assister dans le domaine de la logistique : gestion des commandes, suivi des fournisseurs et des chantiers. Peut-être lui faudra t il aussi enrichir la Singerie d’une nouvelle machine ?

C’est dans ses plans à Delphine, lorsqu’elle se projette sur les mois à venir.

Elle a beaucoup de plaisir à revenir ici, en soirée, finir le travail de la journée ou à préparer celui du lendemain.

Et, ce soir, il y a quelque chose en plus. Et quelque chose en mieux, encore !

Le souvenir de la première visite de Carole à l’atelier lui faisait retracer le merveilleux chemin parcouru.

C’était il y a trois mois environ. Sincèrement, cette jolie femme qui s’avançait élégamment vers elle ne l’avait pas pas laissée insensible.

Sous la longue et soyeuse chevelure brune, derrière le regard velouté, et dans l’oscillation naturelle de sa démarche, il y avait de la classe. Comme la signature d’une Marque ! avait de suite pensé Delphine, carrément impressionnée.

Lorsque Carole s’était présentée en qualité de Responsable de la Danse à l’Opéra Régional des Pays de Loire, Delphine avait failli se laisser intimider.

Carole avait présenté son projet. Il s’agissait de mettre au point et de réaliser les tenues des quatre- vingt danseurs et danseuses de sa troupe pour les différents spectacles de fin d’année, fixés le samedi 28 juin pour le premier. Au Théâtre Graslin. S’il vous plaît. Ni plus, ni moins.

Delphine aurait pu se montrer affolée, anéantie peut-être, par un si monumental et si prestigieux challenge !

Ç’aurait été mal la connaître.

-Volontiers ! Avait elle immédiatement enchaîné, dans un sourire même pas forcé, même pas inconscient.

Le cahier des charges était lourd, immense. Et il s’ajoutait aux commandes en cours. Autour d’un planning serré chacune avait mis du sien pour rendre les choses possibles. A partir de la présentation des chorégraphies, les propositions et les choix de costumes pour les six groupes de danseurs et danseuses, en passant par la prise des mesures individuelles, la confection, les essayages définitifs, les modifications éventuelles, les reprises, et jusqu’aux dernières répétitions, il n’y avait plus beaucoup de temps à perdre.

Séduite par l’accueil chaleureux, professionnel et dynamique de la jeune couturière, Carole était repartie encore plus confiante et enthousiaste pour la représentation du 28 juin.

Comme convenu, des rendez-vous d’étapes hebdomadaires jalonnèrent l’avancement du planning. Le projet était mené tambour battant. A chaque fois naissait un peu plus d’estime entre la chef de ballet de l’Opéra et la couturière . De l’estime à l’enthousiasme, de fil en aiguille, de pas de deux en pas de deux … , la séduction est devenue brûlante et l’envie de fusion a plus que frémit.

Cela s’est passé hier soir. A la Singerie.

A la suite du rendez-vous de travail de vendredi, Delphine avait convié Carole à partager le dîner.

Carole n’avait pas hésité longtemps. Elle avait seulement pensé à Philibert, qu’elle laisserait seule pour la première fois. Prévoyante, Carole avait donc engagé une baby-sitter pour la nuit.

-On ne sait jamais, les rues de Nantes ne sont pas sûres la nuit, avait-elle dit. Sans plus de conviction.

Elle avait très bien fait.

Ce soir, dans l’atelier, assise près de ses «Singer », Delphine est à jour de son planning. Pourtant son cœur bat plus fort encore que le moteur de la machine à coudre.

Le beau temps est annoncé pour demain. La « Singerie «  avec son jardin, ses fleurs ses arbustes ses oiseaux, ses papillons et ses libellules seront en fête. Et les yeux bleus de Philibert, écarquillés, seront éblouissants de rouge. Comme la Ducati 916 qui attend sa visite, sous son petit hangar.

A deux pas d’ici, l’Erdre offre ses guinguettes , ses quais, ses berges, ses bateaux-mouches et ses innombrables châteaux.

C’est cette rivière qu’en son temps, François 1er avait baptisée la plus belle rivière de France.

On découvrit plus tard que cette distinction avait servi d’alibi au roi, pour justifier les nombreuses visites galantes qu’il venait y rendre, en cachette, à une amoureuse.

Demain, pour Carole et Delphine, main dans la main avec Philibert, l’Erdre sera certainement redevenue la plus belle rivière de France.

Yves, le 03 février 2021

Monsieur Johnny

En ce dimanche matin, Carole et Philibert avaient fait vite de se préparer. Philibert était sorti de son lit avant que Carole ait eu le temps de dresser la table du petit-déjeuner. Et il avait aidé. C’était bien la première fois ! Carole n’oublia pas de le complimenter. Ce devait aussi être la première fois. En ce dimanche matin, donc, le petit immeuble, encadré par d’autres bien plus imposants, parait enseveli dans un calme étrange, pesant de silences. Presque nerveux. Au bord de l’étouffement. De son côté, Carole réfléchit. Comment annoncera-t-elle à Philibert la triste réalité des événements de la veille ? Elle se préoccupe d’imaginer des alternatives. Sans le choquer. Et, en même temps, sans qu’il lui reproche d’avoir menti. Hier, elle n’avait pas su trouver les mots. Elle avait eu peur de faire pleurer Philibert. Ça n’aurait pas été malin de lui gâcher une si magnifique journée. Aujourd’hui, elle ne s’imagine d’aucune façon, non plus, lui parler de la tragédie alors que le garçon n’a de mots que pour Delphine, la moto de Delphine, la maison de Delphine,et le pic-nique sur la pelouse de Delphine. Inconsciemment, elle se remue les méninges, Carole, pour mettre toutes les chances de son côté. Il serait habile, en effet, d’ éviter la rencontre des voisins et d’aller provoquer leurs gaffes.

Habituellement, Carole et Philibert allaient systématiquement dire bonjour à Tatate et à Tonton, ne serait-ce que par politesse, ou pour voir si tout allait bien. Et, comme ce matin, Philibert n’a même pas posé de questions, Carole peut alors continuer à retarder l’obsédante échéance. Comme on rejette la poussière sous le tapis. Les augures de la météo ont vu juste : le ciel est prometteur et le soleil rieur. Les tenues légères et l’autobus jovial. Par prudence, Carole a préféré ne pas présumer des forces « du petit », en prévision de la journée qui s’annonce . De plus, elle avait insisté auprès de Delphine pour se charger du pique-nique qu’elle transporte dans un panier d’osier. Si bien qu’il n’est pas encore dix heures quand les deux invités tapent à la porte de la Singerie, chez Madame Delphine Desguilles. Carole profite d’une petite attente pour renouveler ses recommandations à Philibert. Puis la porte s’ouvre largement et les trois paires de bras se ferment sans calculs, en embrassades et effusions.

-T’as mis un short, c’est pour jouer au foot ? demande d’emblée Philibert à Delphine pendant que Carole recherche un endroit au frais dans la cuisine, pour y poser son panier.

– Pourquoi pas ! Répond Delphine à Philibert. Mais nous avons le temps, tu sais, toute la journée est à nous. Nous avons aussi la moto à réparer …, j’espère que tu n’a pas oublié. Je compte sur toi.

– Non, non ! Je n’ai pas oublié, dit Philibert, triomphant, tout en sortant de la poche de son short un tournevis et une clé à pipe en plastique. Il les a prélevés discrètement, à la première heure ce matin, de la mallette-mécano reçue au dernier Noël du comité d’entreprise de l’Opéra. Tout en se regardant, les deux femmes avalent leurs éclats de rire. Face au sérieux et à l’entrain de l’apprenti mécanicien, il serait maladroit de commencer par briser ses rêves. Delphine entraîne Philibert et Carole vers l’appentis en bois, adossé à l’atelier. La Ducati est là, brillante, rutilante, envoûtante, comme un sphinx mystérieux, redoutable, prête à rugir, affalée sur ses roues et ses deux béquilles. Interdit, Philibert bloque son élan en la voyant, recule de deux pas et agrippe la robe de sa maman. Comme pétrifié. Ses outils lui tombent des mains.

-Tu vois qu’elle est belle, ma moto ! Qu’en penses tu ? Demande Delphine

Philibert, encore impressionné et tétanisé de surprise ne sait plus ce qu’il en pense de la moto rouge plus grosse et plus grande que lui. Il est transporté, subjugué, ailleurs. A tel point qu’il ne voit, ni n’entend s’avancer vers eux un homme, marchant d’un pas mesuré et peu assuré. L’homme a entendu du bruit et il vient saluer. Le voyant s’approcher, Carole croit voir arriver un pauvre hère, à l’allure inquiétante, habillé de vêtements rapiécés et plutôt sales.

– Bonjour Monsieur Johnny, lui lance Delphine, d’un air enjoué qui se veut rassurant à l’égard de ses invités.

– Bonjour Madame Delphine, bonjour Madame et bonjour grand garçon.

– Delphine complète les présentations : Madame Carole Dieumegarde et son fils, Philibert.

Dans la bouche de Monsieur Johnny, Delphine s’appelle indifféremment, Madame Desguilles, ou alors Madame Delphine, comme aujourd’hui. Et avec les « potes » de la cloche, quand il évoque Delphine, il dit : « la Patronne ». Monsieur Johnny est le locataire du petit local en bois qui fait dos au hangar à moto, en prolongement de l’atelier. Dit autrement, par les potes de sa corporation, il est le clochard qui, depuis des années et des années, trouve refuge ici, chaque soir et en repart en milieu de chaque matinée. Delphine avait consenti, sous certaines conditions, à perpétuer le bail à titre gratuit que s’était arrogé Monsieur Johnny à la fermeture de l’usine à bouchons. A la reprise par la Singerie, il s’était engagé à maintenir les lieux en bon état de propreté, et à regagner « le château », comme il le désignait par coquetterie verbale, chaque soir, à vingt heures au plus tard, avec interdiction de tapage. En clair il avait interdiction de partager l’endroit avec qui que ce soit. Sinon, dehors. On ne badine pas avec le règlement lui avait fait comprendre, gentillement mais fermement, Madame Delphine. Monsieur Johnny, pensionné de La Marine Nationale où il avait occupé un poste de mécanicien, met un point d’honneur à respecter ces conditions. Et, en plus, il est toujours prêt à rendre service. Justement !

-J’ai regardé le démarreur ce matin  et j’ai nettoyé quelques pièces du carbu. Je pense que ça devrait démarrer maintenant, dit il.

– Ah, vous êtes trop gentil ! je vous remercie, j’essaierai tout à l’heure quand j’aurai ma clé. Merci vraiment Monsieur Johnny. …Euh, pendant que je vous dérange, vous n’auriez pas un ballon à nous prêter ? s’il vous plaît.

– Un ballon de foot ? Ah c’est bien ? ça! C’est pour le jeune homme ? Si, si, je dois avoir ça dans mon bazar, bien sûr. J’en avais gagné un, une fois, au match à la Baujoire. Venez voir au « château », … Si je le retrouve, bien sûr… Venez.

Bazar était un euphémisme pour décrire l’endroit. Cette salle unique, approximativement isolée, avait plutôt l’air d’un capharnaüm. Seuls les abords de l’entrée semblaient accessibles : une table et une chaise. Sur la chaise était accroché un sac à dos très endommagé et rapiécé. Il aurait sans doute pu raconter bien des aventures. Le long d’un mur : un point d’eau, embarrassé de tasses et d’ustensiles. A côté : un réchaud à gaz encrassé, posé sur un support fixé à la cloison. Dessous, une petite machine à laver. Flanquée par terre, le long du mur d’en face, gît une vielle paillasse toute déformée. Une guitare et un harmonica semblent s’y reposer. Des livres et des cahiers s’enchevêtrent aussi dans tous sens. Ça n’en finit pas. Pas vraiment de quoi s’aventurer. Carole émet discrètement à l’oreille de Delphine, l’idée qu’elle n’avait pas à s’inquiéter de l’invasion par d’éventuels squatters. Elles sourient. D’ailleurs, sur le revers de la porte une affichette confirme l’impression :

« Il y aura toujours de la solitude sur la Terre pour ceux qui en sont dignes » (Villiers de l’Isle Adam).

Une photo des lieux et de l’occupant, aurait moins bien assuré la présentation. Philibert lui, ne semble pas plus repoussé que cela. Bien au contraire, la « tapisserie » lui a tapé dans l’œil. Des posters jaunes et verts, bien que plus ou moins déchirés, plus ou moins passés de couleur, pendouillent un peu partout du plafond au sol. Il ne les quitte pas des yeux. Il s’imagine déjà se vanter, dès demain aux copains de sa classe, d’avoir vu plein de posters géants de joueurs du Football Club de Nantes… et même qu’il y avait des maillots pendus sur des tringles. Ouah ! Ils vont être tous jaloux ! Pendant ce temps, Monsieur Johnny continue ses recherches. Soudain, la une du « Presse Océan » du jour, posé sur la table, fusille le regard de Carole : « Drame place Viarme » avec des photos de Rogère et Albert ! Elle repousse le journal et le retourne prestement. Ouf ! Philibert n’a rien vu. … Le geste a découvert d’autres cahiers manuscrits qui se trouvaient sous le quotidien. Ils sont tachés d’encre et de graisse encore fraîche. Des crayons sont posés dessus. Ils attendent ? … Peut être.

– Tant pis, si vous ne trouvez pas le ballon Monsieur, dit Carole, ce n’est pas grave.

Philibert fait la moue.  Et Delphine prévient qu’elle en profite pour aller jusqu’à la maison pour récupérer la clé de la moto. Carole parcourt la page ouverte du cahier  :

-Dites donc, Monsieur, c’est vous qui écrivez ces textes ? c’est très beau, je trouve !

– Ah oui ! Vous trouvez ? Je m’amuse à écrire le soir, de temps à autre. Ou bien le matin avant de me lever … Ou encore la nuit quand je ne trouve pas le sommeil… J’aime bien.

– C’est mieux que beau, Monsieur ! Je trouve que c’est profond et… généreux. En plus, c’est rythmé, et même dansant presque !

Elle lit à voix haute :

« On m’ dit méchant

On m’dit sans cœur …et aussi :

je ne crois pas

je ne tape pas « donner la vie

sur les fem-mes donner un jour

ni les enfants donner une clope

ni les hom-mes ou un baiser

je ne suis pas pour la gloire

rancu-ni-er pour l’amour

dans l’mauvais temps pour espérer… »

j’aime les gens » …

-Bravo Monsieur, vous êtes doué, dites donc. C’est très beau, insiste t elle en applaudissant.

Si ce n’était le ballon qu’il attend comme un miracle, Philibert applaudirait bien lui aussi. Car ce Monsieur Johnny, c’est un faiseur de miracles , celui-ci. Il lui semble vraiment tombé du ciel. C’est le bon Dieu, peut être ? Ou un truc comme ça !

– Oui ? Vous trouvez ? Ça vous plaît ? répond timidement et presque étonné, Monsieur Johnny à Carole.

La beauté n’est sans doute que dans l’intention … ! poursuit-il.

….J’aime bien mettre quelques textes sur des musiques connues. Avant, je m’accompagnais à la guitare, mais maintenant, je ne chante plus. Je me contente d’écrire, et parfois, je déclame en ville, entre quelques intermèdes d’harmonica. Les cordes vocales n’obéissent plus. Pas facile de vieillir… conclut-il, d’une pourtant bien belle voix, grave et rocailleuse.

– Quel talent ! je vous félicite, Monsieur, j’aurais bien aimé avoir votre facilité naturelle, insiste Carole.

Philibert ne perd pas un mot de cet échange. Il est radieux de voir ce vieux Monsieur impressionnant, intimidé et presque gêné par les compliments de sa maman. La scène lui paraît sortir d’un conte.

– Ah, ça y’est, le voilà, je l’ai ! Dit Monsieur Johnny en lançant le ballon.

Il est à toi ! Bonhomme…, je te le donne, garde-le.

– Ouah ! Merci, Monsieur Johnny, s’exclame Philibert en bloquant le ballon de ses deux mains.

Delphine rameute les troupes en faisant sonner ses clés, et tout ce petit monde se retrouve devant la moto. Delphine s’installe et tourne la clé . Le moteur s’allume instantanément. Philibert reste la bouche grande ouverte. Du coup, certainement que Monsieur Johnny est encore mieux que le bon Dieu, pense t il. C’est sûrement un magicien. Le son du moteur est doux, régulier, harmonieux, comme celui d’une baguette sur une caisse claire. Carole entame quelques pas de danse. Delphine viendrait bien la rejoindre. Monsieur Johnny s’éloigne, sans donner d’explication. Il dit seulement à Madame Delphine d’attendre, que personne ne bouge, et qu’il revient tout de suite. Carole installe Philibert sur la Ducati, serré contre le ventre de Delphine. C’est génial, dit-il, en bravant et taisant sa peur du péril. Monsieur Johnny arrive en trottinant difficilement, un vieil havresac sous le bras. Il demande à Madame Carole de s’approcher de la moto. C’est pour la photo. Carole s’assoit sur le petit espace qui lui reste derrière Delphine et enserre bien fort Delphine et Philibert. L’instant est ouvertement festif. Et profondément solennel.

– J’en prends deux, dit Monsieur Johnny… Clic-clac. Clic-clac Ça y’est, c’est fait !

Delphine éteint le moteur. Tout le monde descend de la moto. Les rires et les larmes de joie, et d’émotion aussi, se fondent et se confondent. Les regards de Delphine et de Carole se croisent, francs. Ils se mêlent, sincères.

Comment ne pas perdre la tête ?

Monsieur Johnny sort un harmonica de sa poche et entame « Les amants de Saint Jean » Carole entraîne Delphine dans la valse. Delphine chuchote à l’oreille de Carole :

-Toi aussi, tu sais, tu es « faite pour le bonheur » .

Carole veut bien l’espérer, maintenant. Monsieur Johnny devient guilleret. « Lui, en tous les cas, il est certainement fait pour comprendre la vie » ! se murmurent les deux amoureuses en dansant comme des folles. Philibert est assis sur le ballon. Tout va bien vite dans sa petite tête. Bien trop vite, au rythme de ces pas audacieux. Il n’arrive pas à suivre tout à fait la cadence. Il n’est sûr que d’une seule chose : Monsieur Johnny est un magicien. Hier, ça allait encore : la baby-sitter, la suppression de la garderie du samedi, le déjeuner au restaurant, le dessert avec Delphine, la promenade au jardin des plantes, et enfin le déménagement de Tonton et de Tatate, tout cela il arrive à suivre à peu près. …

Et aujourd’hui, voici que ça recommence : la maison de Delphine, la moto, les posters du FCN, le ballon, la photo, Monsieur Johnny. Et sa maman qu’il ne reconnaît plus, tellement elle à changé, en si peu de temps! Même qu’elle est toujours joyeuse maintenant, et encore plus jolie qu’avant. … Et dire que la journée ne fait que commencer. Si c’est comme ça, quand je serai grand, je ferai « Monsieur Johnny » comme métier. Ou au moins magicien…. Ou alors, si c’est trop dur, je ferai écrivain. Pour rendre la vie plus belle. ….La valse est terminée. Monsieur Johnny s’en retourne après un signe de la main. Il n’a pas osé féliciter les deux jolies femmes. Il chantonne en s’éloignant discrètement. On dirait que même sa voix est guérie ! Delphine et Carole n’en finissent pas de lui adresser de bruyants mercis Philibert sort de ses rêveries. Il rattrape Monsieur Johnny et lui demande s’ils pourront se revoir un jour.

-Bien sûr, Philibert ! lui répond Monsieur Johnny. Enfin, tu demanderas à tes… Oui, enfin euh… tu demanderas, je veux dire.

Puis Philibert, ballon sous le bras, vient rejoindre Carole et Delphine qui discutent entre elles en retournant joyeusement vers le jardin.

Yves le 08 02 2021

« L’aristo du-château »

Sac à dos en bandoulière, Johnny arpente nonchalamment les bouts de trottoirs qui le mènent vers le quartier de la Cathédrale, près de la Porte Saint Pierre. Le dimanche matin, son petit marché de l’aumône y est généralement lucratif. La recette vaut largement celle des autres matins en plein centre ville. N’exagérons rien, non plus ! Juste de quoi voir venir lundi et mardi, et de contourner la cohue des soupes populaires, avec leurs bousculades et leurs invectives. C’est déjà beaucoup. Il a son honneur, lui aussi, « l’aristo-du-château », comme on l’appelle souvent. Et à la longue, il a aussi ses fidèles du dimanche matin. Les liens se nouent et probablement que certains s’inquiéteraient de son absence. Et puis, sans déposer la piécette dans la timbale de Johnny à la sortie de la messe et avant la queue à la pâtisserie, le dimanche n’aurait pas sa saveur ni son confort habituels . Il manquerait ce goût sucré de la bonne conscience saturnale, celle qui apaise une semaine de tirailleries ordinaires et qui atténue les crispations du retour au bureau du lundi matin.

Johnny aime cette clientèle du dimanche matin. Et si on le sollicitait, il militerait volontiers contre la fermeture obligatoire des commerces le dimanche. En plus, le dimanche matin, dans ce quartier embourgeoisé et bien-pensant , il règne là une confortable tranquillité. La concurrence des paumés du petit matin n’a pas émergé encore de ses comas éthyliques, et celle des « durs de durs » est au repos hebdomadaire, par application rigoureuse du Code du Travail. Ce matin pourtant, depuis son départ du château, Johnny peine à se motiver. Il se pince pour comprendre ce début de matinée à la Singerie. Il s’interroge.

«… La patronne et son amoureuse. Est -ce une apparition ? Ou un rêve ? Non bien sûr, c’est en vrai ». Mais il n’y croit toujours pas .

« Si, si, se reprend-il, c’est vrai ! ….Euh,oui !… Mais un rêve, lui aussi est vrai, cependant il n’est pas réel ! » Les équations se percutent dans le cerveau de Johnny.

«  Oui, mais j’ai pris la photo, donc c’est réel… »

« En tous cas, Quelles beautés, ces deux là!  Quelles promesses de bonheur…aurait dit Stendhal.

On se serait cru à un mariage ! Et dire que c’était moi le témoin, et même que j’ai pris la photo, et que j’ai fait l’orchestre du bal… …Et que le petit Philibert avait l’air aussi éberlué que je l’étais… et qu’il voudrait qu’on se revoit… et que je le voudrais bien, moi aussi, lui raconter des histoires, jouer de la musique avec lui, l’emmener voir les matchs des « canaris », écrire des poésies ensemble plus tard, quand il saura écrire, que sais je encore ? …Mais que, comme un imbécile, je n’ai pas su lui répondre…. Parce que c’est compliqué aussi pour moi, mais c’est pas de ma faute…parce que je ne le peux pas … parce que, avec cette histoire…Toujours cette histoire, Putain de Putain !…Font chier , à la fin !» Cette histoire  rejette violemment Johnny vingt cinq années en arrière. Et ça lui fait encore mal, très très mal, comme des gifles dans la figure, des coups de points dans l’estomac, et des glaives dans la poitrine, et du tonnerre dans la tête. Surtout aujourd’hui. La journée avait peut-être trop bien commencé. Il s’assoit sur un banc, dans un petit square du bord de l’Erdre, à l’écart des passants, à l’ombre des regards. Ce matin, il n’ira pas plus loin, il n’ira pas au boulot. Il ne l’a pas décidé ainsi, mais il en est incapable. Et ce n’est quand même pas de sa faute à lui, Johnny ! Putain de Putain !….S’il les tenait, les juges qui lui ont fait ça !

« On m’dit méchant

On m’dit sans cœur

Je ne crois pas

je ne tape pas

sur les femmes

ni les enfants

ni les hommes

je ne suis pas

rancunier »

Il est tout frais dans sa tête et dans son cœur ce texte qu ‘il a écrit ce matin.

« Même que Madame Carole, elle m’a dit que c’est beau » Qu’est-ce qu’elle est chouette cette Carole ! Et puis alors !… sculptée comme une danseuse, coiffée comme une princesse… Et Madame Delphine, c’est pas une imbécile non plus, hein ! elle a su choisir ! Sacrée patronne, va… !  C’est « quelqu’un », la Madame Delphine !»

Le dos courbé, la tête entre les mains, les souvenirs les plus sombres de sa vie reviennent et prennent le dessus. Par expérience, il sait que la séance de torture rôde …ça faisait longtemps. Johnny se prépare à une séance de résistance. Par expérience, il sait que ça va durer un peu, il faut seulement courber l’échine. Une fois de plus.

« Alors pourquoi ne m’ont ils pas crû, eux, les juges ? C’est pas moi qui avait jeté le petit Jules dans la Loire, …enfin ! Pour qui m’ont il pris ? Qui est le salaud qui a fait le coup ? Je n’en sais rien, moi …je leur ai dit et répété cent fois…ou mille peut être…je ne sais plus… que pour faire des choses pareilles, faut pas être humain. Mais y en a qui ont témoigné contre moi, et voilà ! Vingt ans de prison ! Putain de Putain ! Fait chier….et pendant ce temps, le coupable court toujours. Encore heureux que j’en suis sorti au bout de dix… Parce que je me suis tenu à carreau… Encore heureux qu’en taule, Je me suis inscrit aux ateliers d’écriture de Madame Catherine … Elle est chouette, Madame Catherine ! C’est « quelqu’un » Madame Catherine… Avec elle j’ai vidé la colère, J’ai mis des mots puissants dans la gueule de la Justice. Tant pis ! Ça fait du bien … j’ai remis un pied dans l’espoir… et puis les deux. Et j’ai repris confiance en moi. »….

« Mais faut que je continue, et que je recommence à chaque fois que ça me revient dans le pif… Et v’la qu’aujourd’hui, ça revient! Et pas à moitié… J’ai la tête par terre, à cause du p’tit Philibert. Forcément, la douleur se réveille … Mais ce n’est pas de sa faute, au p’tit bonhomme, je ne lui en veux pas. En plus il est adorable le fils de Madame Carole. Il ne pouvait pas le deviner, le pauvre garçon, que je n’ai pas le droit d’approcher les enfants quand ils sont seuls…

…Et que c’est marqué sur le jugement et sur mon casier. Et là, j’ai pris… perpète !  Et eux les juges, ils s’en foutent pas mal. Ils ont classé le dossier, et… au suivant. Tiens, je me demande bien comment ils vont faire pour le drame d’hier, à la place Viarme. J’espère qu’ils vont bien faire leur boulot cette fois, et qu’ils ne vont pas encore envoyer un innocent au cachot. Parce que moi, maintenant je n’en peu plus, de mettre un genou à terre, et puis les deux, et de me relever… pour retomber. A la longue ça me tue, tout ça …Heureusement, dans mon « château», personne ne vient m’embêter. Ils peuvent bien se moquer de moi, mes quelques copains sans abris quand ils m’appellent ironiquement « l’aristo du château » ! S’ils devinaient pourquoi je me barricade dans mon « château », ils rigoleraient moins. Il n’y a que Madame Desguilles qui le connaisse, mon secret. Il a bien fallu que je lui explique pourquoi j’y tenais au « château ». C’est pourquoi elle m’a proposé de rester là, la patronne ! Et, avec elle, j’ai confiance. Je sais que ce secret là, il ne sortira jamais de la Singerie.  Madame Desguilles, c’est « quelqu’un » ! comment dire ? … Ah, oui, j’ai trouvé le mot juste, Madame Delphine, c’est ma confidente …Heureusement qu’elle est là. »

Johnny pose son sac sur le banc, Il en sort un cahier. Puis, comme à chaque coup dur , son encre tantôt acide, tantôt tendre, crie ou chuchote sur les lignes, écrase ou caresse le papier, écrit les misères ou les douceurs de sa vie. Régulièrement, « l‘aristo » repose son crayon sur ses genoux, pour quelques instants de respiration. C’est comme un aérosol. Entre deux pages, souvent Johnny repense à « Catherine-de-la-prison », et à ses ateliers d’écriture.

«  Tiens ! une aristo, cette femme aussi ! On s’entendait bien tous les deux… avec ses sourires malicieux, sa chevelure auburn ondulante de douceur, son regard clair et apaisant, ses paroles bienveillantes et qui ne jugent jamais…. »

Il y repense aussi lorsque son sommeil fait chambre à part ! A ces moments là, il se souvient de Madame Catherine, et il écrit. Comme elle le lui a appris à écrire. A changer les nuages en soleil, la pluie en parfum, à semer des étoiles dans la nuit, à marcher sur l’eau, à transformer les peurs en envies, …et même à chanter la mélancolie, à inventer … une autre vie… Et ce matin, avant de partir, Johnny a eu cette intuition de vérifier si sa « boîte à pharmacie » était dans son sac. Il n’avait rien oublié. Sur son banc, il pense à Madame Catherine, il se redresse, reprend son crayon. Et sur son cahier les mots succèdent aux mots, les phrases aux phrases et les poèmes aux poèmes.

« Elle est chouette, Madame Catherine. C’est une artiste. Que dis-je ? C’est plus qu’une artiste. C’est une « artiste-magicienne-pharmacienne ». Elle, Madame Catherine, c’est…Comment dire ? Comment trouver le mot juste ? Ah, oui : elle, c’est ma sauveuse » !

Johnny a fini sa page pour ce matin. La vie est belle. Ce long monologue et ces quelques lignes que Johnny vient de gratter l’ont quelque peu ragaillardi. Une fois de plus, il se reconnaît une belle résistance aux assauts de la vie. Derrière sa conscience, derrière les rideaux de l’écriture et ceux de la musique, derrière ses refuges et ses arpèges , il se considère grandement digne de sa solitude. Finalement, il la vit bien sa solitude, Johnny, car il s’applique chaque jour à la mériter. Comme une incomparable récompense. Et puis, lorsqu’il fait le tour des personnes qui comptent encore pour lui, Johnny n’a pas besoin de tous les doigts d’une main pour les compter. Sa famille de sang lui a tourné les talons il y a vingt cinq ans. La femme, les enfants, le clan et tout le bataclan, tous, sans exception, ont pris la poudre d’escampette, quand « l’affaire » a soufflé sur la famille, comme une tornade sur un bouquet de girouettes. Même aux Assises, ils n’étaient pas venus. Même aux parloirs, il ne les a jamais vus.

– »Faut croire que l’amour ne pèse pas lourd » s’était il contenté d’écrire. C’est bien peu. Mais c’est tout ce qu’il trouverait à leur répéter, aujourd’hui encore, puisqu’ils n’ont jamais répondu.

Il n’y pense plus. Il en croise parfois de ces zombies, dans les rues de Nantes. Leurs regards se détournent systématiquement. Comment lui, Johnny irait-il courir après des courants d’air qui lui filent entre les doigts? Parmi les collègues de la rue, Johnny ne compte plus que quelques potes.

– Ce milieu est cruel : il a la mémoire tyrannique, la cohabitation épineuse, et l’amitié granitique. Comme le pavé , dit il.

Alors voilà. Voilà les personnes importantes de son entourage : Madame Catherine-de-la-prison et Madame Delphine-du-château…

…Et puis Carole, maintenant. Et puis Philibert, forcément.

Johnny range son cahier et son crayon dans le vieux sac à dos. L’heure de la sortie de l’Office est largement dépassée. Tant pis. Dimanche prochain il mettra un petit mot d’excuse devant sa timbale. Ce sera commerçant. Dans ce quartier, la clientèle de bourgeois et d’aristocrates est tellement engoncée dans ses principes de bienséance. Puis il ressort l’harmonica de la poche de son sac à dos. La vie est là, qui lui tend les bras, et finalement Johnny lui reconnait toujours des excuses pour l’embrasser, pour l’aimer, cette putain de vie. Et, quoi qu’il en soit, Johnny a toujours quelque chose à lui donner. Que la fête continue.

Musique, maestro. Musique, l’aristo !

Johnny va jouer pour les passants, pour leurs sourires du dimanche, pour l’éclatant soleil de printemps, et pour… pour tout ce que vous voulez … et, de toute façon, pour son devoir d’être heureux. Et parce qu’en plus, aujourd’hui, Mesdames et Messieurs, c’est jour de fête à la Singerie.

Yves, le 15 février 2021

Jour de fête

Pendant ce temps à la Singerie, Carole et Delphine poursuivent leur discussion . Elles s’assoient sur le banc au bord de la pelouse. Tout en poussant du pied le ballon que Monsieur Johnny vient de lui offrir, Philibert les rejoint.

– C’est qui Monsieur Johnny ? Demande t -il en s’adressant à Delphine.

– Ben tu as vu ! c’est le Monsieur qui habite là.

– Oui, mais c’est qui ? … C’est ton papa ?

– Ah ! Sacré Philibert ! Mais non, pas du tout. Il habite là, c’est mon voisin, c’est tout.

– C’est ton tonton, alors  ?

– Ben pourquoi veux tu qu’il soit mon tonton ?

– Parce que moi, mon voisin de l’appartement, c’est mon tonton Albert… dit-il en poursuivant son raisonnement.

La réflexion de Philibert sur tonton Albert provoque un silence embarrassé. Et Philibert s’impatiente :

– C’est ton papa alors, Monsieur Johnny ?

Carole fait remarquer à Philibert qu’il est bien curieux, tout d’un coup… avec ses questions.

-Ah , non ! pas du tout, ce n’est pas mon père répond Delphine mi-amusée, mi-surprise. En réalité, Delphine n’a aucune envie de parler de son père, même plus tard, mais surtout pas aujourd’hui… Pour gâcher la fête ? Non ! merci. Et jamais, elle n’aura envie d’en parler, elle l’espère bien.

– Monsieur Johnny, ce n’est pas mon mari non plus ! s’esclaffe-t-elle aussitôt pour couper court.

– Ben, dis donc, heureusement, que ce n’est pas ton mari! répond Philibert sur le même ton. Parce que t’es déjà amoureuse de maman…

Carole et Delphine sont enchantées de l’orientation que prend la conversation. Elles se disaient tout à l’heure que le temps allait venir de mettre de l’ordre dans la tête de Philibert à leur sujet, et de fait, de tenter de lui préciser de nouveaux repères.

Carole enchaîne :

Donc, vois tu Philibert, Delphine , c’est comme si c’était ma conjointe… tu comprends, mon chéri ?

– Oui, comme un mari ! c’est cela ? Sauf que t’es une femme , toi ! dit-il à l’adresse de Delphine.

Donc, tu n’es pas mon papa .

– Oui, mais c’est comme un papa, si tu veux ! Ou plutôt, comme une deuxième maman, si tu préfères, confirme Delphine. … Mais si tu m’appelles Delphine tout simplement, ça sera parfait pour moi. Ça te convient de m’appeler Delphine ?

– Ouais, c’est joli comme nom ! Mais vous êtes mes parents  alors? conclut Philibert, tout heureux de commencer à comprendre ce qui lui arrive.

– Tu as raison, nous sommes tes deux parents. De toute façon, tu sais, mon petit ange, les vrais parents, c’est ceux qui nous aiment. Et Delphine et moi on t’aime énormément, insiste Carole en serrant très fort Philibert et Delphine dans ses bras. Nous sommes tellement heureuses d’être tes parents.

La déclaration impromptue et sincère a jailli comme une gerbe de lumière et elle éclaire chacun d’une nouvelle émotion, sublime au milieu d’un silence devenu quasi religieux. En réalité, personne ne s’était préparé à ce scénario si vif de spontanéité et si brûlant de vérité. Carole et Delphine mesurent en elles-mêmes la portée de l’amour qui les unit et de l’engagement réciproque qu’elles viennent de prendre l’une vis à vis de l’autre, ainsi que vis à vis de Philibert. Ce bonheur arrivé de nulle part, comme un cadeau du ciel les transfigure. Elles rayonnent de tous leurs traits. Philibert aussi. Les réponses l’ont apaisé. Et ces deux visages qui baignent dans la lumière c’est de l’amour en assurance-vie ! Il sait où il est, et il s’y trouve très bien. Lui aussi, comme la plupart des copains, il a deux parents désormais. Et décidément demain matin, il en aura des choses à leur dire à ses copains, eux qui ne ratent jamais une occasion pour se moquer de lui. La revanche mûrit dans sa petite tête. C’est lui qui tranche le moment de grâce qui s’était installé sur ce banc :

– Dis maman, tu diras à la maîtresse que j’ai deux parents, maintenant ?

Imaginant l’immense bouleversement que cette nouvelle produit pour Philibert, Delphine annonce

qu’elle ira, elle aussi, dès que possible avec Carole se présenter à la maîtresse.

– Oui, super ! Comme ça, tu viendras me chercher aussi, des fois ?

– Bien entendu, mon lapin ! Le rassure-t-elle en se levant. Puis Philibert l’agrippe par le cou et Delphine le serre bien fort contre son cœur. Jamais encore Delphine n’avait pensé à un tel destin, aussi fulgurant et aussi transcendant. Passe encore de rencontrer l’amour de Carole, le vrai amour, celui qu’elle n’a pas vu venir, qui lui est tombé dessus comme la foudre ! Mais connaître en même temps, comme en cadeau de bienvenue, le chari-vari de la parentalité, elle ne pouvait qu’en chavirer de bonheur certes, mais aussi de sentiments surréalistes. Dans ses songes les plus élaborés de sa situation d’homosexuelle assumée, la question de la parentalité n’avait jamais encore éveillé en elle le moindre frisson. Ni même le moindre soupçon de frisson . Était-ce en raison de ses vingt deux ans seulement ? Ou était-ce la conséquence de sa propre enfance déçue et qu’elle aurait refusé de reproduire ? Ou était-ce parce qu’elle n’avait pas eu l’occasion d’en avoir envie ? Ou était-ce parce qu’elle avait décidé que cela ne doit pas résulter d’ un choix égoïste, écrit sur une sorte de plan de carrière familiale, un planning d’avancement vers une vie « conventionnellement réussie » ? Ou était-ce…. ? Va savoir. Sa sensation est tellement intense quand son cœur et celui de Philibert, blotti dans ses bras, se répondent si fort l’un contre l’autre, qu’ elle voudrait que le temps se suspende aux battements de leurs cœurs. Dans son corps, jusqu’au creux de son ventre, une onde de volupté l’envahit jusqu’aux limites du raisonnable. En cet instant , ce que ses yeux disent à ceux de Carole est plus solennel que des mots sous le sceau d’une enveloppe, plus solide que des paroles soumises aux caprices des vents. Ce que disent ses yeux, c’est une sorte de serment indicible, comme un passeport tacite vers les chemins inexplorés d’une chasse aux trésors infinie. Delphine n’a pas imaginé que Carole pouvait lui faire un don si intense. Dans un inoubliable geste de tendresse Carole caresse d’une main le ventre de Delphine et pose ses lèvres sur ses paupières closes. Pour qu’aucune perle de bonheur ne se perde. Jamais. Pour elle-même, Carole vient aussi d’effacer de son esprit l’horrible image de la naissance de son Philibert, dans cette chambre d’hôpital où elle avait cru mourir de solitude et de chagrin. Leur Philibert vient de renaître. Dans la joie et dans l’amour, cette fois. En reposant maintenant Philibert sur la pelouse, Delphine se penche vers Carole et lui susurre à l’oreille des mots qu’elle avait déjà prononcés, comme un générique jubilatoire que Carole avait déjà tellement appréciés :

– Carole, tu es vraiment une petite folle.

Tel un feu d’artifice, c’est une rigolade générale qui fuse dans tous les sens, faisant éclore de leurs gorges déchaînées des bouquets d’octaves, comme des pétales de toutes les couleurs . C’est sa façon à elle, Delphine, de se réfugier dans la drôlerie quand elle veut se libérer d’un trop plein de sentiments. C’est sa façon de se protéger quand la tempête de l’émotion vient soulever, jusqu’aux franges du dernier voile, les ultimes frontières de l’intime. Tout en taquinant Philibert. Carole propose de mettre la dernière main à la présentation du pic-nic.

– En attendant, va jouer au ballon avec ta deuxième maman, lui propose-t-elle.

Interpellé une nouvelle fois par la grande décontraction de sa maman à laquelle il n’a pas eu le temps de s’accoutumer encore, Philibert ne se pose cependant pas plus de questions et ne se fait pas prier.

– On fait des buts  Delphine ? Et tu fais le goal, commande-t-il à Delphine.

– D’accord…dit-elle, bien incapable de toute façon, à l’heure ou tout danse encore autour d’elle, de s’opposer à quoi que ce soit.

Pendant ce temps, Carole tente de s’organiser. Après tant de remue-ménage émotionnel, ses idées se dispersent. Elle se reconnaît à peine, tant elle est brassée, elle aussi, dans un tourbillon sentimental persistant, Elle ne cesse de se surprendre. Son regard s’est éclairé, coloré. Une autre vie semble se dessiner. Ce n’est pas une étape, c’est un changement de cap. Qu’elle lui semble éloignée sa vie d’avant ! L’épais rideau d’ombres qui s’abattait jusqu’ici sur les souvenirs de son enfance à l’orphelinat s’ouvre vers un avenir lumineux. Elle ne l’oubliera pas, son enfance, mais elle n’est plus ce fardeau si lourd à porter. Au contraire, elle remercierait presque le ciel de lui avoir fait parcourir tout ce chemin qui la conduit à sa chance d’être ici et d’être maintenant. Le cauchemar de la conception de Philibert, les affres de la naissance de son « bout de chou » elles-mêmes, se transforment en bénédiction. Elle pourrait peut être même en parler désormais, si on venait à la questionner. Elle pourrait en parler en effet, de ce grand hôtel parisien… De cet homme qui lui avait promis la signature du mirobolant contrat aux Folies Bergères… De ce dîner pendant lequel tout s’était embrouillé dans son cerveau… De son réveil le lendemain midi dans cette chambre immensément vide qu’elle s’était retrouvée, seule, perdue dans un lit à baldaquins…. De sa tête transformée en marteau-piqueur, de la honte de son corps souillé comme une serpillière, de son cœur humilié et de sa vie cassée en morceaux…Peut être pourra t elle en parler enfin de tout cela, un jour ? Cela ne lui paraît plus insurmontable. Certes, il ne faut pas lui demander de retrouver déjà la confiance dans les hommes. Non, pas tout de suite ! Ni de jeter à la jaille la bombe lacrymogène qui ne quitte jamais son sac à main. Mais la douleur se volatilise subitement, comme … un « aigle noir »  se serait échappé par une fenêtre qui vient de s’ouvrir miraculeusement…De quoi, de qui, pourrait-elle avoir peur désormais ? La peur, cette compagne perverse qui s’était incrustée dans sa tête depuis cet épisode maudit, cette peur devenue ordinaire, qui rongeait tous les instants de sa vie, cette peur qu’elle se résignait à côtoyer, faute de savoir comment l’apprivoiser, cette peur s’était donc envolée. De cet affreux cauchemar d’hier matin qui l’avait réveillé, il ne lui reste plus, comme par magie, que les images, les mots, les gestes, les moindres détails de cette aube si tendre dans les bras de Delphine au creux du nid douillet de leur lit , de la fièvre hésitante de leurs corps et de la chaleur des caresses lorsqu’elles frôlent la soie efflorescente de leurs peaux. Tout vibre encore en elle, tout plane comme le doux vol d’une colombe venue éteindre un incendie. Tout la berce encore de singulières sensations de légèreté, tout respire un air de liberté . Aujourd’hui, elle peut se regarder, affranchie de ses touments, fière d’être restée digne dans l’adversité. Elle avait préféré renoncer à la brillante carrière parisienne à laquelle elle était promise. Puis elle avait affronté les regards, s’est battue contre la dépression, contre le découragement. Tant de fois. Par dignité et par fierté de rester « Carole », pour elle et pour son fils. Elle ne peut rien regretter. Aujourd’hui, elle peut se féliciter. Son bonheur et celui de Philibert ne doivent rien à personne. Ni à des recherches sur petites annonces, où sur sites de rencontres des réseaux sociaux. Elle, Carole, est simplement là, au bon endroit, au bon moment, avec la bonne personne. Au rendez-vous que le destin leur a fixé, à « sa Delphine, son amour ! » et à elle-même, Carole. C’est peut-être la Providence ! Ou la miséricorde de Dieu, comme disaient les bonnes Sœurs de l’Orphelinat ?  « Des mots pour faire joli »…Si elles veulent, si ça les rassure, Carole le veut bien aussi…Assurément, elle n’avait adressé ni complainte, ni supplique à quelque divinité que ce fut. Assurément, dans cette rencontre il y a pour elle bien plus profond, bien différent que le fruit de prières. Assurément, c’est qu’elle l’a certainement méritée, cette rencontre. Il faut démystifier les miracles et reconnaître les trajectoires vertueuses. – La différence d’âge ? « Vingt ans , ça peut gêner   … Oui, mais gêner qui ?… Le regard des autres ? … On s’en fiche ! », se sont moquées Delphine et Carole quand elles ont parlé entre elles de leur différence d’âge

Puis quand elles se sont regardées, elles ont spontanément entonné en chœur, les paroles d’une chanson de Georges Brassens :

« … Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con qu’on ait vingt ans

qu’on soit grand père… »

Et elles se sont bien marrées,… à déconner ainsi sur leur différence d’âge. Et puis, c’est vrai, Carole se souvient qu’enfant, elle aurait toujours aimé avoir une petite sœur ! « Parce que les copines de l’orphelinat, ce n’était quand même pas pareil qu’une vraie petite sœur ». …Ce souvenir lui revient maintenant, et elle se dit : « Une petite sœur de vingt ans de moins que moi… Mouais ! Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est pas banal pour quelqu’un qui est né sans père ni mère… , c’est même très drôle !»

De son côté Delphine lui a confié que, elle aussi, avait longtemps désiré un petit frère.

– Un vrai ! avait elle précisé, parce que « Julien, son grand frère, mouchardait tout à son père . Un frère comme ça, merci beaucoup » ! D’ailleurs elle ne le voit plus maintenant, lui a t elle ajouté.

« Alors seize ans d’écart avec Philibert , ça peut aussi compter comme un petit frère, pourquoi pas ?… »

Carole plaisante bien entendu, mais elle s’amuse ainsi à jouer au jeu de famille, à ajouter, à supprimer des cartes, à les rebattre et à les redistribuer. Ce qu’elle trouve formidable, c’est surtout que lorsque c’est l’amour qui relie toute une famille , personne ne cherche à justifier sa place. Et tant pis s’il lui a fallu attendre quarante deux ans, orphelinat inclus, pour oser se poser toutes ces questions qu’elle n’imaginait même pas il y a encore si peu de temps. Les réponses sont arrivées avant les questions. A force de s’extasier comme une enfant découvrant l’existence du Monde , Carole en a terminé avec ses préparatifs. Delphine peut disposer la nappe sur la pelouse, la petite famille partager le premier repas en commun, et savourer la vie. Évidemment Philibert a gagné la partie de foot ! Et pourtant, Delphine s’est quand même bien défendue ! Évidemment.

Sous le saule pleureur, ce sont les joies du pic-nic que Philibert découvre, lui ! Et les voix s’enthousiasment. Qu’il s’agisse du restaurant d’hier ou du déjeuner sur l’herbe, aucune miette de cette nouvelle aventure ne lui échappe. Les rires fusent, les histoires, les anecdotes et les questions aussi. Au moment de découper la grande tarte aux fraises que Delphine a préparée ce matin, Philibert propose qu’une part soit réservée à « Tonton Johnny ».

-Excellente idée ! Une gros morceau pour Monsieur Johnny, approuve Delphine en traçant les parts.

Bravo, Philibert ! Je vais lui mettre une part de côté.

– ben ? c’est normal. Johnny, c’est mon plus gentil tonton… fait remarquer Philibert

La gêne de Carole grandit. Mais elle n’est toujours pas prête en ce si beau jour à soulever le tapis et à révéler la réalité. Delphine arrive à la rescousse :

– Oui, tu as raison Philibert, et puis en plus, il doit avoir grand faim Monsieur Johnny, vu l’état de ses semelles de chaussures éventrées ! … On dirait qu’elles crient famine ! s’exclame t elle.

Cette blague et bien des rigolades accompagnent la dégustation du savoureux gâteau et l’idée de poursuivre la fête par une séance de jeux dans l’herbe est retenue. Delphine propose aussi un jeu de l’oie, Carole un jeu de petits chevaux, ou de sept familles. Philibert est d’accord pour tout . Surtout qu’il est sûr d’être le plus fort à chaque fois…, en l’absence de Tonton Johnny ! Après les fortunes diverses de Philibert, et son insistance à ramener sans cesse le nouveau tonton sur le «  tapis », Carole propose de faire un dessin pour Monsieur Johnny.

– Oui, un beau dessin pour Johnny ! …s’exclame Philibert.

Delphine est déjà partie chercher des crayons de toutes les couleurs pendant que Carole range les jeux de société avec l’aide de Philibert. Philibert rejoint Delphine à l’atelier. Il découvre cet univers impressionnant qu’il ne soupçonnait pas, et semble particulièrement intimidé par les bustes et les mannequins. Il est ébahi. Delphine lui met les crayons dans les mains pendant qu’elle découpe des grandes feuilles de papier pour les dessins et qu’elle recherche des chutes de papier crépon.

– On pourrait aussi faire des guirlandes pour décorer sa maison ! Propose t elle à Philibert !

Forcément, Philibert est encore partant. Les bras bien chargés, Philibert et Delphine s’en reviennent vers Carole qui pendant ce temps a transformé « la salle à manger », sous le saule pleureur,  en « atelier à dessin». Il est décidé, à l’unanimité, de faire une grande fresque pour Johnny, avec des ballons , une guitare, un harmonica, une moto rouge, un terrain de foot et en dessinant Johnny déguisé de maillots jaunes et verts, avec aussi des livres, des cahiers et des crayons qui descendent du ciel.Il n’est pas étonnant avec tout cela que Philibert, tout émoustillé, saute dans tous les sens lorsque il s’ agit de fixer l’ »œuvre » sur la porte d’entrée de Monsieur Johnny, cette porte qui donne sur le fond du jardin, près du hangar à moto. Le summum est atteint lorsque Delphine et Carole punaisent autour de la fresque de dessins, les guirlandes multicolores qu’elles ont confectionnées, Philibert n’en peut plus de s’esclaffer en imaginant la surprise de tonton Johnny. Surtout qu’au bas de la fresque, Carole a ajouté en grand « Merci Tonton Johnny », juste au dessus de la signature des trois artistes.

Après un petit brin de toilette et le temps que Delphine décide, en accord avec Carole, de la jupe qu’elle allait enfiler, la fine équipe de farceurs décide de profiter de la fin d’après midi pour prolonger l’allégresse er descendre la quelque centaine de mètres qui les sépare du bord de l’Erdre.

C’est en effet une ambiance de fête qui s’échappe des berges pour monter très vite jusqu’à eux. Les promeneurs brimbalent sur des airs de musique, les canots glissent sur les éclats argentés de la rivière scintillante de soleil , les chants bercent la douceur de l’air sous les platanes frétillants, une brise tiède mûrit les rêves évanescents des amoureux, alanguis sur les bancs dardés de chaleur. Soudain le profil reconnaissable entre mille de Monsieur Johnny, se dessine, grimpé sur un muret, sous le parasol rouge et vert d’un albizia . Il semble déchaîné, soufflant frénétiquement dans son harmonica devant des danseurs tout autant survoltés que lui. -Où ça, où ça ? demande Philibert en grimpant dans les bras de sa maman, pour descendre aussi vite de cet observatoire, courir vers l’attroupement et fendre le groupe. Philibert est devant son «Héros ». Johnny s’en aperçoit tout de suite et libère un large sourire. Celui sans doute qu’il avait tellement retenu dans la matinée, à la Singerie. L’échange est touchant de sincérité et de force. Philibert s’assoit à ses pieds et ne le quitte pas des yeux. Cette rencontre improbable entre ce petit garçon bien propret au yeux admiratifs et ce clochard dépenaillé a l’allure d’un conte tellement envoûtant que le calme s’installe comme après les trois coups annonçant qu’une pièce de théâtre allait se jouer. L’harmonica s’arrête, et seuls les danseurs qui n’ont pas observé la scène se désolent d’être interrompus. Monsieur Johnny entrevoit « les mariées ». Elles s’approchent.  Le musicien passe furtivement sa manche sur ses yeux et porte sans attendre l’harmonica à sa bouche. Il aimerait tant que toute la ville sache combien la joie l’envahit. Comme les crieurs d’antan, il voudrait tant que toute la population partage l’évènement avec lui. Avec des étoiles dans les pupilles, il envoie vers l’azur du ciel les premières notes des « Amants de Saint Jean ». Il avait tellement aimé la valse de ce matin, qu’un rappel n’est pas un luxe, mais une nécessité pour lui. Philibert s’extasie, tout en balayant de temps en temps son regard sur « ses parents ». Elles valsent éperdument, magnifiquement. Touchantes de sensualité, elles attirent vers elles les regards admiratifs des badauds. Lorsque le morceau se termine, tous les applaudissements se mélangent en leur direction. Carole et Delphine, dont le plaisir d’avoir valsé avec une telle meneuse fait chaud à voir, se tournent spontanément vers Monsieur Johnny et lui adressent, de leurs mains levées en sa direction, les signes de félicitations et de remerciements. Même Philibert exulte et même la timbale de Tonton Johnny est pleine à ras bord. Comme son émotion. Philibert se lève et adresse quelques mots à son héros, qui annonce à tous, dans une joyeuse effervescence : « une petite dernière ». Cette fois, c’est avec « Le petit vin blanc » qu’il va arroser l’évènement, et que les « stars » vont danser. Et vers lesquelles convergent les yeux esbaudis des passants. La plupart des autres couples ont d’ailleurs décidé de se reposer un peu, pour mieux profiter du spectacle. Sur la terrasse du café d’à côté, le serveur lui-même s’accorde une pause dans son service, planté devant la fièvre du spectacle. Carole et Delphine sont éblouissantes. Le morceau est fini. C’est maintenant la tournée du serveur. Il se précipite avec son plateau et trois verres de vin blanc, un pour chacune des deux danseuses et l’autre pour Monsieur Johnny, qui ne sait qui trop remercier et demande s’il peut avoir un jus de fruit pour Philibert.

« C’est offert par la maison » lui crie le serveur.

La fête est à son apogée, et le succès touchant de simplicité et de tendresse. Monsieur Johnny a la gloire modeste et surtout il ne veut pas faire patienter plus longtemps Philibert qui lui a promis une belle surprise « au château ». « L’artiste » descend un peu maladroitement de son piédestal, à cause de ses chaussures, ramasse la recette et son harmonica, remet son sac sur son épaule, dit quelques mots à «Madame Delphine », salue de la main, et de son pas tranquille s’engage dans la ruelle qui va le conduire vers « le château ». Delphine retient Philibert par la main. Lui ne comprend pas bien pourquoi il ne peut accompagner tonton Johnny. Il sera peut être bien qu’un jour Delphine se résolve à dévoiler à Carole l’histoire de Monsieur Johnny. Mais, pas aujourd’hui. D’ailleurs quand ? Elle n’en a pas envie. Et puis, trahir « un secret » ? Ce serait une « une drôle d’affaire ». Une affaire à laquelle elle n’est pas préparée. Alors, pour l’instant, « elle gère ». Toute l’équipe au complet, Philibert en tête, rejoint donc l’aristo et arrive au château. Il était temps, car Philibert n’en pouvait plus de distiller le secret des dessins et des guirlandes, miette après miette. Il montre le chemin à Tonton, sans doute pour le cas où celui-ci aurait rééllement perdu le nord ….ou la tête comme dit la chanson ! Lorsqu’il découvre la décoration, pendant que Philibert, n’en finit pas de sauter d’une jambe sur l’autre et de taper dans ses mains, Monsieur Johnny s’efforce de camoufler son bonheur.

Mal. Il y a si longtemps qu’il n’avait reçu pareille marque d’affection… La carapace se fissure, car ce bonheur là, cette réalité d’appartenance ne trouve pas assez de place pour se faufiler discrètement. Il est des douceurs trop brutales sur les êtres endoloris.

– Faut pas pleurer Tonton Johnny ! Dit Philibert d’une petite voix triste et déçue. En plus, tu es invité à venir manger une part de tarte aux fraises sous le saule pleureur !… lui dit Philibert en le prenant pas la main. C’est Delphine qui l’a faite ! Tonton Johnny reprend ses esprits. Il sait qu’il doit sourire , et même rire, pour Philibert, pour Delphine et Carole. Et pour lui. Toujours ce devoir d’être heureux ! Il remercie tout le monde pour cette surprise… «  qui lui a fait trop de plaisir », dit-il en ravalant un bref sanglot réfractaire, pendant que Philibert continue d’être fasciné par ce nouveau tonton qui a un si grand coeur. Carole annonce, avec des trémolos de tristesse à son tour, qu’il leur faut regagner l’appartement de la place Viarme.

– Place Viarme ? Reprend Monsieur Johnny, ah bon ? Que s’est il donc passé là-bas, hier ? Il y a eu du grabuge, selon le journal…. Carole lui fait signe , un doigt en travers de la bouche, qu’il ne faut pas en parler devant Philibert, qui fort heureusement s’est déjà éloigné pour tenter de prolonger la journée en tapant dans le ballon.

– Oui, de toute façon, reprend Monsieur Johnny comme pour s’excuser, il ne faut pas croire tout ce qu’ils écrivent dans le journal … On ne connait jamais la vérité !

D’un signe de tête ? Delphine l’approuve discrètement.

Puis Monsieur Johnny remercie une dernière fois pour la surprise et le succulent gâteau et dit à Philibert qu’il va garder le dessin et les guirlandes très précieusement et qu’il espère bien le revoir bientôt. Et, de « ses semelles éventrées  qui crient famine », comme le lui souligne Philibert qui a bien retenu l’expression, il regagne en riant le château. Là  où les crayons vont probablement danser sur les cahiers une bonne partie de la nuit. Philibert supplie pour que la journée se prolonge encore un peu. Mais « les parents » sont fermes. Il est vraiment temps de se séparer.

-O n laisse le ballon chez Delphine, comme ça tu sais qu’il sera là et que tu pourras y rejouer quand nous reviendrons, dit Carole.

-Je ne peux pas le prendre pour le montrer à mes copains, à l’école, demain? Demande t il.

– Ah si ! c’est une bonne idée, mais je ne sais pas si tu pourras jouer avec. On demandera à la maîtresse.

– Et Delphine, tu viens quand, voir la maîtresse  ? demande t il.

-Justement, il faut que j’en parle demain matin ? répond Carole.

La diplomatie a été efficace et les portes du retour peuvent s’ouvrir paisiblement. Reste le vague à l’âme de devoir se quitter. Mais cette belle journée a ouvert la route sur de nouveaux lendemains chantants et … dansants.

– Et dire qu’on n’a même pas parlé du gala du 27 juin à Graslin !, s’exclame Carole.

– Et dire que dans quatre semaines, la première représentation sera passée, répond Delphine, comme si elle venait de changer de planète, sans parachute.

Leurs fous rires prolongent les bruits de la rue et accompagnent leurs signes d’au revoir.

Yves 02 mars 2021

Pastèque et asticot.

– Qui étions-nous, Philibert et moi en ce dimanche soir dans le tram qui nous ramène vers notre petit appartement de la place Viarme ? Qui étions nous ?

Moi , chien perdu sans collier, chien même pas reconnu, même pas adopté, moi, petit caniche de l’usine de conserves , moi la chienne du palace parisien, broyée de remords, rongée d’aigreurs refoulées ? Lui, graine de bâtard, écume de forban, spasme de crapule, ectoplasme de brigand, chair de boucanier, croûte de ruffian…bref, l’ enfant triste enfermé dans un silence perçant de détresse et que je n’avais su entendre ? Mais qui étions nous ? Je ne sais plus comment répondre exactement, car je ne nous reconnais plus vraiment, ni Philibert, ni moi, les deux chiens errants, les chiens perdus, les survivants.

La douleur de vivre venait de m’oublier. Le boulet à mes pieds avait roulé dans les caniveaux du passé. La barre dans mon front s’était envolée vers des contrées primitives. Dévisageant mon petit garçon enjoué et volubile, je découvrais un enfant subitement heureux et libéré. En deux jours il me semblait avoir changé de pays, il me semblait avoir changé de monde. Ce dimanche soir, le ticket de transport que je serre machinalement bien fort entre mes doigts vaut quittance de toutes les misères du passé, de tous les tourments d’antan, il vaut billet de sortie de l’enfer et d’entrée dans la vie. La vraie, faite aussi de joies, d’envies et d’optimisme. Alors oui, je me le demande sincèrement, qui nous étions, Philibert et moi, en traversant si gaiement le centre de Nantes, quasiment déserté ? La ville tout entière semble nous appartenir. Les nantais sont-ils encore dans les parcs ? ou peut-être dans les bouchons qui allongent chaque dimanche soir les retours de la côte ? Qu’importe ! Nous nous en fichons scrupuleusement. Nous, nous traversons le royaume des bienheureux.

Bientôt le tram va poursuivre son défilé jusqu’à la place Royale, comme le char de la reine de Nantes et de son prince. J’en chantonne.

J’en chantonne précisément le refrain de Serge Regiani :

« Il suffirait de presque rien,

peut être dix années de moins

pour que je te dise  je t’aime »… ,

et en réalité, je pense  :

« Il a suffi de presque rien, Delphine vingt années de moins, de quelques mots d’amour, de quelques regards de velours … pour me dire que je m’aime… »

M’apprendre à m’aimer. Voilà le mystère dévoilé, voilà la découverte inattendue, voilà le secret qui m’avait été refusé depuis que je suis née. Grâce à Delphine j’ai découvert la clé, le code, le mode d’emploi, le mot que personne n’avait su me transmettre depuis que je suis née : « m’aimer ». Tout simplement. Tout aurait dû commencer par là. Qui étions nous, alors? Nous sommes désormais , Philibert et moi, membres d’une famille. Enfin, je veux dire d’une vraie famille. Oui ! une famille de cœur , quoi ! puisqu’il faut tout expliquer à ceux qui ne nous reconnaissent plus et qui nous demandent « qui nous sommes ». C’est pourtant simple à comprendre ! Car elle est simple la vie, ce soir . Nous approchons de l’appartement. Madame Laurence, la voisine du dessous promène son chien devant l’entrée de l’immeuble. Je la devine impatiente de me parler. Sans doute de la tragédie ? Je me résigne, je suis prête. Je vais faire face, me dis-je. J’ai pris un virage, la vérité ne m’effraie plus et je suis capable de l’expliquer à Philibert. Sans surprise, Madame Laurence, la laisse du chien d’une main et le «canard» du jour de l’autre, me demande si je suis bien au courant des évènements. Sans me laisser le temps de répondre, elle me dit : «qu’elle avait été rassurée quand les pompiers ont annoncé que le petit Philibert n’était pas chez tonton et tatate au moment des coups, et que c’était bien triste quand même des choses pareilles, et qu’avant d’en arriver là ils auraient peut être dû s’expliquer, et qu’il paraît que tout cela c’est à cause qu’ils n’avaient pas pu avoir d’enfant et que la Rogère ça la rendait folle, et il paraît même qu’elle n’avait pas supporté l’absence de Philibert cet après midi là, et que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder « la vase », et que Albert avait réussi à éviter de justesse le coup de couteau à viande, et que c’est là, en se défendant, que le coup est parti dans le ventre de La Rogère, et qu’il l’a passée par dessus le balcon, même que deux jardinières lui sont tombées dessus… Pauvre Albert ! Le voilà bien. Tout seul, maintenant. J’espère qu’il va s’en remettre et qu’ils vont pas le mettre en prison quand même, vu que c’est pas possible que ce soit de sa faute et sûrement qu’elle a dû le pousser à bout pour que lui, le pauvre gringalet, réussisse à la passer par dessus les jardinières du balcon, …et que si ça se trouve, tout seul, il n’aurait pas eu la force… De toute façon, la Rogère, elle n’a pas eu le temps de souffrir, c’est déjà ça ! Et que mon mari et moi, on n’ira sûrement pas à l’enterrement de la Rogère…D’abord, il paraîtrait que ce sera là bas, dans leur « trou », … en Bretagne. Et puis on ne connaît pas la date, et qu’avec tous ces rendez-vous chez les toubibs et à l’hôpital pour mon mari qui ne va pas bien fort non plus, ça ne sera pas possible ! Ah la la la la…. la la, ma pauvre, qu’est ce que je vais devenir… Et que, en plus, avec l’enquête et tous les examens d’autopsie qu’il y a à réaliser, ce n’est peut être pas demain la veille … »

– Dites donc, Madame Carole ça a dû lui faire un choc, au petit Philibert d’apprendre tout ça…j’espère qu’il ne va pas culpabiliser à force d’écouter tout ce qui se dit ! Vous avez bien fait d’aller le faire jouer au ballon, faut lui changer les idées à ce petit, dit elle , en voyant le ballon dépasser du panier de Carole. Voulez vous que je vous prête le journal, Madame Carole ? 

– Ça va aller, Madame Laurence, ne vous inquiétez pas, ça va aller… Il y a école demain et il ne faut pas que je tarde. A la prochaine, Madame Laurence.

Carole en sait suffisamment et mettre les photos du journal devant les yeux de Philibert, non ! merci. Il venait d’en entendre déjà largement trop à son goût … Philibert est resté coi durant tout ce temps et même curieusement absent, en jouant avec le petit chien. Le temps que Carole relève l’enveloppe et la publicité déposés dans la boîte aux lettres dans la journée et les voici tranquilles. Avant même d’ouvrir le pli, qui, ce n’est pas une grande surprise, est à à l’en-tête du Commissariat de Police, il importe d’abord à Carole d’ écouter les questions de Philibert. Aussitôt la porte d’entrée refermée, cela ne tarde guère. D’abord, Philibert aurait aimé que le drame se déroulât entre tonton et tatate un jour où il était présent. Un fait exprès, il n’était pas là. Pas de chance ! avait-il dit, parce que voir de sa fenêtre la Police et les pompiers s’arrêter devant l’immeuble et monter jusqu’à l’appartement d’en face, franchement Philibert n’aurait pas donné sa place. En dehors de cela, il ne réalisait pas qu’il aurait pu assister à la bagarre et que les conséquences sur sa personne auraient pu être graves. Carole n’insista pas. Quant au triste sort de tatate Rogère, il n’émeut pas plus Philibert qu’il n’a semblé indigner Madame Laurence. Ce qui soulage énormément Carole.

Lorsqu’elles en avaient parlé toutes les deux, Delphine et Carole étaient tombées d’accord entre elles pour ne pas anticiper vis à vis de Philibert les questions sur la mort. Pourquoi lui faire du mal, à ce petit amour ? Ses questions sur le sens de la vie, sur le sens de la mort, pour autant qu’elles aient un sens !, viendront quand elles se poseront à lui et bien assez vite , avaient elles conclu. La réalité, c’est que ni Carole, ni Delphine ne se sentaient la prétention d’endoctriner cette adorable petite tête brune sur ces sujets existentiels qui leur échappent d’ailleurs totalement à elles-mêmes. Du moins jusqu’à une éventuelle apparition divine, dont l’attente , est il besoin de l’ajouter ? n’a jamais été à l’ordre du jour, ni l’une, ni l’autre. Que tonton Albert soit en garde à vue au commissariat de Police n’avait pas, non plus, perturbé Philibert, plus que cela . Bien au contraire, cela sembla le ravir. Surtout quand Carole ajouta qu’il ira probablement en prison ! Philibert avait exulté. La garantie que la période des garderies minables du samedi après midi était donc définitivement terminée méritait bien les sauts de victoire de Philibert. Mais à ce point ? Carole en est encore étonnée, mais la joie de Philibert efface ses doutes. Depuis un moment déjà, Philibert répétait qu’il ne les aimait pas, ni le tonton, , ni la tatate. Carole pense maintenant que Philibert devait avoir de bonnes raisons pour dire des choses pareilles et qu’elle aurait sans doute pu être plus attentive. Mais c’était avant, et il est trop tard pour refaire le passé. Et heureusement la négligence qu’elle se reconnaît maintenant n’a pas eu de conséquences dommageables. L’heure est donc plutôt à préparer le dîner, à s’occuper de la toilette et surtout à poursuivre la conversation autour de ce superbe week-end, à se repaître sur cette merveilleuse Delphine et sur ce formidable tonton Johnny. Tout ceci fourmille dans la tête de Philibert, sans compter tous les projets qui se bousculent , et toutes les histoires à raconter demain matin à l’école. Alors il est évident qu’à l’heure du coucher les histoires de Rogère et d’Albert n’occupent aucune place dans ses pensées. L’attitude de Philibert a tranquillisé Carole à ce sujet et pour elle tout se passe de façon inespérée. La vie est vraiment devenue très simple, lorsqu’elle appelle Delphine au téléphone. Depuis tout ce temps… cela faisait bien deux heures, et elles en ont des choses à se dire.

– « …Je vais sûrement aller au Commissariat de Police demain matin …»

Carole interrompt sa conversation avec Delphine quand Philibert pénètre affolé dans le salon. Il sortait brusquement de sa chambre pour alerter Carole qu’il ne faudra pas oublier d’apporter le ballon demain matin à l’école. Carole le rassure : c’est bien au programme. Néanmoins, Philibert marque une hésitation avant de retourner se coucher comme Carole le lui demande avec insistance. Sa maman au commissariat de Police ? Évidemment la phrase ne pouvait pas passer inaperçue, d’autant que Carole s’isole dans sa chambre pour poursuivre la conversation engagée avec Delphine. Les anguilles commencent à se faufiler sous les roches du cerveau de Philibert : convocation de maman à la Police ? les menottes de gendarmes ? la prison avec tonton Albert ? …les nuages obscurcissent brutalement le « Royaume des bienheureux »… Pour Philibert, l’attente paraît interminable. Il se décide à frapper à la porte de la chambre de Carole et il entre. Il demande à faire un bisou à Delphine. Lorsque Carole lui pose l’appareil sur les oreilles, Philibert demande à Delphine si, elle aussi, va aller à la Police demain matin…Delphine le rassure, car il n’y a aucune raison pour qu’elle, Delphine, soit convoquée et que c’est normal que Carole le soit car c’est la plus proche voisine. C’est pour qu’ils puissent faire leur enquête, les policiers…il n’y a rien d’inquiétant, c’est sûr et certain.

– Ah bon ! j’espère qu’il ne vont pas mettre maman en prison, car elle est gentille maman, c’est pas pareil que tonton et tatate… Ils sont méchants eux ! heureusement qu’ils ne sont plus là et qu’ils vont aller en prison. Et heureusement que toi, tu es là maintenant. Et tonton Johnny aussi.

– bien sûr, nous sommes là ! Ne t’inquiète pas, nous allons nous revoir très bientôt. Et je vais certainement passer voir ta maîtresse dans la semaine.

– Ouais, super ! Je te fais de gros bisous et je te repasse maman.

Tout est redevenu simple. Philibert va pouvoir s’endormir tranquillement et Carole penser à demain dans le confort d’un avenir enfin radieux.

Lundi matin, Philibert est exceptionnellement parmi les premiers à ouvrir les grilles du portail de l’école maternelle aux mains de sa maman. Aussitôt arrivé, il l’entraîne vers Régine, la maîtresse, pour lui annoncer lui-même la bonne nouvelle de l’existence de Delphine. A dire vrai, Carole s’y serait prise autrement, mais l’enthousiasme de son Philibert lui procure tellement de plaisir. Et la maîtresse elle-même se réjouit avec eux. Carole prend rendez-vous pour venir présenter Delphine, susceptible de venir chercher Philibert à la fin des classes. Ce sera dès ce soir. Il faut voir comment il gigote le petit Philibert, lorsqu’il raconte l’histoire de son ballon tout neuf à la maîtresse, et de son tonton Johnny, de son harmonica et des cahiers d’écriture et des dessins et du pic-nic et du gâteau et… qu’il avait hâte de rentrer en primaire pour savoir lire et à écrire aussi bien que …. tonton Johnny ! A cet instant , la maîtresse demande à Philibert d’aller rejoindre les autres enfants, pour qu’elle puisse rentrer dans la classe en compagnie de Carole et prendre les coordonnées de la dite Delphine. Delphine Desguilles. Évidemment, c’est surtout le prétexte d’aborder, avec un air contrit de circonstance, la délicate question du Tonton Albert et de la Tatate Rogère, puisque l’affaire fait forcément grand bruit dans tout Nantes et alentour, depuis samedi soir. Carole explique que fort heureusement, Philibert ne se trouvait pas sur place et que de toute façon ces garderies chez ces voisins ne se seraient pas prolongées indéfiniment, du fait que Philibert grandissait bien en ce moment et qu’il trouvait de moins en moins sa place chez ces malheureux . Régine, en accord avec Carole et la Directrice décide donc qu’il suffirait d’être discret et qu’il n’y avait pas lieu à convoquer une cellule psychologique, comme elles l’avaient envisagé, ce qui, finalement, créerait peut être plus de traumatismes qu’elle en guérirait, car visiblement il n’y a rien à guérir chez Philibert. L’heure de la rentrée approche et il est temps pour Carole de se rendre à la convocation du commissariat de la caserne Cambronne, qui, c’est un hasard, est cette ancienne caserne qui borde l’Erdre, à proximité de la placette où elles avaient dansé hier après midi, toutes les deux, Delphine et elle. Le commissaire qui la reçoit invite Carole à s’asseoir et lui demande sa carte d’identité aux fins d’authentification. C’est un homme corpulent, imposant même, le visage barré de sourcils et d’une moustache très fournis. Carole ressent une grande assurance de sa part, presque une routine qui la met à l’aise. La conversation s’engage :

– Madame, vous êtes entendue comme témoin,  puisque vous étiez la plus proche voisine de ces tristes gens, précise-t-il. Je vous écoute.

– Je suis bien embarassée pour vous aider, commence Carole, car, d’une part, rien ne laissait prévoir cette tragédie, et d’autre part, cet après-midi de samedi, nous étions absents, mon fils et moi. Nous ne nous fréquentions pas beaucoup, seulement je leur laissais Philibert en garde lorsque je devais m’absenter les jours où il n’y avait pas d’école. Ils me rendaient bien service. Ce samedi, j’avais décidé de me faire remplacer à mon travail pour aller me promener avec lui. D’ailleurs, je ne fais que répéter ce que j’ai dit aux enquêteurs sur place, quand je suis revenue, alertée par le syndic de l’immeuble.

– C’est exact, je confirme, j’ai le rapport au dossier. Ceci dit, votre fils l’a échappé belle ! … Ou peut être que sa présence leur aurait évité de faire cette connerie ? Enfin, je dis ça, mais personne ne peut le savoir…

Et ça se passait bien avec votre petit garçon ? Il les appelait tonton et tatate, je crois ?

– Oh, oui… depuis qu’il parle, il les a appelés ainsi, ils le demandaient et ça leur faisait tant de plaisir. C’était affectueux. Et comme de notre côté, nous n’avons, euh !… nous n’avions pas, pardon, de famille, c’était bien aussi pour Philibert. Sinon, ça se passait bien et je ne me suis jamais inquiétée de quoi que ce soit. Évidemment, Philibert est grand maintenant et je pense qu’à la rentrée de septembre j’aurais cherché une autre solution parce qu’il commençait à s’ennuyer un peu quand même.

– Oui, bien sûr. Très bien, Madame Dieumegarde, si vous n’avez rien à ajouter je vais vous demander de relire et de signer ce témoignage. Ne soyez pas inquiète, c’est juste un témoignage de routine pour démarrer l’enquête. On est obligés, vous comprenez ?

– Bien sûr, c’est normal. … Non, je n’ai rien à ajouter, c’est tout à fait cela.

Euh ! … Mais dites moi, Monsieur le Commissaire, comment va-t-il Monsieur Albert ?

– Ah ! Monsieur Lemartec ? Albert ? Je ne sais pas , mais ça s’annonce mal…

– Pourquoi me dites-vous ça ? Vous m’inquiétez…

-Nier devient sa force, sa seule force , répondit le commissaire! Pourtant il a été drôlement costaud , cet « asticot », pour soulever sa « pastèque » de bonne femme par dessus le balcon. Vous avez vu le morceau ? Deux fois comme lui à peu près… Enfin c’est ce que m’a dit une de vos voisines.

Pour moi non plus, ce n’est pas possible, il ne devait pas être tout seul… Ou alors, un grosse crise de démence ? Ou bien quelque chose de très profond en lui, une sacrée montée d’adrénaline qui l’a fait sortir de ses gonds ?… Je ne sais pas, dit il, pensif. Mais il va bien falloir qu’on trouve… et il va bien falloir qu’il parle. C’est pas le tout de la trucider, la bobonne, ça c’est facile… après il faut quand même assurer ! Mais depuis qu’on l’a récupéré, il est hébété, il ne comprend rien à ce qui s’est passé. Enfin… on l’a sorti de la salle de dégrisement hier après-midi seulement, donc on n’a pas eu le temps de trop « le travailler » encore. Et apparemment il n’a pas beaucoup de vocabulaire le Monsieur, il ne sait dire que « non » ! Donc, vous voyez, Madame, …comment il va ? je ne peux pas vous dire grand-chose … et si j’en savais plus, je ne pourrais pas vous le dire non plus. Je n’en ai pas le droit, vous savez. D’ailleurs, je ne vous ai rien dit de plus que ce qui écrit dans les journaux.

– Dans ce cas, pouvez- vous, Monsieur le commissaire, me dire si nous pourrons le voir, tout de même ?

– Hum ! Pour l’instant c’est niet ! attendez quand même qu’il soit incarcéré, nous n’en sommes pas là encore, il est seulement en garde à vue. On ne peut le mettre en prison avant qu’il soit inculpé, vous comprenez ? Et puis, il faudra voir avec le magistrat-instructeur, s’il accepte la visite des témoins entendus… ce sera à voir. Pour l’instant il est là derrière ce bâtiment, dans la petite maison qui sert aux premiers interrogatoires et aux premières visites des avocats. Là bas, vous voyez ? Carole regarda.

Cette maison bleue, là où se trouvait Albert, lui paraissait insolite . Plantée au milieu de la grande cour, cette maison avec jardinet laissait penser à un dernier îlot de liberté, une transition en souplesse avant les rigueurs inflexibles de la prison. Et une maison bleue ! Quelle drôle d’idée ! Était-ce une blague ? Ou une provocation ? Peut être avaient-ils jeté les clés, eux aussi ? qu’on y rentrait et qu’on en sortait comme dans un hôtel ? Ou dans une MJC ? Et peut être aussi qu’on leur passait en boucle la chanson éponyme de Maxime le Forestier ?… Et peut être aussi qu’on leur mettait la télé, qu’on les regroupait en équipes pour jouer au baby-foot, qu’on faisait venir des masseuses pour les relaxer, qu’on leur proposait de remplir des pages d’écritures ? pour raconter leurs mémoires ? Et peut être qu’un jour, on allait lui demander à elle, Carole, de venir leur apprendre à danser ?…enfin qu’on les mettait dans des conditions pour qu’ils puissent enfin s’exprimer et mieux avouer ? Les pauvres petits malheureux… En tous cas, pour obtenir des aveux, Carole en était restée avec d’autres images et d’autres méthodes bien moins romantiques. Revenue de ce bref égarement dans un voyage de rêveries sarcastiques, elle se ressaisit :

-Oui, je vois ! dit elle. Et je comprends tout à fait que ce n’est pas le moment d’aller le voir. Nous attendrons. Nous ferons comme tout le monde et nous irons le voir en prison. Rien ne presse, c’est juste pour essayer de le soutenir un peu. Voilà. Au revoir Monsieur le commissaire, et merci.

– Je vous en prie. Merci d’être passée si vite, Madame, nous vous recontacterons si nous avons d’autres questions à vous poser. Bonne journée à vous.

En sortant de la caserne Cambronne, Carole ressent progressivement comme un malaise très diffus Elle venait de découvrir qu’on lui demandait quasiment de se justifier d’avoir mis son Philibert en garde chez ses plus proches voisins, et aussi pourquoi il les appelait tonton et tatate depuis qu’il était tout petit. Et puis qu’on l’empêcherait de voir Albert…Et aussi qu’il savait déjà tout de ce qu’il lui a demandé … Non, mais, ça veut dire quoi , tout cela ? Pour qui la prend-elle ? Et si Philibert avait eu raison de s’inquiéter  ?…Elle venait de découvrir aussi que la Mère Laurence, c’est une fieffée commère … et peut-être pire que ça à vouloir défendre Albert comme elle le fait. … Enfin ! chacun fait ce qu’il veut de ses fesses…

Et elle venait de découvrir également que le Commissaire c’est un sale con à traiter la Rogère de « pastèque ». Non mais il s’est regardé, lui ?…Il pourrait au moins être poli, ce pauvre mec ! Depuis quand traite t on les femmes de bobonnes, non mais ?…

Et elle vient de découvrir sutout qu’il est déjà dix heures et que c’est quand même bien dommage d’être si proche de la Singerie et de ne pas avoir le temps d’aller embrasser Delphine… à cause de ce flic à la noix ! Parce qu’avec tout ça, Il va falloir faire vite pour être à l’heure à son rendez-vous avec le chef d’orchestre pour préparer le gala.

Yves le 02 03 2021

« Chez Carole »

En se rendant à son rendez-vous avec le chef d’orchestre, Carole récapitule tout le travail réalisé depuis la dernière rentrée de septembre à la tête de sa compagnie de ballet. Elle n’ose encore entrevoir le succès, mais on lui promet le Graal. Reste tout de même à résoudre la question de l’accompagnement musical des pièces qui seront dansées. L’orchestre habituel n’avait pas renouvelé le contrat en raison de difficultés financières et de dissensions internes. C’est étrange, mais plus l’échéance approche et plus Carole craint de s’être trompée dans sa sélection. Pourtant ! trouver dans tout l’Ouest  un plus prestigieux orchestre de ballets, elle n’aurait pas pu. Le mieux serait il l’ennemi du bien ? Les doutes sont permis, car ça n’avance pas du tout . Depuis le temps qu’elle l’attend ce rendez-vous.

La Compagnie des Ballets de Carole Dieumegarde, pourtant parrainée par l’Opéra National des Pays de Loire, ne serait elle pas suffisamment digne d’intérêt pour l’ Orchestre de Ballets de la Métropole Nantaise ? Au point de négliger l’exécution du contrat qui les lie ?

Carole a, de longue date, savamment préparé le programme, corrigé, réglé et rectifié maintes fois les chorégraphies au fur et à mesure des entraînements et des répétitions de l’année. Elle s’est entourée des conseils d’un compositeur-arrangeur pour le choix des musiques et le travail des partitions. Maintenant qu’elle à décidé d’arrêter la danse en représentation, Carole se consacre exclusivement à ses élèves et elle mesure encore plus tous les espoirs de chaque participant pour la réussite de ce gala de fin d’année. La générosité et la passion de chacune des danseuses et de chacun des danseurs dans leur investissement personnel nourrissent quotidiennement sa motivation et ses plus grandes ambitions de réussite à la tête de sa troupe.

Outre la récompense du travail bien fait, elle sait que ses plus belles médailles seront en or. Pas la lumière des projecteurs ou celui de la presse, non ! l’or de la joie rayonnante qui se reflétera sur chacun des visages au soir du 27 juin et à l’issue des deux représentations suivantes.

Carole connaît les sacrifices répétés, les renoncements aux douceurs de la vie, l’infinie patience des séances d’échauffements, les morsures musculaires, les pincements de l’imperfection, le poids des fatigues, l’emprise des doutes, l’aigreur des blessures, l’impatience des guérisons, l’amertume des échecs, les tentations du renoncement. Elle n’ignore rien des vicissitudes qui jalonnent la pratique de l’art de la danse. Carole a vécu tout cela. Mais elle sait surtout qu’à sa naissance chaque danseur a reçu une graine. Un trésor de vie, un diamant précieux qui ne demande qu’à briller. C’est cette furieuse envie de danser. Elle le connaît bien, ce bourgeon greffé sur le cœur, elle sait qu’il ne meurt jamais. Elle, elle est là pour entretenir l’énergie, accompagner la passion qui construit et élève tout danseur vers ce que son être à de plus lumineux. Elle est là pour que croissent les feuilles et qu’éclosent jusqu’à l’épanouissement les pétales de fleurs. Plus que pour son métier, elle est là par passion, et par vocation sans doute.

La danse lui a procuré tellement de joies et de réussite depuis qu’elle est née. La danse l’a réparée, l’a construite, l’a consolée, l’a relevée encore, elle l’a guidée sur son chemin chaotique. C’est pour devenir elle-même, avec ses qualités et ses défauts, qu’elle a accepté de grandir au plus près de la danse pour amie et confidente. Comment saurait-elle oublier tout ce qu’elle lui doit ? Transmettre ces valeurs, son savoir et son expérience, transcender les gestes et les mouvements, sublimer la beauté et la grâce, faire jaillir les talents et la virtuosité, tutoyer les étoiles et procurer du bonheur, c’est son destin.

De ces peaux qui tantôt s’effleurent, qui tantôt s’épousent , de ces regards qui se mélangent jusqu’à la confusion, de ces mouvements complices jusqu’à l’effusion, de ces corps qui se croisent à profusion, de tout cela naissent des sentiments qui passent et repassent , des émotions qui s’enlacent, des rêves d’espaces, des voyages vers des horizons subtils, au bord de rivages devenus finalement accessibles.

Ces pensées emportent Carole à un bon train, et à l’heure ! dans les locaux de la Direction de l’Office Municipal des Activités artistiques. Elle doit absolument débloquer le dossier aujourd’hui. Il le faut.

La secrétaire conduit Carole en salle d’attente, Monsieur Robertaud, le chef d’orchestre, ayant probablement été retardé. Carole elle, sait parfaitement ce qu’elle vient lui dire au chef d’orchestre. Oui ! elle a eu largement le temps de le préparer ce rendez-vous, pour la bonne raison que ce Monsieur Robertaud l’a déjà fait reporter deux fois.

C’est pourtant simple et clair : il s’agit de s’assurer que l’Orchestre a bien pris en compte les différentes modifications de chorégraphies et de partitions . Et il s’agit aussi de fixer le calendrier et les conditions pratiques des répétitions générales et des représentations. Rien qui justifie ces atermoiements. Où est le problème ?

Parce que, au train où vont les choses, elle se méfie Carole. Et avec des orchestres de cette notoriété, si vous ne posez pas vos exigences, ils pourraient prendre les devants de la scène et vous devriez vite vous contenter de la partager avec eux. Peut-être iraient ils même jusqu’à pousser votre troupe de danseurs dans la fosse… Bon ! elle exagère un peu Carole, mais elle ressent la nécessité de lui mettre les points sur les « i » à ce Monsieur Robertaud. En général ces génies de la musique ont le chic pour rabaisser la danse à un rang accessoire et il faut leur rabâcher trop souvent que la danse est également un art majeur ! Ni plus, ni moins.

En matière de ballet c’est le chef d’orchestre qui doit s’adapter aux danseurs et pas l’inverse. C’est le chef qui doit transmettre aux musiciens les repères entre les gestes et les notes.

Et il ne faudrait peut être pas que le Robertaud, il la prenne pour une débutante, la Carole, tout chef d’orchestre qu’il est !

Et elle va lui faire comprendre qu’en quatre semaines, il n’y a plus à être en retard aux rendez-vous. Et qu’il va falloir qu’il se mette au boulot, le Robertot. Comment est ce possible de faire du bon travail dans le désordre et la précipitation ?

Pour les tenues, costumes et accessoires Delphine, elle, a été parfaite. Quant aux délais elle est toujours impeccable. En plus, elle sait apporter une touche innovante et une côté fantaisiste, qui vont certainement ajouter de la valeur au spectacle. Et ses qualités d’organisation, en plus de son sens de l’anticipation avaient concouru à renforcer encore l’implication de chaque groupe.

Le Monsieur Robertaud, c’est plutôt le contraire. Pourquoi ? Carole en est franchement inquiète et presque dépitée. Les autres fois, il avait reporté ! ce matin il est retard ! Plus elle tourne en rond dans cette salle d’attente, plus Carole sent sa tension monter. Ce n’est vraiment pas ce genre de ronde qu’elle apprécie, mais elle ne tient pas assise, sur ces vielles chaises qui d’ailleurs, soit dit en passant, grincent comme un orchestre qui jouerait faux ! Et puis les revues poussiéreuses au papier vieilli, aux pages déchirées…, n’invitent pas à la lecture. Non merci, vraiment pas.

Aux murs, sur les tapisseries jaunies et écornées, quelques gravures sont sommairement agrafées. Ce sont des photos de fleurs, de bouquets aux couleurs passées. Bref, rien à faire ! C’est aussi banal qu’une salle d’attente d’un cabinet de dentiste. Rien qui donne envie de rester, pas plus que de patienter tranquillement.

Ah, si ! …Derrière la porte à peine repoussée, Carole devine un texte encadré. C’est un poème de Rudyart Kipling. Carole entreprend de le lire. Ce sera peut être mieux que d’aller ennuyer la secrétaire pour se plaindre de la longueur de l’attente !… Voilà :

« Si…

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir

Ou perdre d’un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour

Si tu peux être fort dans cesser d’être tendre

Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

. »

Carole s’arrête net, ahurie. Trois strophes ont suffi à faire déborder la coupe. Comment a-t-on pu écrire des horreurs pareilles ? Et pire encore, comment peut on oser encadrer ces imprécations et les livrer à la lecture des visiteurs ?  Des prières avilissantes, des vœux consternants! Des hommages à la soumission, aux refoulements, au masochisme ! L’école des prétendues élites morales ! Des renoncements à la vie ! Des blasphèmes contre la passion, contre l’expression des sentiments, contre la liberté d’être soi même et de se revendiquer comme vivant tout court, …. peut-être ?

Il reste trois strophes à lire. Pourquoi Carole s’infligerait-elle de persévérer dans une lecture qui n’avait sa place que dans un monastère, ou encore chez les Jésuites… ou dans des sectes barbares,… adeptes de la flagellation…ou dans des mouvements intégristes ?

Il lui semble que l’écho des leçons moralistes de son enfance à la Fondation des petites sœurs des pauvres lui sonne à nouveau dans la tête, comme un marteau sur une enclume… Encore des mots pour faire joli, … mais qui font mal partout ! Être comme ci ! Et pas comme ça ! La norme ! Le moule ! …En voilà un beau programme de vie. Voilà de quoi faire une société uniforme, triste, convenue, silencieuse, compassée, contrite…, un monde de demis morts ! voila comment étouffer les talents, éteindre les jaillissements, scléroser l’émulation, décourager l’innovation, tuer le progrès, nier la richesse de la diversité, que sais-je encore ?… La paix au prix du silence ! Et le silence au prix des larmes !…Seulement des larmes. Quelle horreur, mais quelle tragédie ! Carole ne décolère pas.

Pire, lorsqu’elle abandonne cette lecture infernale, ses yeux s’arrêtent avec appréhension sur la conclusion des dernières lignes :

« Et ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Alors tu seras un homme, mon fils » …

Cette fois, les limites sont outre-passées.

« Mais combien la Terre peut elle compter d’humains capables de répondre à ces principes de vie, à ces exigences inhumaines ? Aucun, sans doute ! Ou bien des armées d’hypocrites… Ou bien des robots télé-commandés, sans cœur, sans tête …

Alors ? ceux qui véhiculent de telles idées veulent-ils un monde de robots décharnés, dépourvus d’intelligence et d’émotions ?

« Tu seras un homme » .

Ah ! Bien sûr, « un homme » ! Les gloires , les modèles de l’humanité ? Mon œil, oui ! Et les femmes alors ? Elles comptent « pour du beurre » ? Où sont elles, ? Portées disparues les femmes ? Disparue La Femme ? « L’Avenir de l’Homme » ?

Mais comment peut on encore placarder de telles inepties ?

Tu seras un homme, « mon fils » !  Et les fils et filles de personne ? Ceux à qui l’on n’a jamais dit : mon fils et ma fille ? Ils ne font pas partie de l’humanité, ces fils et filles « de nulle part » et« de rien du tout ?  Nous ne serions pas de la famille du Monde, nous les sous-fils et nous les sous-filles ?

 Mais où suis-je tombé, moi, Carole Dieumegarde, ici, dans cette salle d’attente ? où suis-je donc, moi la fille de l’Assistance Publique ? Suis-je dans un cachot ? Mais qu’ai-je fait pour mériter qu’on me renvoie ici la misère de ma naissance, comme des cailloux à la figure.

Ce n’est plus l’impatience qui habite Carole, mais une colère exacerbée. Elle est folle, Carole. Mais folle de rage, cette fois !

Ouf ! … ce n’est pas une hallucination , la porte s’ouvre !

Comme elle aurait vu une geôlière lui apparaître, Carole voit la secrétaire entrer dans la salle d’attente. Elle vient la chercher.

– Bonne nouvelle, dit-elle, Monsieur Robertaud vient de rejoindre son bureau et il veut bien vous recevoir.

Ça tombe bien. Enfin ! Bien ou mal, ça va forcément tomber ! pense Carole, encore plus sidérée par l’annonce de cette « faveur » qu’on lui fait de la recevoir !

– Je vais vous conduire dans le bureau du chef, Madame, et je vous invite à me suivre.

Carole va se taire. Elle vient de le décider. Ni pour commencer à appliquer les théories chères à Monsieur Kipling, ni pour le bien-être du chef, pense t elle ironiquement pendant que les vagues de vérités l’assaillent et l’envahissent, mais parce qu’elle veut encore retenir cette marée qui monte en elle. Mais, combien de temps va t elle tenir ? A un moment donné, « le chef » va en prendre pour son grade, c’est inéluctable.

Le chef engage la conversation.

– Bonjour Madame, ….euh, Madame Dieumegarde, je crois ? C’est cela ? Dieumegarde ? c’est rigolo comme nom !… Que me vaut l’honneur ?

Carole n’est toujours pas décidée à répondre. Elle se contient.

Le chef a le temps de la dévisager, ou plus précisément, de la « déshabiller » de la tête aux pieds, à un point tel que la prochaine fois, Carole n’oubliera sûrement pas de mettre un pantalon et un tee-shirt « ras du cou ». Elle détourne le regard, mais elle fulmine de plus en plus.

Comment  est-ce possible? Après cette troisième prise de rendez vous, ce Monsieur ne sait pas encore qui elle est ?Il n’a pas encore pris connaissance du dossier ? Pourtant il a retourné le contrat signé, avec la mention « bon pour accord » Il ignore l’objet de sa visite, comme il doit ignorer encore que dans moins d’un mois ils doivent donner le premier spectacle en commun, et au Théâtre Graslin, qui plus est ? Peut être même n’a-t-il pas daigné lire encore le dossier ? Quelle désinvolture !

Que répondre à ce visage bouffi de contentement , à cette perruque gominée, à ces yeux vicieux, à cette bouche moqueuse  et visqueuse de suffisance? Que répondre ?

Rien.

Le mur que Carole préfère regarder est surchargé de diplômes de ceci et de cela au nom du Monsieur, de distinctions d’ici et de là…et bien sûr, de la photo du Monsieur sur pieds, au dessus du même fameux cadre des préceptes de Kipling. Ce Kipling est donc son maître ? Qu’à cela ne tienne !

– Que me vaut l’honneur ? Insiste-t-il.

« Le Chef » s’étonne et s’impatiente de ce curieux silence. Et Carole est elle-même au bout des assauts de sa colère. Le moment est venu pour elle d’allumer le lance-flamme :

– Bravo !…

…Je constate que vous êtes ici un « Roi entouré de Gloire ». Je ne prononcerai votre nom que lorsque vous aurez eu l’éducation de vous présenter. Mais même si j’en avais l’âge, j’aurais honte qu’un homme comme vous soit mon fils et porte mon nom, celui dont vous avez la grossièreté de vous moquer ! A quelqu’un qui feint de s’entourer de prétendus principes de courtoisie et des étranges leçons de ce drôle de Monsieur Kipling, je regrette d’avoir à faire remarquer que vos reports de rendez- vous, ainsi que votre retard de ce matin, auraient au moins justifié des excuses de votre part !

Le chef s’affaisse sur son fauteuil, les bras ballants. Le coup semble aussi violent qu’inattendu. Et venant d’une pauvre femme, en plus! Le visage du Monsieur est d’un cramoisi aussi vif que la teinture de ses cheveux est noire. C’est d’un goût !.. Le nez s’est tordu, les oreilles rabattues, les lèvres coincées, le cou bloqué… Travail bien fait !…

Carole en sourirait presque. D’ailleurs, elle va beaucoup mieux.Tant pis pour la suite. Le moment est tellement savoureux qu’elle ne veut en perdre aucun détail.

Le Monsieur tend douloureusement un bras vers le combiné du téléphone. A-t-il besoin d’un verre d’eau ? Peut-être. Carole ne sait lui offrir que son sourire le plus épanoui. Elle est ravissante. Et lui, le chef, il ne la regarde même pas , l’ingrat !

Au lieu de cela, hagard, il fixe seulement ses chaussures aussi sombres et éculées que son regard. Non, ce n’est pas de l’eau qu’il réclame. Il demande à sa secrétaire de lui apporter le contrat qui le lie à la Compagnie des ballets de Madame Dieumegarde et il raccroche. Puis le silence qui parle à sa place est un monument d’éloquence. Ce silence parle d’embarras, de gêne, d’impatience, d’agitation intérieure, de sueur au front, de hoquets, d’aigreur réfrénée, d’ébullition contenue, mais surtout de fuite minable, comme une «  fugue en sol miné ». C’est affreux.

La secrétaire frappe à la porte, elle entre, s’avance et lui tend le parapheur ouvert à la page du contrat, lui propose un stylo. Qu’il repousse.

Sans être encore capable d’ouvrir la bouche, il prend le contrat d’une main, puis de l’autre et il en réduit fébrilement les deux feuilles en morceaux, sous les éclats du rire cristallin de Carole qui s’approche des diplômes, comme pour mieux lire le nom de ce Glorieux Imbécile. Si elle avait décidé de lui faire boire le calice jusqu’à la lie, elle ne se serait pas prise autrement.

Elle n’a plus rien à faire ici. Elle part.

-Au revoir Monsieur Robertaud. Euh !… Robertaud, c’est bien cela, n’est ce pas ?…. Ce n’est pas très rigolo comme nom ! …enfin, moi je ne trouve pas.

Puis regardant ce malappris droit dans des yeux subitement devenus grand ouverts, ronds comme des flans qui s’inquiéteraient de savoir de quelles canines ou de quelles incisives ils vont être croqués, Carole lui dit, calmement :

– Monsieur Robertaud, sachez que moi, je n’ai pas déchiré l’exemplaire que vous m’aviez renvoyé signé. En conséquence, pourriez-vous m’adresser les indemnités de rupture du contrat dans les meilleurs délais, s’il vous plaît, Monsieur le chef d’orchestre ? Ce fut un plaisir de vous avoir connu…. Si, si, vraiment…je vous l’assure, un vrai plaisir !

En saluant la secrétaire, Carole s’abstint de lui souhaiter « Bon courage ». Pas en vertu des principes de Kipling. Mais par solidarité féminine… Elle la plaint sincèrement.

Il est presque douze heures. Légère comme une plume, Carole regagne comme chaque midi sa salle de danse et ceux des danseurs qui, à l’heure du déjeuner, peuvent venir parfaire leurs conditions, poursuivre leurs entraînements, peaufiner les enchaînements, nuancer leurs chorégraphies, partager leurs ressentis, proposer des variations… Carole est comme un poisson dans l’eau au cœur de ce tourbillon. Elle explique, elle corrige, elle propose des solutions, elle encourage , elle valorise les efforts… Elle ne se lasse jamais. Cette après-midi d’autres groupes viendront et d’autres danseurs ne feront que passer peut-être, mais le lien est solide et libre. Et en dehors des cours, c’est ainsi chaque jour, jusqu’au soir.

Ici, à la salle, on rit, on râle, on pleure parfois. De peur de ne pas y arriver. On pleure de rire aussi, on joue, on se taquine, on se chamaille, mais on est heureux d’être ensemble… pour être soi-même. On respire, on grandit à son rythme. On est bien.

Bref, on est « Chez Carole » ! Ça résume tout.

« Qu’en penserait Monsieur Kipling ? Quand à Monsieur…dont j’ai déjà oublié le nom, je me fiche de ce qu’il en penserait ».

Carole va devoir trouver une solution de remplacement. Et vite.

Pour l’instant, elle réfléchit. Elle n’en parle pas. Elle ne veut surtout pas risquer de décevoir et de démobiliser la troupe. Carole ne s’inquiète pas de son « coup d’éclat » de ce matin. Bien au contraire , rester sous la dépendance de ce chef qu’elle ne veut plus voir de toute façon, lui aurait fait courir beaucoup trop d’aléas pour « ses petits ». Ses petits, c’est sacré. Et « ses grands » aussi. Cela aurait fini par créer des insatisfactions, des découragements, déséquilibrer les groupes.

Carole est confiante pour trouver une autre solution rapidement. Avec toute son expérience, Carole « connaît la musique ». Elle a forcément d’autres cordes à son archet. Elle va s’en sortir, de cette galère.

Mais il faut faire vite, car les affiches et affichettes seront bientôt sous presse.

Le téléphone sonne.

-Coucou ma Delphine. Oui, zéro problème, tout va bien. Ah, au commissariat ? Oui, je te raconterai l’histoire de la pastèque et de l’asticot, tu vas rire… et puis aussi l’histoire de la Maison bleue !… Non, non il est préférable d’ attendre ce soir, nous rirons ensemble…. Ah, oui ! le chef d’orchestre ?… euh oui…Pas d’inquiétude ! Je te réciterai ce soir aussi le théorème de Kipling ! Hi, hi hi…., on n’a pas fini de rigoler, je te l’assure… Tu vas voir la maîtresse ce soir ? Bon, super ! Toi alors ! Avec toi, je sais que je peux avoir confiance… et, en plus, tu vas à moto ? Oulala !!! j’en connais un qui va tomber en apoplexie… Et tu le ramèneras aussi à la maison ? Sur la moto ? Formidable… Alors, ce soir, c’est encore « super fête » assurée… soirée de gala !..je te préviens !

Tu n’auras qu’à rester avec nous ce soir. … D’accord, on fait comme ça …Tu es contente aussi ? …Youpi. Je te fais plein de bisous aussi….Et pour toi, tout roule aussi ? …Super ! Allez, j’ai hâte d’être à ce soir ….

Carole enfile son justaucorps. Les enfants l’attendent avec leurs sourires. La vie est belle.

Il est déjà seize heures. Carole distribue ses consignes. Elle s’apprête à partir pour organiser la soirée « de gala » à la maison. Elle en tressaille d’émotion. Le téléphone sonne encore. Va t-elle répondre ?

– Oui, bonjour Madame la Présidente, … Ah oui, c’est pour les galas de fin d’année ? Merci de m’avoir rappelée…, j’allais partir….oui, bien sûr, je vous entends bien…. Ah ! Il est viré ? … Non, muté seulement ? … Où ? Ah, oui à Avignon ? Pour apprendre la danse , peut être ? … Oui, je vous prie de m’excuser, je suis d’une nature flagorneuse et enjouée, mais ce Monsieur porte aussi à la moquerie, … c’était trop tentant ! …. Ah, mais dites donc ? c’est parfait tout cela. Une nouvelle chef d’orchestre ?… et son pianiste aussi ? Et son équipe toute entière ? … Pendant tout le temps nécessaire ?

Ah, mais c’est fabuleux. Je ne sais comment vous remercier…

…Oui, bien sûr, Madame la Présidente, demain matin, dix heures, ici, à la salle, nous réglerons tout cela… merci infiniment… non, je vous en prie, c’est moi ! ….Merci de votre compréhension.

Yves le 11 mars 2021

Pour le meilleur et pour le pire.

A cette heure de l’après-midi, Carole a trouvé des « demoiselles du Guilvinec », directement arrivées de la criée de ce matin. Depuis le temps qu’elle ne s’est plus laissée tenter, elle a préféré demander à la poissonnière de lui rappeler le mode de préparation. On ne peut faire plus simple, en effet, constate t elle un peu confuse. Et cela lui permettra de mettre le plat à rafraîchir avant l’arrivée de son Philibert et de sa Delphine. Elle aura même le temps de confectionner l’entremets du dessert, laver une salade et préparer un plateau de fromages. Il y a longtemps qu’elle n’avait ressenti cette joie de recevoir et ce plaisir de préparer le dîner chez elle.

Les scellés sont posés sur la porte d’entrée de l’appartement des Lemartec. Carole est presque honteuse d’avoir déjà oublié ces évènements pourtant si attristants. Certainement que Philibert va poser des questions, quand il va voir ce décor !

Le soleil donne dans le salon. Elle abaisse un peu les stores et ouvre la porte fenêtre pour aérer. La sonnette retentit. Déjà ?… Je n’ai rien eu le temps de préparer ! Pas grave, nous allons tous nous y mettre ensemble. Au contraire, c’est plus amusant. Plus rien n’est grave désormais…dans cette nouvelle vie.

Carole ouvre la porte en grand. Aussi béant que son sourire…., vite refermé.

Deux gendarmes en képi se présentent :

-Bonjour Madame Dieumegarde. Nous venons pour l’enquête sur les voisins Lemartec. Vous êtes passée au bureau ce matin, mais il semble qu’il y ait du nouveau. Le Monsieur commence à craquer. Il ne veut rien dire, il est dans le contrôle de la parole ! En revanche, Il accepte d’écrire. Pour l’instant c’est bien léger, c’est juste pour demander à voir le petit Philibert, votre fils . Voici ce qu’il a écrit : tenez.

-Vous m’étonnez, Messieurs… mon fils n’a rien à voir dans cette affaire …. je ne comprends pas bien … et puis non, je ne suis pas d’accord. Je suis sa mère, et il n’a pas encore six ans, je dois le protéger. Non, je ne comprends pas… Je m’y oppose formellement.

– Oui, nous comprenons bien, vous avez entièrement le droit, Madame, et nous n’y pouvons rien. Cependant, il sera souhaitable que vous le lui disiez vous-même à Lemartec, Madame, sinon il va se bloquer et nous ne pourrons plus rien en tirer. Vous pourrez aller le voir en prison ? Car nous allons l’incarcérer dès demain matin, car le délai de garde à vue sera expiré.

– Pour aller le voir, je veux bien, mais pas avant la semaine prochaine, car mon planning déborde pour cette semaine.

– Pas de soucis, Madame, voici le numéro pour prendre rendez-vous. Nous comptons sur vous, et excusez-nous pour le dérangement.

– Je vous en prie, c’est moi qui suis désolée de ne pas vous avoir fait entrer, mais j’attends du monde incessamment, et sans vouloir vous faire offense, ils seraient choqués d’êtres accueillis par des gendarmes en uniforme ! … euh ! … vous comprenez ?

– Oui, bien sûr ! A bientôt, et bonne soirée Madame Dieumegarde, répondirent-ils en tournant les talons.

Carole ne sait plus si elle les a salués ou seulement claqué la porte tellement elle est désarçonnée.

Mais quelle affaire ! Pourquoi Philibert ? mais c’est fou, cela !

La soirée ne se présente plus aussi bien… Ah, mais si finalement. Elle n’a rien fait de mal, elle a la conscience en paix et elle a surtout évité à Philibert d’aller visiter Albert. En prison, qui plus est. Mais c’est dingue ça ! à quoi pensent-ils ? Ils n’ont pas d’enfants, eux, les flics ?

Heureusement qu’elle n’a pas prévu de « mayo » Carole, sinon la sauce aurait tourné ! Ses jambes tremblent encore…

Bon, elle s’y met, ça va passer ! …Elle est contente de sa journée, peu ordinaire certes, mais avec de bonnes nouvelles, malgré tout. Puis, cette cette soirée qui promet… . Les langoustines sont cuites à point, juste ce qu’il faut, et sont à refroidir. Tout comme l’entremets à la vanille . Carole rince la salade. Un bruit de klaxon de moto remonte de la place. La sonnette retentit à nouveau. Delphine et Philibert entrent en trombe casques et ballon sous le bras accourent vers Carole et l’appartement déborde d’exubérance. Delphine défait l’espèce de kabig couleur kaki qu’elle avait enfilé à Philibert pour les besoins de ce petit voyage d’à peine un kilomètre. Carole éteint la télé qu’elle avait allumée. Certes, c’était mieux que les informations sur le récent krach boursier, mais l’ambiance karaoké en devenait casse-tête. Philibert n’en peut plus de raconter sa journée, le ballon, ses copains subjugués et puis le retour en moto… « t’aurais vu, maman la tête des copains quand je suis monté derrière … ah, la là…, t’aurais vu ça ! ».

Delphine échange discrètement des clins d’œil amusés avec Carole, comme pour rectifier la réalité. Il faut bien laisser Philibert à ses rêves… mais apparemment il avait serré Delphine bien fort et repris des couleurs dés qu’il a reposé les pieds à terre !… Carole se doute bien que son Philibert ne s’est pas subitement découvert un karma de kamikaze.

Carole s’était plutôt préparée à des questions sur la porte de l’appartement d’en face, mais bon, ce ne sera pas à l’ordre du jour. Philibert n’y a rien vu, et c’est parfait ainsi !

L’ambiance ne tarit pas et il est bientôt l’heure de dresser la table. Puis, Carole fait visiter l’appartement à Delphine. La kitchenette, « un peu kitsch, mais fonctionnelle », dit-elle, est claire et offre une vue dégagée sur cette grande place Viarme. Derrière, une grande buanderie-débarras, très propre, contient une kyrielle d’appareils ménagers bien rangés sur de vastes placards. Le salon-salle à manger, spacieux, exposé Sud-ouest donne sur un joli parc arboré. Au fond, en revanche, un rideau de bâtiments administratifs renvoie plutôt une ambiance kolkhozienne. Surtout que derrière, la « Tour Bretagne » semble lever son long cou sans vie et sans tête, comme un mirador superviserait les mouvements de la ville. Comparé à la Singerie, l’endroit manque cruellement de poésie et de fantaisie. C’est sans doute pour cela que les idées de cagibi et de KGB viennent à l’idée de Delphine. Dire qu’elle regarde Nantes, mais qu’elle pense au Kremlin !

Quelle époque où les architectes sans inspiration font monter les immeubles en kit ! pense t elle silencieusement.

Puis, d’un côté, la chambre de Philibert, tapissée de posters est bien rangée et Delphine ne manque pas de le  féliciter. Sur la petite table de nuit, seul un kaléidoscope est posé près d’ une boîte de kleenex par dessus quelques livres. Delphine trouve cela un peu tristounet pour une chambre d’enfant. Cela lui donne quelques idées de décoration. Et sur une chaise repose un genre de kimono de karaté où de kungfu . Elle fait semblant de ne pas savoir. Elle demande.

-« Mais non , Delphine ! c’est ma robe de chambre, se moque Philibert », qui n’a pas perçu le ton de la taquinerie.

La chambre de Carole , elle aussi, est bien ordonnée. Mais ce n’est pas beaucoup de mérite. Un grand lit fait face à un immense placard-penderie-glace et le peu de place restante pour circuler limite les risques d’y mettre beaucoup de désordre. Delphine remarque que Carole a entamé la lecture d’un livre de récits de randonnées d’Axel Kahn.

– je l’ai presque terminé, il donne envie de partir ! Je te le passerai, si tu veux, quand j’aurai terminé.

Delphine aimerait bien, en effet. Pour des projets de randos en commun, peut être ? Sortant de la chambre, Carole demande à Delphine :

– Ça t’ira, comme ça ?

– Bien sûr, petite folle, lui répond Delphine, comme prise au dépourvu, mais heureuse en même temps d’apprendre qu’elle est kidnappée dans cette chambre pour la nuit. Ne t’inquiète pas, je n’irai pas porter plainte à la gendarmerie ! poursuit-elle en projetant un regard renversant vers Carole.

-Ce serait dommage ! répond Carole, j’ai beaucoup à te raconter, tu sais …lui dit elle en la pinçant par la taille.

Delphine ne pouvait pas deviner que sous ce geste de Carole avait ainsi réagi au désagrément que le mot « gendarme » lui a provoqué.

– Oui, j’ai hâte… et moi aussi j’ai des nouvelles à te raconter….glisse-t- elle à Carole.

La chambre se transformera t elle en boîte à mystères ou en kiosque à potins de commères ?

Philibert se lave déjà les mains à la salle de bain attenante, et c’est l’occasion pour elles de le rejoindre, avant de regagner la salle à manger.

-Ah, mais, j’allais oublier, j’ai une belle surprise ! s’exclame Delphine en fouillant dans son sac à dos. D’une grande enveloppe en papier kraft, elle sort avec beaucoup de précaution une chemise cartonnée Kodak. Elle montre les deux exemplaires des photos prises par Johnny hier matin.

-Déjà ? …

– Oui, et c’est lui qui les offre . C’est pour vous ! Il a refusé le moindre kopeck… le bougre. l. Il m’a aussi donné un exemplaire pour moi et il en a gardé un pour lui. Vous auriez vu comme il était heureux…

Je lui ai dit que je vais le lui encadrer dès que possible… parce que chez lui ce n’est pas le même ordre que dans ta chambre, dit elle en riant, et s’adressant à Philibert.

– Elles sont super bien prises, en plus ! Ah, je suis trop contente d’avoir cette photo de nous trois. Je vais aussi les encadrer, poursuit Carole. Une si belle journée est inoubliable, mais en plus, elle méritait bien un si précieux souvenir.

– Oui, ce Johnny a vraiment un grand cœur. C’est un type exceptionnel, un vrai Monsieur,  celui-là … renchérit Delphine.

– Il en existe encore …soupire Carole en douce, d’un ton entendu.

– Tonton Johnny, on dirait le Père Noël ! ajoute Philibert.

Oui, on va réfléchir à la façon de bien le remercier, parce qu’il est vraiment trop généreux… répond Carole.

– Mais qu’est ce qu’il se passe ? insiste Philibert. Mais qu’est ce qu’il se passe, répète t il songeur  ?…Maintenant, ici c’est comme dans mon kaléidoscope, ça change tout le temps et c’est de plus en plus beau…

– Tu sais Philibert, c’est comme ça, quand tout le monde s’aime… C’est grâce à toi, grâce à tout le monde, dit Delphine….

La réflexion rend Philibert encore plus pensif. Il n’a pas l’impression d’y être pour grand-chose, mais, si Delphine le dit… peut-être alors que c’est vrai.

Delphine a encore une autre surprise pour lui dans son sac. Ses doigts la « brûlent », mais elle pense qu’il est préférable d’en discuter avec Carole, avant de faire une bêtise, peut être.

Comme il y a un verre de muscadet avec les langoustines, ces dames ont décidé de passer le kir. Pour l’une comme pour l’autre,la chasse aux kilos est ouverte toute l’année.

Le repas a été délicieux, et superbe de rires et d’anecdotes. Carole et Delphine ont même parlé des vacances du mois d’août, puisque Delphine va fermer la Singerie pour près d’un mois. Elle l’aura bien mérité. Et Carole aussi. Elles n’ont pas de programme pour ce mois-là.

La Bretagne ? Pourquoi pas ? C’est un pays de randonnées. Au pays des korrigans, nous irions déguster les fruits de mer, le kig-ar-fars, les crêpes et les kouign-amann …Hum ! … Et puis nous pourrions faire du vélo, du kitesurf et du kayak de mer… Nous pourrions louer un mobile home près d’une plage. On partirait de Nantes en train…

Et puis c’est le pays de tonton Albert, dit Philibert….

Certainement …, mais Philibert cette fois ne parvient plus à suivre la conversation, sous l’effet de la fatigue, des émotions et des surprises de cette journée. Il commence à se frotter les yeux Il va se coucher avant même de passer à la douche. Clairement il est KO !

– Tu te laves les mains et tu te brosses les dents, quand même ! Et nous irons te faire un gros bisou quand tu seras couché, lui indique Carole. Pendant ce temps, nous débarrassons la table… et Carole va garer sa moto dans le local à deux roues.

Au réveil, Philibert n’a plus de souvenirs précis quant à la façon dont il s’était couché hier soir et la douche a remis les idées en place. Carole lui a ajouté un bon yaourt aux kiwis, en complément du menu habituel, pour remettre les idées en place et donner du tonus.

Delphine elle, est delà partie rejoindre la Singerie. Hier elle a encore reçu une importante commande à préparer pour la rentrée. Ce matin elle va appeler des fournisseurs pour un choix de tissus d’une commande en cours, recevoir des clients pour des essayages et en fin de matinée elle reçoit sa banquière et son comptable pour ses projets d’investissements.

La nuit a été courte. Mais intense. Tantôt en douceurs câlines, tantôt en abandons furieux. Et délicieuse de promesses , enivrante de sentiments et profonde de complicité. Les deux amoureuses ont tant à partager, et pas que des commérages .

Delphine a enfin annoncé la proposition de Johnny d’inviter Philibert au match vendredi soir, à la Beaujoire : il a bénéficié de deux places gratuites grâce au photographe. Ça ne se refuse pas, avait-il dit. De ce fait Carole avait dû se résoudre à dévoiler à Delphine le lourd secret de Johnny, sa prison passée et son contrôle judiciaire à vie. Elle avait plaidé pour lui et dit que ce serait dommage de priver Philibert d’assister à ce match, et de connaître cette ambiance fantastique, et qu’elle serait contente de les accompagner pour éviter tous problèmes. Oui ce serait bien, en effet, avait répondu Carole, parce que ça leur fera un immense plaisir à tous les deux et qu’on ne peut pas refuser cette invitation à Johnny. En plus, ce soir là, je serai trop prise par les répétitions, ça m’arrange bien ! avait-elle conclu, encore bouleversée de ce chemin de vie incroyable et de tous ces ennuis arrivés à Johnny. … Et qu’il n’avait certainement pas mérités, avait elle ajouté.

Delphine était d’accord aussi et elle ajouta que c’était pour cela qu’il avait cette vie là, maintenant et qu’il passait beaucoup de temps à écrire et qu’il n’avait pas oublié Kathy, ou bien Catherine, peu importe, enfin la dame qui l’avait sauvé, comme il dit toujours, « parce que l’écriture ça aide à bien se connaître, et qu’on ne peut pas tricher avec les mots qu’on écrit sur une feuille de papier, et qu’en plus, ça donne des forces pour résister. » Delphine n’en finissait pas de déverser des torrents de mots pour décrire son émotion et son adhésion à la méthode.

Alors cela conduisit Carole à parler de sa visite à la caserne Cambronne, de la maison bleue et elle se demandait si ce n’est pas là qu’il avait écrit aussi, Johnny ! Et puis, la visite des deux gendarmes ce soir, c’était inquiétant quand même et qu’elle, et encore moins Philibert, n’avaient quelque compte à rendre dans cette histoire d’Albert et de Rogère. Delphine partageait aussi ce souci, mais que Carole pouvait être rassurée pour elles deux, et quoi qu’il arrive, elle sera à ses côtés. Dans un premier temps, elle a dit réfléchir à la meilleure façon de mettre Catherine et ses ateliers sur le chemin d’Albert. Elle se renseignera discrètement auprès de Johnny

Carole a trouvé que ce serait génial et que Catherine serait certainement plus utile à Albert qu’elle même.

Il avait aussi été question de la préparation du gala. Carole a dit qu’elle était drôlement soulagée, même si elle n’avait rien laissé paraître, mais que jusqu’à aujourd’hui, elle se demandait si le spectacle allait pouvoir se dérouler comme prévu. Évidemment, elle avait gardé ses angoisses pour elle, mais elle avait beaucoup pensé à chacun de la troupe et à tous ses partenaires, et surtout « à toi, ma chérie, toi qui a été aussi généreuse et efficace dans l’effort ». Elle pouvait en pleurer de rire maintenant sur les épaules de Delphine. Elle pouvait en chantonner de soulagement. Mais plus ça va, plus elle en était sûre, le sinistre Robertaud avait essayé de torpiller le gala ! On ne lui enlèvera pas ça de la tête. Car enfin, on ne vire pas un chef d’orchestre comme ça, sur le champs ! La faute doit être grave.

Il aurait fallu être petite souris, ou petit rat ! pour la voir et l’entendre, elle, la directrice de ballet raconter l’histoire de ce matin dans les locaux de Robertaud. Delphine s’est gondolée de tout son corps à force d’éclats de rire, et elle a découvert une Carole chez qui elle ne soupçonnait pas une telle force de caractère, une telle détermination, une telle lucidité et aussi un tel humour.

Pour être franche, elle avait quand même trouvé qu’elle y allait fort avec ce pauvre Kipling, mais ce qu’elle avait dit à Robertaud ? c’était mérité§ . E

L’aimer autant, sa Carole, n’était il pas suffisant ? Allait-elle l’admirer, en plus  ?

De toute façon, Carole avait eu raison de ne pas lui en parler, car Delphine ne peut avancer sans la confiance, et là il y avait lieu de vraiment s’angoisser. Avec la nouvelle du remplacement immédiat de ce Robertaud et la mise à disposition de tout l’ensemble musical, certes le planning de Carole allait rester serré, mais au moins, le gala aura lieu. Sinon, c’était mort . Delphine n’en avait pas fini de remercier Carole, de lui démontrer combien elle avait été formidable et combien elle l’aime et est heureuse de l’avoir rencontrée, et…. . Et qu’elle était très contente aussi, car elle aurait Philibert à garder une grande partie du mois de juin. … Tiens pour la kermesse du 20, par exemple !…

… Mais enfin, cette attitude du Robertaud en question était quand même plus qu’étrange. Carole et Delphine aimeraient bien en savoir plus sur ses motivations. Que serait il advenu si Carole n’avait pas tenu cette attitude ? Un doute rétrospectif s’instille dans le raisonnement de Delphine.

Et le mystère de Robertaud plus celui d’Albert, ça fait beaucoup de mystères qui se révèlent simultanément. Carole a rassuré Delphine car, à moins d’avoir un esprit particulièrement kafkaïen, il est impossible d’y chercher un lien entre ces deux affaires.

«  Pour le meilleur et pour le pire ! » s’étaient elles murmurées au creux de l’oreille, avant que la chaleur de leurs corps les emporte vers les rêves les plus paisibles.

Yves le 17 mars 2021

Un anniversaire pas comme les autres.

Comme tous les vendredis matins, Carole est venue à la Singerie pour la mise au point des tenues. Delphine et elle avaient convenu qu’il était urgent de conclure. Ce sera donc la dernière fois. Elles s’en tiendront à ces dernières retouches et à ces ultimes reprises. Les prochaines répétitions s’effectueront maintenant en tenues de gala et il n’y a plus à tergiverser désormais. Les danseuses et danseurs se succèdent et repartent avec leurs costumes sous le bras. Ceux qui n’ont pas pu se libérer ce matin repasseront au plus vite. Toute la matinée, la Singerie s’est transformée en un joyeux défilé où les rires et l’excitation que suscite l’approche de l’évènement se sont bousculés.

Pourtant Delphine n’a pas l’assurance ni le dynamisme habituels. Carole s’ en étonne tandis qu’elles déjeunent maintenant « sur le pouce » sur un coin de table de la cuisine. Peut-être un coup de fatigue ou une contrariété ? Ou peut être une maladresse ? Carole en profite pour tendre quelques perches. Quelques mots suffisent parfois à jeter un trouble, comme d’autres peuvent aussi éclaircir des ombres.

Rien de cela chez Delphine. Elle fait comme si rien n’était. C’est tout juste si elle consent à admettre un peu de tristesse de terminer ce chantier qui lui avait apporté de si bons moments.

– C’est surtout grâce à cela qu’est né notre amour…, et c’est idiot, mais j’ai comme l’impression que ce bonheur va désormais s’enfuir de la Singerie, a-t- elle tout de même osé avouer.

Puis elle confie à Carole que l’épisode Robertaud l’avait aussi probablement plus perturbée qu’elle ne l’imaginait.

Elle a pris conscience, dit elle, de la fragilité de son activité. Il ne ne s’agit pas seulement de se lever tôt et de se coucher tard, d’aimer son métier passionnément et de voir ses clients satisfaits. Ce serait trop facile. Sa confiance en elle, son savoir-faire, son honnêteté, son goût des contacts, tout cela est insuffisant, aussi. En revanche, que son affaire puisse être à la merci d’incompétents, pire, de malveillants de cette espèce, là sont les vrais risques et elle n’y avait pas pensé avant…C’est pour cela qu’elle a réfléchi toute la semaine.

Et que pour le moment, elle décide de ne pas accroître ses engagements. En conséquence elle suspend son projet d’embauche et de nouveaux investissements. D’ailleurs elle en a informé sa banquière et son comptable, à la suite du rendez-vous de lundi dernier.

-Je leur ai dit qu’avant tout, il me faut en discuter avec Carole !

Alors Carole la réconforte dans ses bras, elle lui dit tout le mal que ça lui fait de la voir ébranlée comme ça, lui répète qu’elle avait souffert, elle aussi, d’avoir eu à lui révéler cette fâcheuse affaire, mais qu’elle ne peut concevoir leurs relations que dans la transparence. Elle la comprend forcément, et ça prouve qu’elle est une fille raisonnable, que ses réactions sont légitimes et responsables. Et qu’elle avait sans doute grandi trop vite et qu’il est normal qu’elle se sente un peu fatiguée avec tout le travail qu’elle abat. Et que c’est une chance formidable qu’elles se soient rencontrées. En tous les cas, elle a raison : « sa Carole » est entièrement à ses côtés, mais il ne faut rien précipiter et les mois de juillet et d’août leur donneront l’occasion d’éclairer leurs décisions, s’il y en a à prendre, et Carole ne se rend sans doute pas bien compte de sa chance, d’exercer un si beau métier.

Et puis Carole a aussi rassuré Delphine au sujet du gala . Ce Robertaud avait voulu jouer les empêcheurs de tourner en rond, c’est le moment de le dire !, et la Présidente avait été alertée par la secrétaire que le plan du chef était, soi-disant, démoniaque. Aux dernières nouvelles, ce n’est même pas une mutation dont il fait l’objet, mais d’un licenciement sans indemnités, ni préavis. Carole n’avait pu en savoir plus, car Robertaud envisageait de porter l’affaire aux Prud’hommes et la Présidente se devait de garder un secret scrupuleux sur le fond de l’affaire, dont d’ailleurs les motivations lui échappent totalement.

Ce qui est important, a ajouté Carole, c’est surtout le maintien du gala. La Présidente avait remercié Carole pour son comportement très professionnel et très efficace. Et elle l’avait assurée de son soutien par une collaboration totale pour la réussite des représentations. « Ce gala reste un enjeu primordial pour L’Orchestre de Ballets de Nantes Métropole » avait souligné la Présidente ».

– Et la nouvelle chef, c’est une pointure, elle pige vite. En plus, elle est très sympa, tu verras.

Ainsi Delphine en sait tout autant que Carole sur l’affaire. Carole a même ajouté que c’était comme dans tous les milieux, qu’il suffisait d’un seul « connard » pour faire dérailler un train !

Delphine avait approuvé.

Pourtant, au moment où elles s’apprêtent à se séparer, la gorge de Delphine e contracte et ses yeux s’emplissent de larmes. Elle entraîne Carole vers le canapé. Elle s’assoient, il le faut . Serrées l’une contre l’autre. Comme pour se cacher le visage , Delphine enroule sa tête dans la longue chevelure de Carole. Aussitôt, elle laisse échapper du fond de sa gorge, remontant en saccades du profond de ses entrailles, un interminable chapelet de sanglots .

Intimes comme le dernier souffle de sa maman.

C’est cela qui la travaille tant, réussit-elle à dire. Il y a deux ans déjà, jour pour jour, presque heure pour heure. C’est la première fois que son cœur la délivre de ce secret qu’elle avait enfoui si creux. Et c’est la première fois qu’elle partage si intimement la nouvelle du décès de sa chère maman. Il fallait bien que ça arrive un jour. Voilà . C‘est dit.

Quand elle retrouve un peu de souffle, elle ajoute  plus distinctement:

– C’est comme une porte qui s’ouvre dans le tunnel ou je me trouvais sans le savoir, et derrière la porte, une lumière a surgi. C’est toi ma nouvelle lumière, cette lumière, ce bonheur que je ne veux plus jamais perdre. Je ne savais pas que j’allais pouvoir me libérer de ce poids là, et le secret est sorti spontanément. Sans doute avais- je peur d’ouvrir moi-même cette porte et que c’est toi qui l’a ouverte. Et tu as su m’écouter. Merci ma Carole.

Toutes deux restent ainsi serrées dans une interminable étreinte. Carole a accueilli la détresse de Delphine dans le silence respectueux de ses caresses maternelles.

Puis, quand elle relève la tête, Delphine passe ses doigts encore émus sur les cheveux humides de Carole, comme si elle voulait les sécher, et elle les promène langoureusement d’un visage à l’autre, et descend d’un cou à l’autre dans des mouvements infiniment mesurés. Elle dégrafe le chemisier de Carole et pose ses lèvres sur un sein nu fermement dressé. Et Carole offre à Delphine le temps et la tendresse pour que les plaies subitement ravivées puissent s’éteindre sous le flot des larmes. Cette scène a quelque chose d’indéfinissable, qui va des limites de la dilection enfantine jusqu’aux frontières de l’ érotisme amoureux. Indéfinissable certes, mais aucunement ambigu. Chaque moment d’amour est singulier et seuls ceux qui s’aiment savent en décoder les signes.

Carole, pour sa part, n’est aucunement troublée. Elle est simplement émue et heureuse d’avoir permis à Delphine de lui déposer son immense peine.

Delphine n’avait jamais encore pensé qu’elle pourrait parler de sa mère à Carole. Elle ne l’avait pas prévu, non plus. C’est arrivé comme ça, sans crier gare ! Maintenant c’est fait, Carole sait tout des liens qui la lient encore à sa famille.

– Parce que le reste, ce n’est plus ma famille, répond telle posément à Carole qui lui suggérait de garder des liens avec les autres membres de sa famille. Mes souvenirs, ceux que j’avais enfouis, sont au cimetière. Les poubelles, je les ai jetées  !

Delphine venait de s’alléger de son si lourd passé. Seuls restent les souvenirs heureux.

Carole, troublée à son tour, raconte comment, depuis toute petite, elle aussi a pleuré l’absence d’une mère. C’est la raison pour laquelle elle a tant voulu garder son Philibert. Elle dit que c’est la providence que toutes deux se soient trouvées comme deux fleurs sauvages dans la lumière d’un chemin de bonheur. C’est leur destin. Et pour alléger l’ambiance empesée, elle lance sous forme de boutade

– Les fleurs sauvages s’illuminent entre elles,

En recoiffant Carole avec soin, Delphine dit que les mots de Carole, c’est beau comme du Verlaine. Carole sourit de plaisir car Delphine a retrouvé son entrain  naturel. Delphine propose à Carole d’enfiler une marinière , car son chemisier n’est plus très net, et elle va s’occuper de le laver et de le repasser. Elle pense que la marinière lui va à merveille. Oui, c’est vrai, je le trouve, moi aussi, convient Carole.

– Tu vois, le bonheur est simple, il est fait de ces tous petits détails du quotidien, dit elle à Delphine.

– je le sais. Mais je l’oublie parfois. Heureusement, tu es là… maintenant. Tu es ma lumière qui ne ne me quittera pas. …, dit- elle d’un ton tendrement railleur…

Carole dit que c’est beau comme du Rimbaud et elles se mettent à rire comme deux folles. Carole croit même en avoir tâché de café la marinière toute propre, mais heureusement, il n’en est rien.

Carole va pouvoir partir rassurée quant au moral de Delphine, non sans avoir parlé du match de football de ce soir.

Philibert le lui rappelle tous les jours, il ne faut surtout pas oublier ! Quelle aventure… Delphine est contente car, en vue de cette sortie, elle a confectionné une chemise neuve pour Johnny, dans un imprimé à fleurs rouge et bleu sur fond crème, puis une pantalon de toile anthracite. C’est du costaud, et ça va lui faire de l’usage.

Dans un premier temps, Johnny s’était rebellé et était même mécontent de devoir être habillé comme tout le monde. Il avait aussi prétendu ne pas avoir assez de sous pour payer de si beaux vêtements. Carole lui avait d’abord répondu que ça lui faisait trop plaisir de les lui offrir, puis que de toute façon, c’était contre les photos, et enfin que comme il rouspétait encore, que si c’était comme ça, ni Philibert ni elle, ne l’accompagneraient… Le problème fut donc vite réglé. A tel point que lorsque le soir, elle est arrivée chez lui avec une paire de chaussures Adidas, le Johnny, il n’a même pas osé ronchonner.

– D’ailleurs, je me demande s’il n’a pas dormi avec, cette nuit, dit elle en s’esclaffant !

– Tu vois la vie c’est drôle comme du théâtre, lui dit Carole. Tu me raconteras, je suis sûre que vous allez passer une super soirée. J’ai hâte que tu me racontes. Je te dépose Philibert après l’école, avec son balluchon, et je reviendrai vous rejoindre demain, en soirée, comme convenu.

Je file à Graslin pour préparer les répétitions de ce soir et de demain avec l’Orchestre.

– J’ai hâte, moi aussi, de savoir comment ça va se passer et d’aller vous voir ! Ça va marcher, ne t’inquiète pas, ma Carole. …

L’un des cars spéciaux avait à peine déposé nos trois supporteurs sur l’immense parking que déjà l’ atmosphère étonnante des soirs de matchs enveloppait les abords du stade. Un souffle de week-end, plus un air de fête, plus un vent d’enjeu, plus une pincée de chauvinisme et une autre d’envie d’en découdre, cela donne forcément comme une ambiance électrisée. Philibert, attentivement entouré de Delphine et de tonton Johnny parait un peu submergé par les flots de spectateurs qui s’acheminent vers les accès au stade. Johnny, en patriarche et fin connaisseur fait le reporter. Surtout lorsqu’il reconnaît des « statues » du club, c’est à dire des anciens joueurs qui ont fabriqué de leurs exploits passés la légende du FC Nantes. Ici il y avait le grand Jean-Paul, là c’était Max et là bas Loïc avec Patrice… Ah, oui ! c’était le temps doré du jeu « à la nantaise » qui avait fait école en France et même en Europe… Quelle époque ! C’était un peu « Radio nostalgie » dans la voix de Johnny.

Johnny était ainsi devenu un moulin à paroles et un puits de science du football. Et Philibert avait du mal à suivre, surtout que Johnny ne cessait d’être interrompu. Il en connaissait du monde, à droite, à gauche, devant, derrière. Philibert n’en finissait pas d’entendre des « salut Johnny , ah que je ne t’avais pas reconnu ! » Quelle célébrité ce Johnny, malgré son déguisement, comme il le soulignait en rigolant, comme pour chambrer Delphine.

Évidemment qu’il était méconnaissable le Johnny, bien qu’il se soit couvert la tête de son bob jaune et vert habituel pour la circonstance. Mis à part ce bob, Delphine l’ avait félicité pour sa dégaine de « jeune premier ». Et Johnny avait bien rigolé. Il avait bien compris qu’elle se moquait un peu quand même ! . C’est exact qu’à côté de la tenue de ville et du Fedora de Delphine, il restait encore un peu de boulot à finir pour Johnny. Et, en son for intérieur, il était content d’avoir accepté les vêtements neufs de Delphine. Pour elle surtout, et pour le « petit » aussi ! Mieux que cela, les airs surpris que les gens prenaient à le voir en si belle compagnie, le rendaient très fier. C’est quelqu’un la patronne quand même ! pensait il encore, en attendant devant l’entrée que Delphine revienne du guichet avec son billet.

Une horde d’hommes tout habillés en vert, avec banderoles et fanions, passèrent soudainement comme une bande de sauvages devant eux. Des frissons de peur enveloppèrent Philibert. Johnny s’empressa de le rassurer en lui serrant bien fort la main qu’il n’avait pas quittée.

– Ne t’inquiète pas mon bonhomme ! De toute façon il y beaucoup de CRS pour nous protéger avait dit Johnny, et puis, de toute façon, ce n’était que des supporteurs de l’ AS Saint Étienne, le club visiteur. C’est de bonne guerre ! Avait-il ajouté maladroitement à l’oreille de Philibert.

La guerre ?… des CRS… ? Philibert pensif, ne répondit pas. Il essayait de comprendre ce qui l’attendait, car Il croyait être venu pour voir un match de foot…

Heureusement Delphine est de retour et, après la fouille obligatoire, les portes de la fête s’ouvrent sur la montée des marches de la tribune, au bruit des tambours, au son des trompettes, sous les airs des accordéons et des chants à la gloire du club. Tout la haut dans la tribune, Johnny avait dit qu’ils étaient bien placés, tous les trois, Sur le terrain, les joueurs étaient encore à l’échauffement. En montant, Delphine avait eu le temps de saluer des musiciens du groupe Tri Yann qui étaient venus juste pour voir le match.

– Des clients ! avait elle dit à Johnny.

Johnny était content, car lui-même avait été à l’école avec l’un d’eux, mais que celui-ci n’avait plus l’air de le reconnaître, mais que c’est normal après plus de quarante cinq ans. Et il a ajouté que plus loin, il distinguait aussi Philippe Catherine, le célèbre chanteur et acteur. Delphine avait dit que c’était drôle car lui et Johnny étaient habillés presque pareil, sauf que le chanteur aurait mieux fait de mettre un bob comme celui de Johnny.

Du coup, tout le monde a rigolé. Sacrée patronne ! avait dit Johnny.

Puis Delphine s’est étonnée du nombre considérable de spectateurs. Au prix du billet, ça fait quand même un sacré compte  ! Johnny a enchaîné en disant qu’il en fallait des milliards d’euros pour acheter tous ces joueurs de valeur et pour régler leurs gros salaires, les charges, et même leurs impôts.

– Faut bien qu’ils puissent s’acheter des grosses bagnoles et se marier avec des actrices, a t il ajouté.

– Même avec des chanteuses, ou seulement des danseuses !avait rectifié le voisin de Delphine, un Monsieur en costume cravate qui venait de se plaindre que le carburant allait encore augmenter lundi prochain.

Celui-là avait réussi à piquer Delphine qui n’envoya pas dire à ce costume cravate ce qu’elle avait sur le cœur.

– Non, mais je rêve ! Je veux dire quand même que les gens qui veulent faire la révolution quand le gas-oil augmente d’un centime ou deux, mais qu’il n’hésitent pas à filer leur pognon à ces enfants gâtés, qui ne savent que jouer au foot !…feraient bien de la fermer, ou de rester chez eux. … Des fois, je me pose des questions, avait dit vertement Delphine à ce Monsieur.

-Apparemment, « ces deux là ne passeront pas leurs vacances ensemble ! » avait dit Johnny, pendant qu’il changeait de place avec Delphine.

Et que Philibert découvrait un monde d’une dimension qui le dépassait largement.

Enfin ! les joueurs étaient en place et l’arbitre venait de « donner le coup d’envoi », comme avait dit le Monsieur derrière lui. Tout le monde chantait, tout le monde criait et la « holla » faisait le tour du Stade. Et Johnny avait sorti son harmonica de sa poche.

– C’ est dommage que maman ne soit pas là ! avait dit Philibert à Delphine.

Delphine n’avait pas répondu, mais Philibert avait ressenti qu’elle était d’accord avec lui, à la façon discrète mais prolongée, qu’elle lui serra sa main dans la sienne.

Sur le gazon d’un vert impeccable, les joueurs couraient après le ballon et les uns après les autres.

Tout autour du terrain, il y avait aussi la police et des rangées de personnes en gilets fluo qui se désintéressaient totalement du match, car ils se tenaient debout au pied de chaque tribune, face au public. Selon Johnny, on les appelle les stadiers. Ils n’ont pas le droit de regarder le match. Ils sont là rien que pour surveiller les spectateurs. Philibert a trouvé ça bizarre, mais Johnny a dit que à notre époque, c’est normal.

Tout à coup une rumeur, ou plutôt une colère envahit les tribunes. Tout le monde rouspétait contre l’arbitre. C’était infernal. Philibert demanda à Johnny ce que ça voulait dire « enculé ». Comme Johnny suivait le match, il ne pouvait pas répondre. Alors Delphine fronça les sourcils et dit que c’était un gros mot, une insulte, et qu’il ne fallait pas dire ça. Finalement Johnny était d’accord aussi avec Delphine, sauf que dans un stade, il y a le droit et que ça ne compte pas puisque tout le monde le dit.

Il y avait d’autres noms comme ça que Philibert ne connaissait pas, comme « sale négro », par exemple, mais il n’avait plus osé demander. Il a quand même fait remarquer que la maîtresse avait grondé Charles Édouard à la récré parce qu’il ne faut pas dire « bougnoule » Johnny et Delphine se sont regardés et Delphine a suggéré à Johnny qu’il écrive un dictionnaire amoureux du football. Johnny avait ri et il lui a répondu qu’elle était une sacrée flagorneuse, mais que c’est vrai quand même que les gens ne font pas attention.

Sinon, les joueurs nantais venaient de marquer un but sur penalty et tout le monde avait applaudit l’arbitre, parce qu’il avait bien fait de siffler la faute du stéphanois, même si ce n’était pas si net que ça.

A la mi temps, Delphine a distribué les sandwichs qu’elle avait préparés et les bananes qui étaient dans son sac. Pour aller boire, il fallait aller à la buvette, car même les bouteilles d’eau en plastique sont interdites. C’est trop dangereux si quelqu’un t’en balance une dans la figure, par exemple, avait expliqué Johnny. Mais il y avait trop de monde pour accéder à la buvette , alors tous les trois ont décidé qu’ils pouvaient s’en passer.

Johnny en a profité pour expliquer qu’il y avait un nouveau dans l’équipe et que c’est un petit génie. Il est anglais, mais, tant pis, ce n’est pas grave, tellement quil il est doué. C’est le numéro 8. Faut dire qu’il a coûté cher. Quarante millions, plus un pourcentage sur la plus-value en cas de revente, selon le journal ! A vingt ans, faut le faire. Mais ça vaut le coup. C’est un bon ce Kipling.

Delphine faillit avaler son morceau de sandwich de travers.

– C’est vraiment étonnant de jouer au foot et de s’appeler Kipling, avait elle dit.

Autour d’elle personne n’avait rien compris du raisonnement, et avait l’air de la prendre pour une demeurée. Mais elle a coupé court, car ce n’était pas important, non plus, de ne rien connaître à la littérature.

Le costume cravate a haussé les épaules.

La deuxième mi-temps était recommencée, et «on »  continuait à dominer largement. D’ailleurs le résultat était bien engagé car le 6 vert, un « noir » avec un nom trop compliqué à prononcer pour « des personnes d’ ici », venait de prendre un carton rouge, pour avoir répondu par un« coup de boule » à un membre du staff des canaris qui l’aurait, soi-disant , agressé verbalement.

Une dame avait dit que c’est sans doute parce qu’il ne connaissait pas le français. Et tout le monde a pouffé de rire, même le Monsieur cravate, mais pas Delphine qui lui a tourné le dos. Et Johnny non plus n’a pas ri quand il vu la tête que faisait Delphine. Il a même fait un geste avec un doigt sur le tympan pour demander à la dame si ça allait bien dans sa tête. Alors tout le monde a donné raison à Johnny.

Donc à onze contre dix jusqu’ au coup de sifflet final, le FcNantes avait finalement réussi à battre son ennemi héréditaire, par un but à zéro. De l’avis général, ce ne fut pas un très beau match, mais « on » a gagné le résultat était mérité et surtout c’était bon pour le classement général.

Il n’y avait plus qu’à attendre que le stade se désemplisse pour entreprendre la sortie des escaliers et regagner un bus pour le retour. Delphine avait trouvé deux places assises côte à côte pour Philibert et Johnny et elle est allée s’asseoir un peu plus loin. Elle était contente car Philibert avait l’air de tenir un discours à Johnny que celui-ci n’en perdait pas une miette et qu’il en faisait une sacrée drôle de tête.

Arrivés devant la Singerie Tonton Johnny avait même l’air préoccupé. Philibert lui signala qu’il avait apporté le ballon chez Delphine, et lui demanda s’il pourraient jouer un peu ensemble demain samedi dans le jardin tous les trois  avec Delphine.

C’est Delphine qui lui expliqua que tonton Johnny allait au travail tous les matins et qu’elle avait prévu plein d’occupations pour qu’il n’ait pas le temps de s’ennuyer.

-Tu verras, on ira à l’atelier, tu feras plein de belles choses pendant que je travaillerai, moi aussi.

Et puis je crois que tu peux déjà dire un beau merci à tonton Johnny pour ce match de ce soir et tout ce qu’il fait pour toi.

– C’est vrai, merci mon tonton Johnny, lui dit Philibert en lui tendant les bras pour lui faire une bise.

C’était la première fois que Johnny entendait qu’on l’appelle directement « mon tonton Johnny » et c’était la première fois que Philibert l’embrassait.

Comme pour s’échapper de son trouble visible et persistant, Johnny lui passa ses grosses mains calleuses dans les cheveux et dit à Delphine, d’une voix chevrotante et presqu’étouffée :

– Il est formidable cet enfant, et très affectueux…et très attachant… et très …

Delphine vint en aide à Johnny pour abréger ce discours trop émouvant pour lui.

-… Et très bien élevé par Carole, ajouta-t-elle d’un ton souriant. Et, c’est facile pour nous Monsieur Johnny, tous les trois nous vous aimons beaucoup, vous savez. Vous êtes de notre famille de fleurs sauvages maintenant…alors, comptez sur nous.

Et pour joindre le geste à la parole, tous les deux arrêtèrent leur pas, levèrent un bras et se tapèrent longuement dans la main avant de regagner chacun son logement.

Cette main fine et élégante de Delphine, ces doigts agiles et ces ongles vermillons qui étaient venus se poser avec délicatesse mais chaleur sur cette main cabossée, burinée de misères, ces doigts tordus de tourments, fatigués de soucis, mais assoiffés de justice, avides de bonheurs à distribuer, riches de poèmes à écrire et de notes à faire danser, ces mains si différentes avaient dégagé trop de puissance pour être dépourvues de significations. Comme une ligne de plus dans le creux de chacune des mains. Comme un fluide de transmission génétique, une fulgurance de serments ou de promesses.

Delphine ne savait le dire, mais c’était fort, indélébile. Il était écrit, comme un message venant d’ailleurs sans doute, que cet anniversaire devait être pour Delphine, celui des troubles émotionnels.

Aidant Philibert à prendre sa douche, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de questionner Johnny au sujet des ateliers d’écriture de la Maison d’arrêt pour Carole. Trop tard. Tant pis, elle trouvera l’occasion de lui en reparler demain, en cachette de Philibert, bien entendu.

En ce samedi matin, au retour de quelques courses avec Philibert, Delphine aperçoit une grande enveloppe blanche coincée contre la porte de la Singerie. Tout de suite, elle pense à Carole. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé.

– Non, c’est Johnny, ne peut -elle s’empêcher de dire avec un soupir de soulagement.

C’est une lettre. Avant de la lire, elle propose à Philibert de jouer un peu au ballon sur la pelouse, le temps de ranger ses provisions. Puis elle s’enferme dans les toilettes pour être sûre d’être tranquille et commence à lire :

« Madame Delphine,

En votre absence, je vous écris cette lettre sous l’œil de deux «gendarmettes » qui m’autorisent à vous prévenir de ce qu’il m’arrive. Je sais que vous saurez rester discrète.

J’ai encore des ennuis avec la Justice. Le juge d’application des peines a été prévenu que des images ont été saisies hier soir sur le parvis du stade, selon lesquelles j’apparais seul avec le petit Philibert, et en lui tenant la main, pendant que vous étiez partie acheter votre billet. Franchement ! Ce n’est pas possible de me reprocher des choses pareilles….

Je suis désolé du tracas que cela va vous occasionner car vous serez certainement appelée à témoigner et à défendre ma bonne foi. Pour le moment, pour eux, je suis apparemment en infraction pour non respect de mes obligations, car cette situation m’est interdite. Les deux gendarmes sont venues pour me conduire à la prison, le temps qu’ils fassent leur enquête. Un avocat va être désigné pour me défendre. Mais je ne suis pas inquiet, vu que je n’ai rien fait de mal. Bien que, vu ce qu’ils m’ont déjà fait… Dans mon malheur, je suis très content, car je vais revoir Madame Catherine, du moins je l’espère.

Je vais devoir me battre encore, mais je suis plein d’espoir. On ne peut enlever l’espoir d’un innocent. Encore désolé de vous créer des soucis. Donnez le bonjour à Madame Carole et ce serait bien d’épargner Philibert, j’ai peur qu’il soit triste et qu’il n’ait plus confiance en moi. Ce n’est qu’un enfant et je n’ai jamais voulu faire le moindre mal aux enfants. Vous au moins , vous me croyez.

J’ai déjà hâte de revenir très vite au château. Désolé, Madame Delphine, mais je dois conclure. Elles ont sorti le menottes, et je retourne en enfer.

Merci à vous pour tout ce que vous faites pour moi !

Johnny.

Yves le 23 mars 2021 .

Dans les prisons de Nantes.

A la consigne de la conciergerie de la Maison d’arrêt, Carole vient d’être fouillée et a été contrainte de déposer son portable . Elle a trouvé ça naturel. Déjà bien contente d’avoir réussi à négocier un parloir dès ce samedi matin. Pour autant, elle ne va pas lambiner car elle a rendez-vous au théâtre dès dix heures, et ce n’est pas la porte d’à côté. Mais elle a tenu à répondre à l’insistance d’ Albert.

De plus, la semaine prochaine le programme est complet, et avec sa meilleure volonté, elle n’ aura vraiment pas le temps de s’échapper jusqu’ici.

Carole ne tire aucune gloire de sa présence à la prison, mais elle a le regard clair, presque détendu, mais avec une question en tête. Elle imagine bien que la vie d’Albert ne doit pas être facile, mais de là à réclamer Philibert, ça tient quand même un peu du mystère, et elle aimerait bien comprendre.

Albert, propre sur lui, n’a pas l’air si ravi que cela lorsqu’il s’avance. Il fait même carrément une drôle de tronche. C’est Philibert qu’il aurait tellement désiré voir. Il le lui fait la remarque sans ambages. Carole lui exprime le choc qu’elle a eu d’apprendre ce triste drame auquel évidemment personne ne s’attendait.

Puis Albert avoue qu’évidemment, il n’est pas fier de ce qu’il a fait. Il geint plus qu’il ne parle.

Il pleurniche. Il dit que c’est un grand malheur, qu’il s’en veut de la mort de Rogère. Mais que ce n’est quand même pas de sa faute. Et Philibert ? qu’est ce qu’il dit ? Demande-t-il d’un air préoccupé. Carole répond qu’elle sait qu’Albert a insisté pour le voir, puisque les gendarmes sont venus chez elle pour le lui signaler. Mais elle s’y oppose, lui dit-elle clairement. Elle ajoute que jusqu’à présent, elle a réussi à éviter les questions embarrassantes de Philibert et qu’elle n’évoque pas la situation devant lui.

– Il n’est pas souhaitable, comprenez-vous Albert, à son jeune âge, de le faire venir ici. D’ailleurs, si vous souhaitez lui transmettre quelques mots, écrivez-les moi sur un papier et je les lui lirai. C’est promis Albert …. , je les lirai.

Albert baisse la tête. La proposition semble l’ennuyer.

– C’est vous qui avez raison, Carole, je crois qu’il est préférable qu’il nous oublie… définitivement Rogère et moi, répond-il. Ça revient un peu à ce que je voulais lui dire …Qu’il nous oublie, c’est cela ! Et même, s’il pouvait être absent le jour de la reconstitution, je crois que ce serait préférable…

C’est un gentil et bel enfant comme lui qui nous a manqué à nous deux, Rogère et moi. Qu’est-ce qu’on était contents de le garder. Quand il était là, nous étions différents, apaisés. Mais dès qu’il repartait, le cafard nous envahissait à nouveau. Dans ces moments-là, je comblais ma déprime avec le pinard… Et puis,… après les mots venaient les coups. Enfin, vous comprenez quoi… C’est triste à dire, Madame Carole, mais nous étions comme deux enfants privés de leur « baigneur » !

Son plus grand désir à Rogère, et à moi aussi, aurait été d’avoir un enfant. Mais nous n’avons pas réussi. Vous Carole, vous avez eu de la chance… Et je peux vous le dire, maintenant qu’elle est morte, mais la Rogère, elle était quand même très jalouse de vous…

– Je peux comprendre qu’une telle frustration devienne insupportable en effet…

– Ah, ça ! insupportable, le mot est faible . Elle m’a fait vivre un enfer effroyable avec ça, je ne peux pas tout vous raconter, mais c’est allé très loin… très très loin… Enfin, je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela. ? Je voulais surtout être sûr que Philibert ne s’est plaint de rien…

– Non Albert, vous savez que vous m’avez aussi beaucoup rendu service. Mais Albert, pourquoi n’avez jamais pensé à l’adoption ? Il y a tant d’enfants qui attendent leur tour. Vous auriez dû m’en parler, j’aurais pu vous aider, peut être.

– Si bien sûr, qu’on s’en est occupés, Madame Carole ! quand Rogère s’est aperçue qu’on ne pourrait plus avoir d’enfant, nous avons fait les papiers pour ça… Ils sont même venus ici, pour. faire un dossier. Mais après , on nous a dit que notre situation n’était pas compatible. On ne nous a pas trop donné d’explications mais notre dossier a été classé, vu que de toute façon, il paraît que nous étions trop vieux. Enfin, je vous parle de ça maintenant, Madame Carole ! mais il y a plus de vingt cinq ans déjà. C’est pour vous dire la colère, l’amertume et la rancœur qu’elle a eu le temps d’accumuler et des reproches que j’ai subis. Ça lui donnait de drôles d’idées, à la Rogère. Ah oui, des drôles d’idées…Si vous saviez. Mais je ne sais pas pourquoi je vous dis çà. … Je vais folleillerici, je crois bien….

Carole a laissé Albert s’exprimer. Déverser sa peine et sa misère le rend visiblement plus ouvert, moins rebuté que lorsqu’elle est arrivée. Elle est contente d’être venue.

Elle lui promet une prochaine visite. Mais quand ? Difficile à dire, en ce moment elle est « charrette ».

Elle lui conseille de continuer à se confier pour rendre l’incarcération moins infernale.

– Heureusement Albert, que des activités vous sont proposées pour changer vos idées maussades. N’hésitez pas. On m’a parlé de bibliothèque, et même d’ateliers d’écriture ! Je suis sûre que ce serait bien pour vous…d’épancher votre mal-être, d’atténuer votre bourdon .

– Ouais, peut être !… Parce que les promenades à mon âge, avec toute cette pègre, cette violence, ces trafics vous savez…ce n’est pas de la détente. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir.

Enfin !… Madame Carole, je suis soulagé de savoir que Philibert n’est pas trop perturbé avec tout cela. Vous avez raison, laissez le tranquille. C’est exactement ce qu’il faut faire.

En consultant son téléphone à la sortie de la prison, Carole remarque que Delphine a essayé de la joindre. Elle a laissé un message . « Tout va bien pour Philibert, adorable comme d’habitude, et en pleine forme, rassures-toi, mais c’est au sujet de ce soir ».

« Il serait préférable de passer la soirée place Viarme, car ici Philibert attend tonton Johnny avec impatience, mais Johnny ne rentrera pas. Il vient d’être embarqué … vers la prison ! C’est n’importe quoi, cette histoire ! Nous en reparlerons… discrètement. Ne t’inquiètes surtout pas….  ».

Carole écrit sa réponse rapidement car le bus ne va pas tarder.

«  Je suis moi-même à la sortie de la prison ! Hi hi hi… En fait j’ai profité d’être seule ce matin, pour rendre visite à Albert, il était content et ne dit pas non pour les ateliers d’écriture ! C’est drôle de savoir les deux tontons en même temps là bas, mais que se passe-t-il ?… ça nous promet des loisirs et des buts de promenade . Je ne devrais pas rire, mais j’espère bien que pour Johnny, c’est juste une visite de routine, dans le cadre de son contrôle judiciaire…

Je file à Graslin…quelle course ! ». OK ce soir place Viarme, je serai vers dix neuf heures. On commandera des pizzas. bisous à tous les deux

Carole enjambe le marchepied du bus lorsque Le fourgon qui conduit Johnny la croise. Oui, c’est lui, elle en est sûre, avec la chemise à fleurs dont Delphine lui a parlé. Finalement il ne la quitte pas cette chemise, le sacré Johnny ! Lui, il n’a pas reconnu Carole, mais il n’y a rien d’étonnant. Curieusement, il a l’air détendu dans le véhicule de gendarmerie . On aurait dit qu’il sifflotait, comme quelqu’un qui aurait gagné un séjour cinq étoiles dans la prison de Nantes… « L’Ann didou didou d’Ann »… C’est étrange, non ? Peut-être pas autant que cela en fait, puisque Delphine a dit de ne pas m’inquiéter…

C’est vrai qu’en voyant les portes du pénitencier se refermer derrière lui, Johnny se dit qu’il n’est plus qu’à deux pas du bonheur. Il ne lui reste plus qu’à tendre la main pour l’attraper, la délivrance.

Quel sentiment bizarre, ce sourd désir de prison ! Les portes vont même peut être un de ces jours se rouvrir à deux battants. Et avec la fanfare de la Garde Républicaine ! Johnny jubile au fond de lui. L’idée lui est venue en montant dans le fourgon de la gendarmerie.

Il y a probablement un coup à tenter, et je vais le jouer finement, s’était il dit.

Il a rassemblé les cartes de son jeu, il va les abattre. Cette fois, il ne sera pas le cocu de la partie…. Honneur et justice vont lui être rendus. Il n’en demande pas plus. Il s’en trémousse déjà.

Point le temps ne presse. La revanche mérite d’être cuite à point, le plat n’en sera que plus savoureux et le panache de la victoire plus éclatant.

Son premier regard sur la prison ne l’étonne pas. Ici rien n’a vraiment changé. Empiré seulement.

On lui explique qu’il est là pour infraction à ses obligations. Le problème n’est pas de savoir s’il a fait du bien ou du mal. C’est seulement qu’ il a trahi son engagement de ne pas se trouver seul avec un enfant. C’est très grave. Il répond qu’il le sait. Oui bien sûr,  Madame! Par le fait, votre libération conditionnelle est devenue caduque. Il vous faut accepter la sanction. J’accepte Monsieur, c’est normal. Votre dossier va être instruit et sera transmis au juge. Je comprends bien. Pas avant six mois. Oui Monsieur- Dame, vous faites votre boulot, je le sais. Et ce ne doit pas être facile pour vous.

Johnny reste serein . Il se délecte. A la limite de l’insolence, tant il se moque de ce qui lui est reproché.

Il est conduit dans une cellule pour quatre prisonniers. Donc, ils seront sept, avec lui . C’est normal Monsieur Johnny, c’est avant qu’il fallait réfléchir. Oui, Madame, vous avez entièrement raison.

On va revenir lui installer une literie supplémentaire, dans ce cachot. Johnny dépose ses quelques affaires dans une case. Ses co-détenus sont tous beaucoup plus jeunes que lui. En guise de bienvenue, ils lui demandent ce qu’il a fait. Il répond que ça ne les regarde pas. L’un d’eux, le plus baraqué, tout en sortant une lame de rasoir du dessous de son matelas lui répond que ce n’est pas la peine de jouer au caïd, car tout le monde ici sait déjà qu’il a noyé un enfant, et que si c’est vrai, ils vont la lui casser grave… Sa sale gueule de con.

Johnny leur répond calmement que ce n’est pas parce qu’ils le disent que c’est vrai, qu’il n’a rien à se reprocher, et que lui il n’en a rien à faire de ce qu’ils ont fait, eux. Moralité : occupez-vous d’abord de vos oignons. Manifestement, Johnny a gardé de bons restes.

Mais décidément, tout a bien empiré ici pense-t-il. Et pas seulement les installations, l’ambiance c’est pire ! Dans le temps au moins, on savait dire bonjour. Maintenant on dirait que c’est un gros mot qui leur ferait saigner … la bouche, à ces coupe-jarrets.

Johnny garde la stratégie, mais révise la tactique. Le bon plan sera sans doute de ne pas traîner trop longtemps dans ce trou à rats.

La première urgence est de repérer discrètement qui est ce « tonton Albert » dont lui a parlé Philibert dans le bus du retour de match, hier soir.

Deuxième étape : s’inscrire au prochain atelier d’écriture de Madame Catherine. Comme depuis des années et des années , elle organise tous les lundis après midi de quatorze à seize heures pour les détenus qui le demandent. Johnny se l’est fait confirmer à l’accueil.

Philibert s’est inscrit. Mais il est bien le seul ! Il ajoute avec un crayon d’une autre couleur, et d’une écriture mal assurée, le nom de Albert Lemartec. Ils sont deux, ça suffit. Et c’est même mieux ainsi.

Vers 13 heure 15, en ce lundi, un fourgon vient chercher les deux « écrivains » pour les conduire sous bonne escorte à « la maison bleue » de la caserne Cambronne, tout près du « château ». C’est là ou se déroulent les ateliers de Madame Catherine. Un lieu plus convivial pour déboulonner les écrous de la tête, lui a dit un mâton poête.

Le sieur Lamartec fait des siennes, car il ne comprend pas pourquoi il est inscrit. C’est sans doute Madame Carole Dieumegarde qui m’a fait inscrire d’office, dit il. Elle est passée me voir samedi matin et m’a parlé de ça, et c’est vrai que je n’étais pas contre, ce jour là. Bon, j’y vais, dans ce cas. Ça ne peut pas être pire que de rester ici.

Deux gendarmes sont assis devant, deux autres sont assis au fond du véhicule.

Johnny est troublé par les explications que Lamartec, concernant son inscription par Carole. Mais l’essentiel est qu’il soit là. Et puis c’est sûr ! c’est bien lui, c’est bien sa voix, il la reconnaît. Et puis ses traits, son nez, sa bouche, qu’il n’avait pas reconnus sur la photo du journal c’est lui, c’est sûr . c’est lui qui a tué sa bonne femme. En tous les cas, chapeau Madame Carole…

Johnny lui, a maintenant décidé de lui tourner le dos, et de se taire. Scrupuleusement. Malgré la tension qui l’envahit, il tâche de fixer ses Adidas neuves. Assidûment. Il récapitule le programme des minutes qui vont suivre. Il sait pourquoi il est là, et ce serait trop grave de tout gâcher maintenant. Pas un mot de travers où une maladresse… surtout pas. Il est comme un comédien en coulisse, avant de rentrer en scène. Le trac va t il le trahir ? . Il ne parvient pas à retenir les tremblements de ses jambes. Il n’imaginait pas une telle tension.

Il ne faut pas que Lemartec le reconnaisse. C’est vrai, c’est vieux tout cela. Vingt cinq ans ! Et le reste de sa vie qui va se jouer en quelques minutes sans doute. Oui, il en est certain.

Madame Catherine est dans la salle et souhaite la bienvenue. Johnny en dit le moins possible et fait comme s’il ne la connaissait pas. Quel ingrat !

C’est une rude violence d’être discourtois et de cacher sa joie de la revoir. Mais nécessité fait loi ! La gravité de l’heure impose cette comédie. Madame Catherine saura pourquoi. Elle comprendra certainement.

Les quatre gendarmes s’assoient sur un banc qui bloque la porte d’entrée. De sortie, pardon !

Madame Catherine explique l’intérêt de ces exercices quand ils s’appuient sur la spontanéité.

– surtout dans les conditions de détention qui sont les vôtres, dit-elle.

-N’ hésitez surtout pas, nous sommes entre nous, insiste t elle, personne ne vous jugera sur ce que vous écrivez, puisque rien ne sortira d’ici, vous pouvez me faire confiance.

Johnny reste de marbre, malgré tout.

Puis elle annonce le sujet qu’elle a retenu pour ce premier jour :

-sur le thème du « désir » vous écrivez chacun un texte pour dire en quoi ce mot a été important dans votre vie. Mais comme vous n’êtes que deux, on va dynamiser l’échange. Albert va commencer et Johnny va continuer sur le même texte. Vous allez voir comme ça va être drôle ! Et je suis sûre que nous allons avoir une histoire surprenante…

Albert bougonne et Johnny dit que c’est bien, et qu’il a hâte de faire ce texte.

Alors Albert se décide. Une phrase, dit il, je veux bien ! Mais juste une phrase.

Au bout de dix minutes, il transmet la feuille à Madame Catherine.

« Avec Rogère, ma femme, nos soucis sont venus par le fait que nous n’avons jamais pu assouvir notre désir d’avoir un enfant »

Madame Catherine dit que c’est super bien et qu’il y a franchement de quoi continuer une chouette histoire.

Johnny approuve aussi et dit que ces mots l’inspirent énormément, mais qu’il va seulement écrire l’essentiel, car sur un tel thème, il pourrait en écrire un roman ! Il écrit sans réfléchir. Les griffures du crayon s’emballent sur le papier, l’encre coule comme un cœur qui saigne, les mots tranchent comme une sentence.

Johnny prend le temps de relire. Calmement.

– Voilà, j’ai fini, dit il à Lemartec, en lui tendant la feuille témoin et en le regardant droit dans les yeux.

Madame Catherine félicite Johnny pour sa rapidité. Je lirai l’histoire à la fin. Albert, c’est à votre tour de continuer, ajoute-t-elle.

Albert a l’air inquiet. Il saisit la page et commence à la parcourir des yeux :

« C’était un jour de mi-carême, il y a vingt cinq ans, Rogère et moi-même déambulions sur le quai de la fosse, en bord de Loire. Nous avions le projet d’enlever un enfant. Dans notre précipitation, j’ai fait tomber l’enfant dans l’eau. Les parents se sont affolés, car Ghislain, l’enfant de quatre ans avait échappé à leur surveillance. Nous étions épouvantés. Alors nous avons désigné comme coupable un pécheur à la ligne tout proche de nous, qui n’avait rien vu de la scène. Et nous avons disparu dans la foule en courant et nous cachant avant de remonter jusqu’à la place Viarme. Ce pêcheur innocent s’appelle Johnny. Johnny a été condamné à 20 ans de prison parce que nous avons témoigné contre lui à son procès, Rogère et moi »

Signé : Albert Lamartec.

Albert devint blanc endive en lisant le début , puis passa au vert poireau pour virer au rouge betterave en déchiffrant les dernières lignes.

Il dit qu’il va le bouffer, le Johnny ! Il crie au complot, se lève de sa chaise avant de se jeter sur ce foutu escroc.

Les gendarmes accourent, séparent les deux hommes. Johnny qui n’a pas quitté la feuille des yeux, la récupère et la met dans la pochette de sa chemise de jeune premier. . Il vérifie. Oui ! la chemise « haute couture » à fleurs, a bien résisté à l’épreuve. Sacrée patronne, va !

Pendant ce temps, Albert se débat, crie, nie, mais se contredit. Mieux, enfermé dans le piège que Johnny lui a tendu, il finit par tout avouer. Tout ce que Rogère et lui s’étaient lancé à la figure devant Philibert, un samedi de sévère dispute.

Il est conduit manu-militari dans un bureau. On le prie de cesser ses vociférations, car il est l’heure de prendre ses déclarations. Et avant les changements de services serait un plus pour l’avancement de ses Messieurs qui, en plus n’ont pas que ça à faire non plus. Soyez raisonnable, tout de même !

Madame Catherine, qui pourtant en a vu d’autres, a été saisie de stupeur.

Un gendarme sort de sa poche une petite fiole d’alcool de menthe qui se trouvait là. Par hasard.Ça donne un bon coup de fouet, lui dit-il.

-Mais c’est dans les pommes qu’elle est tombée, dit un autre gendarme pince sans rire, un bout en train à l’humour raffiné.

– Au lieu d’appeler le médecin, gros balourd ! lui fait remarquer l’autre, l’esprit sans doute vivifié par les vapeurs de menthe.

Finalement, Madame Catherine revient à elle, mais l’ambulance est déjà là et la conduit à l’Hôtel- Dieu, en observation.

L’avocat de Johnny est prévenu et en attendant les deux gendarmes restés là dressent un procès verbal de la scène. Il récupèrent la page d’écriture pour la joindre au dossier. C’est tant pis pour Johnny qui avait déjà prévu de l’encadrer au château.

L’avocat arrive. Il est sincèrement heureux pour Johnny. Il n’en revient pas. Il faudra que Johnny lui explique comment il a fait. Bon ! en attendant Monsieur Johnny, c’est quand même vingt cinq ans de travail acharné de notre cabinet qui est récompensé par le succès extraordinaire d’aujourd’hui

Johnny ne répond pas. Il trouve que c’est méprisable.

– Je vais m’occuper de faire réviser votre procès, d’obtenir un non lieu, des indemnités, d’attaquer l’État, et de vous faire rembourser toutes vos pensions militaires qui étaient versées à la famille de la victime. Cette affaire va faire du bruit, Monsieur Johnny ! Elle va faire du bruit, je vous le dit.

J’ai déjà entendu un flash spécial sur Europe 1, en venant. Vous vous rendez compte, une affaire comme la vôtre, qui avait fait la une de tous les journaux quant c’est arrivé… Mais souvenez vous, souvenez vous… C’est le scandale du siècle cette erreur judiciaire ! Grégory !, c’est de la gnognotte, à côté ! Des têtes vont tomber…C’est du top niveau. C’est fabuleux ! Vous vous rendez compte des conséquences …

Non, Johnny ne se rend pas bien compte que l’on puisse se mettre en pareil état. Son profond désir serait plutôt qu’on le laissât rentrer tranquillement au château.

– Mais, vous n’y pensez pas, voyons Monsieur Johnny ! Les journalistes, les télévisions sont aux portes de la ville. C’est « la Vologne » puissance dix, notre affaire.

Le préfet aussi est là . Mais vous ne réalisez pas ? Du top niveau, vous dis-je. Vous allez faire le vingt heures sur toutes les chaînes, enfin ! Remettez-vous.

– Qu’est ce que je m’en fiche, si vous saviez, Maître…mais qu’est-que je m’en fiche. Mais à un point que vous ne pouvez même pas imaginer. Une, je n’ai pas la télé… Deux, je veux retrouver ma famille … Et trois … je veux dormir au château !

Johnny n’écoute même pas la réponse.

Il pense à… Madame Catherine. Il aurait tant aimer lui parler, lui dire que son souvenir l’avait soutenu pendant ses années de galère , et combien l’écriture l’aidait encore, et la remercier pour toute cette douceur  mentholée  qu’il a pu mettre sur son injuste misère.

Il pense à ce que Philibert lui a révélé sur la banquette du bus, vendredi soir au retour du match.

Il lui doit tout de ce dénouement à ce merveilleux Philibert. Il le chérira jusqu’à son dernier jour. Sous un voile de silence pour le protéger de ce secret, bien sûr.

Il pense aux caméras qui étaient là bas, à la Beaujoire, au moment voulu pour les filmer sur la terrasse du stade…

Il pense à … Carole, il pense à … Delphine… pourvu qu’elles soient heureuses longtemps.

Il pense et il en est sûr, qu’il se serait joué de n’importe quel autre thème d’écriture pour parvenir à ses fins.

Il pense enfin qu’il est libre.

Liiiiiii- breee ! Libre , parce que innocent aux yeux du monde.

Il ouvre la fenêtre de la maison bleue. Tout lui paraît neuf, clair et différent.

Il respire par la fenêtre de la maison bleue. Il respire l’azur d’un jour heureux. Il esquisse des lendemains radieux.

Quelle extravagance ! Quel camouflet surtout pour la Justice

Tiens, zut ! voilà les photographes qui, en arrivant n’espéraient pas une image aussi transgressive. C’est à dire aussi vendeuse…

-et je n’ai pas pu m’évader, se dit il. Que vais je devenir ?

L’ évènement le dépasse, cet avenir qu’on lui propose l’effraie et le submerge. Ce n’est pas à sa taille, ni à son rythme. Ce n’est pas son désir. Non, ce n’est pas pour lui.

Et ses clients ? Et la singerie ? Elle foutrait le camp sa vie ? Une nouvelle prison se refermerait déjà sur lui ?

C’est non.

– Maître, je n’ai qu’un seul désir : partir de suite ! Je vous laisse pour les photos et les interviews, vous ferez cela mieux que moi. Pour les éditeurs, vous leur répondrez que j’écrirai le roman moi-même… sur mes cahiers poisseux. Je ne veux pas vivre par procuration. Je veux qu’on me laisse tranquille.

– Euh, oui ! Mais c’est compliqué, vous savez Johnny, c’est très sérieux. il y a aussi des formalités à compléter. Attendez, je vois avec la Préfecture…

Le préfet vient justement d’arriver. Il en a fini avec la Presse. Il arrive pour féliciter Johnny. Avant de repartir, tout de même.

Johnny ne sait pas trop comment remercier. Ni de quoi d’ailleurs il doit remercier… Alors il prend la parti de l’ironie. Il dit qu’il a vécu vingt cinq ans comme un pestiféré. Il dit qu’il s’est débrouillé tout seul pour prouver son innocence et que ce n’est pas non plus la peine maintenant de faire voler la Patrouille de France…

Le préfet a souri d’une moue gênée, mais polie quand même.  Puis il s’est détourné vers l’avocat.

Au fond de lui, il est quand même très fier, le Johnny, sous le crépitement des appareils photos et les éclairs des flash. Et il savoure par avance la Une du journal demain matin. Parce que la chemise à fleurs de Johnny auprès des broderies dorées de la veste et de la casquette préfectorales, ça va en faire rigoler plus d’un ! Dommage que l’avocat se soit aussi invité sur la photo… Ça va faire tâche, trouve-t-il… Mais, malgré tout, c’est quand même un fameux coup pour l’avocat.

Le préfet a dit à l’avocat qu’il comprend bien que Johnny soit ému et fatigué. Il mobilise immédiatement ses services pour que ses affaires soient déposées chez lui et pour qu’on déplace un chauffeur pour le reconduire à son « château » ;

Johnny s’en défend. Il ne veut pas déranger. D’ailleurs, il explique qu’ à pieds il sera plus vite rentré.

Le préfet est surpris, car, pour connaître parfaitement le quartier, il ne voit pas du tout de quel château il en retourne.

– Mais, d’accord comme cela, Monsieur Johnny, je constate que vous avez hâte de prendre l’air. Je vous ai compris.

Et pour les formalités, rassurez-vous, nous les transmettrons à votre avocat. Félicitations encore à vous.

Puis l’avocat rattrape Johnny qui allait s’enfuir comme un soldat d’infanterie sous les bombardements des caméras et appareils de tous genres… et les applaudissements nourris.

Cette scène insolite soulève les rires, mais surtout les espoirs des agences de presse quant aux recettes à venir.

L’avocat veut juste, lui aussi, rassurer Johnny . Le cabinet s’occupera de toutes les démarches, remplira tous les papiers. Et pour…. les honoraires, ils se mettront forcément d’accord quand tout sera fini…

Johnny dit oui.

En réalité, il pense non.

« Non aux honneurs, non à la gloire, non au pognon, non au préfet, non aux avocats, non aux éditeurs, non aux journalistes, non aux banquiers, non aux assureurs et, à la fin, putain de vie ! non à tous ces bonimenteurs de pacotille, à ces camelots sans cœur !….

Dire qu’aucun de ces couards n’a compris que je ne suis pas devenu innocent aujourd’hui. Je l’ai toujours été. Ils m’ont condamné à tort , montré du doigt et aujourd’hui ils me prennent pour une bête de foire ? Et bientôt ils vont me fondre dans la cire du musée Grevin, peut être ? »

C’est donc décidé, Johnny monte au Château, tranquille, peinard, près de « la famille », comme le lui a dit Delphine quand ils se sont tapés dans la main l’un de l’autre. Ce soir, il va écrire jusqu’à ce que ses yeux se ferment. Il va écrire que son désir est de rester au Château, de voir son Philibert grandir, et Madame Delphine et Madame Carole heureuses.

Et que pendant le transport en forgon, il a remarqué les affiches du « Gala de danse » dans toute la ville, et qu’il a très envie d’ y assister. Avec Philibert, bien sûr.

Et qu’il désire surtout, qu’on lui fiche la paix maintenant. Une fois pour toutes.

Et que la vie est devant lui, désormais…Seulement devant lui.

Yves le 30 mars 2021.

En haut de l’affiche.

Les radios ne parlent plus que de cela. Delphine essaie difficilement de se concentrer sur sa machine à coudre quand elle aperçoit Johnny s’avancer de son pas tranquille et claudiquant dans l’allée du jardin. Ce Johnny doit être un sur-homme, ou un sorcier. Ou plutôt un martien. Enfin un… Delphine n’en trouve pas ses mots. Que doit-elle penser en effet de cet homme qui semble lanterner entre les buissons du jardin de la Singerie pendant que les commentateurs de Radio France Bleue n’en finissent pas de l’encenser depuis plus d’une demie heure ?

D’accord, elle connaît son effacement naturel, d’accord elle connaît sa réticence à déranger, mais cette fois ci, la pose dépasse l’entendement.

Delphine laisse son ouvrage en plan, bondit de son siège, jaillit comme une bombe de son atelier, et accourt vers l’extra-terrestre, le félicite, l’embrasse, le questionne, l’admire. …

Johnny est très heureux et remercie pour ce déversement de sympathie, mais il ne comprend pas bien ce brouhaha excessif provoqué ici et là.

– Merci Madame Delphine, votre enthousiasme fait plaisir à voir bien sûr, et j’espère que nous pourrons fêter cela sous le saule pleureur, tous ensemble, avec Carole et le petit bonhomme, ce serait ma plus grande récompense. Mais ce n’est pas pressé, quand vous aurez un peu de temps…

En fait, Madame Delphine, et c’est une grande faveur que je suis bien ennuyé de venir vous demander aujourd’hui …Mais, bien sûr, répondez moi sincèrement.

Euh…, j’ai réfléchi, …je voulais savoir, … enfin, verriez- vous un inconvénient à ce que je m’installe définitivement au château ? Je pourrai vous payer un loyer maintenant… Votre prix sera le mien.

Tellement touchée par la déférence et l’honneur que cet homme si estimable lui rend, Delphine met un temps pour se remettre de cette incongruité et dans un éclat de rire incontrôlable elle dit que ça va de soi, que l’argent est un vilain mot au sein de leur petit cercle familial et que, quoi qu’il en soit, Monsieur Johnny bénéficie à vie, d’un bail gracieux au château… et que sans Johnny, la Singerie ne serait plus la Singerie. Et qu’en réalité, c’est elle, Delphine, qui le remercie de demeurer ici, malgré toute la gloire qui l’auréole et en dépit de la traque médiatique qui le poursuit. Et qu’il restera aussi longtemps qu’il le décidera et jusqu’à ce que l’envie lui prenne de sortir de sa… « cachette dorée »… Pour aller vivre sa retraite de star à Saint Trop’ ou ailleurs !… peut être, si l’envie lui prend?

Au terme de cette mise en boîte qui s’achève en chahutage sympathique, Johnny répond à Delphine que ses mots sont bien mieux choisis et bien plus drôles que ceux d’un préfet !

En tous les cas, il la remercie et lui assure qu’il continuera à lui rendre tous les petits services dont elle pourra avoir besoin. «A perpète ! », conclut-il, avec un clin d’œil sarcastique.

Delphine s’émerveille de la réaction du bonhomme, de la lumière qui éclate de ses yeux flamboyants, éclaire sa peau burinée de rides et démasque l’immense bonté qui se cache sous ce visage bosselé. Ce regard raconte bien plus d’histoires que les rayons du soleil. Il est bien plus sincère et touchant que celui des célébrités de ce monde. Delphine réalise le privilège qui lui est offert de vivre des moments si denses d’authenticité.

Démunis de paroles, tous les deux s’immobilisent béatement. Là, l’un en face de l’autre ils partagent ces instants subtils qu’une statue mériterait d’immortaliser pour l’éternité.

C’est Johnny qui ose fendre ce délicieux silence, par un nouveau sourire.

– Excusez moi, Madame Delphine, je ne vais pas vous retarder plus longtemps, mais je vais à la chasse aux chats !

-Aux chats ? Quelle bonne blague ?

-A mon retour, j’ai constaté, en effet que deux chats squattaient le château. Quelqu’un a dû ouvrir la porte qui donne sur la venelle, parce que la grosse corde qui servait à la fermer a disparu…

Delphine est étonnée, car elle n’a rien remarqué, mais elle lui conseille d’installer une vraie serrure, surtout avec la fortune qu’il va amasser désormais.

Johnny répond qu’il n’y a plus grand-chose à voler,  puisque la belle photo qu’il avait prise l’autre dimanche a déjà disparue et que ça lui fait mal au cœur , car c’était bien la seule chose qui avait de la valeur, dans ce château. Et puis, la fortune à venir, il s’en moque un peu, comparé à la photo…

– Ça doit être des jaloux qui ont fait le coup, plaisante Delphine.

– D’un côté, je les comprendrais…Vous êtes tellement beaux tous les trois sur la Ducati ! enchaîne Johnny! Mais de l’autre côté, ça me contrarie un petit peu… et j’en ferai retirer une autre …

Ah ! oui je veux vous dire aussi que je suis désolé pour Madame Carole avec ce qui se passe maintenant pour Lemartec, son ancien voisin… Euh ! Je veux dire plutôt que … j’espère que Madame Carole me comprendra et qu’elle ne m’en voudra pas de l’avoir fait mettre au frais à perpète, cette racaille ! Avec ses deux crimes, plus son faux témoignage, il est tranquille pour un bon moment, le pauvre… Faut qu’elle essaye de se mettre à ma place, Madame Carole…, quand la Justice ne fait pas son boulot, il faut bien s’en occuper soi-même. Je ne m’en vante pas, mais tant pis pour lui …. Enfin, comprenez vous ? C’est compliqué à expliquer des choses pareilles, mais j’ai déjà payé une fois à sa place… Alors, deux fois ? Non, je n’aurais pas pu… Et puis, pour la famille du petit Gervais c’est mieux comme ça aussi… Maintenant ils savent ce qui s’est vraiment passé, j’espère qu’ils ne m’en voudront plus. Remarquez bien, Madame Delphine qu’ils n’y sont pour rien eux non plus, ces pauvres gens. Je ne peux pas leur reprocher de m’avoir insulté… C’est la faute aux Lemartec, tout cela…..

Et puis surtout, j’espère que vous tiendrez Philibert à l’écart de toutes ces histoires. Pour ma part je ne lui en parlerai jamais, vous avez ma parole , Madame Delphine. Il ne faut faire de mal à personne, et encore moins aux enfants !

– C’est entendu, Monsieur Johnny, je vais passer le message à Carole, comptez sur moi. Mais soyez rassuré, je sais déjà ce qu’elle va penser de cette histoire. Et je peux vous annoncer déjà ce qu’elle pense de vous. Elle m’a déjà dit que vous êtes quelqu’un de fantastique. Et puis nous avions caché à Philibert que vous étiez parti en taule, ce n’est tout de même pas maintenant que nous allons lui apprendre que vous en êtes ressorti. Nous aurions l’air de quoi ?

Nous n’avons pas besoin, non plus, de lui dire que vous êtes un héros, au petit bonhomme, car il le sait déjà. Il n’a que ce mot-là à la bouche….

– Ah, sacré Philibert ! … Et tous les trois, vous me faites tellement chaud au cœur ! Maintenant que je suis vraiment libre, Madame Delphine, je crois être ici au Paradis… enfin, je dis ça, mais c’est une façon de parler, car c’est certainement encore mieux ici qu’au Paradis…

…Personne ne sait comment c’est fait là-haut. Les gens ne doivent pas être devenus des Saints du seul fait d’être morts… Alors on dit le Paradis par ci, le Paradis par là, mais si ça trouve c’est encore une arnaque, hein ? On ne sait pas. Vous savez, vous ?

– Ben non ! … Je ne sais pas comment ils peuvent reconnaître les bons et les méchants. Si c’est comme sur Terre , entre les décorés et les sans grades, les petits chefs et les grands chefs…, les pistonnés et les défavorisés , ça doit être un sacré bazar…

– Oui, vous avez bien raison, on ne va pas s’engager sur des terrains que seuls des prétentieux disent connaître… Enfin ! Je voulais surtout vous dire qu’ici-bas, vous êtes ma seule famille tous les trois. Parce que les autres là, j’espère qu’ils ne vont pas revenir me voir. A moins que ce soit pour les sous ! L’avocat m’a dit que ça va dégouliner de partout… C’est une bien mauvaise nouvelle…faut s’attendre à les voir débarquer. Il ne manquerait plus que cela. Dans ce cas, croyez moi, Madame Delphine, je peux vous dire que je vais vite leur régler leurs comptes … ça vous pouvez me faire confiance. Oui !, vite réglé…

Tiens ! Si ça se trouve, ce pourrait bien être ces salopards qui sont venus me piquer ma belle photo ?

Et bien, qu’ils reviennent ! Je les attends. Pour le pognon, c’est « niet», «niet» et «niet ». C’est dans la tourmente que l’on reconnaît sa famille, hein pas vrai, Madame Delphine ? Eh bien ! Avec tout ce qu’ils m’ont déjà fait voir…

Delphine a aussi personnellement trop de raisons pour être d’accord avec tout ça. Elle, sa famille, c’est forcément niet, niet et niet pour tout et elle a su couper les ponts. Mais, en ce moment aussi exceptionnel, elle n’a pas l’indélicatesse d’assombrir l’esprit de Monsieur Johnny avec ce sujet qui n’en est plus un pour elle. Delphine se contente d’écouter et d’approuver. Et puis, elle n’a jamais connu Johnny aussi prolixe. Elle veut surtout déguster ce moment exclusif d’opulence verbale que Johnny lui réserve à elle, après l’avoir refusé a tant de médias. Elle l’écoute, le laisse se répandre de toute cette faconde inhabituelle, de cette avalanche de blessures et de ces débris de rancunes. Elle laisse déferler pléthore de ses anciennes angoisses accumulées qui remontent en surface au point de déborder.

Elle sait ce que c’est, Delphine, maintenant. Elle sait à présent tout le bien que cela procure d’être reçue de ses douleurs enfouies.

Elle sait combien cette écoute, cette attitude de confidente a de valeur…

…Ce doit être le privilège des fleurs sauvages d’inventer ces précieux instants de bonheur que personne ne leur a jamais appris, pense-t-elle…

Elle sait aussi qu’elle a pris du retard dans son programme de travaux. Qu’importe ! Elle gère les priorités. Et si importante soit sa couture, ce ne sont que des morceaux de chiffons, comme dit Johnny quand il veut la taquiner.

Brusquement Johnny fait demi-tour vers le château. Il fait signe à Delphine qu’au fond du jardin, des têtes dépassent du mur d’enclos de la Singerie. Des têtes et puis des bras tenant des appareils photographiques, ou peut être même des caméras….

– Filons aux abris, alors ! s’écrie Delphine en riant.

– En espérant qu’on n’en retrouve pas dans les arbres, sinon la Singerie n’aura jamais aussi bien porté son nom ! plaisante Johnny, en regagnant le château sur ce ton hilare.

Sacré Johnny, c’est un personnage de roman, se dit Delphine en baissant les rideaux de son atelier, pour repousser toute tentative des curieux. Heureusement, elle a encore un copieux programme de travaux à finir. Avant qu’elle n’en ressorte, les « assaillants » seront partis. Quelle ambiance anxiogène, tout de même…

A peine vient-elle de se remettre à l’ouvrage, voici que le téléphone sonne. Elle est soulagée d’entendre la voix de Carole. Pourtant Carole s’inquiète.

Alertée par la radio des évènements exceptionnels de cet après midi, Carole a tenté de se rendre à la Singerie pour féliciter le Super Johnny avec un cadeau, mais l’accès est réservé aux riverains ou aux journalistes accrédités.

– Et mieux ! À son retour, le journal télévisé vient de diffuser en direct des images de Delphine et Johnny en pleine rigolade dans l’allée du jardin … Et tiens toi, bien ! Philibert n’arrête pas de sauter au plafond. Il dit que c’est bien fait pour Lamartec, mais il est aux anges pour son Tonton Johnny… Trop fort tonton Johnny !…Il voudrait bien savoir comment il s’y est pris… ce magicien, pour sortir de prison plus vite qu’il n’y est rentré ! C’est vraiment « Tonton Génie » !

– Évidemment ! Je vois, je vois …mais je t’expliquerai, tu comprendras tout de suite que dans l’histoire il y a plusieurs génies. Mais au téléphone, dans cette ambiance bizarre, je ne veux t’en dire plus. Méfiance…Du coup, j’irai faire un saut à la salle, demain, j’ai tellement envie de voir les premières répétitions…et de te raconter tout cela. Et ne t’inquiètes pas je transmettrai à « Monsieur Génie »…Il va bien se marrer !

Mais tout de même, ils sont gonflés les gens de la télé à passer des photos de nous, sans notre accord…

– C’est vrai, d’une certaine façon ! Mais ç’aurait été dommage de l’autre, vous étiez tellement beaux et émouvants, tous les deux…

– Tu te moques, là ? Un peu quand même, ma petite folle. Mais tu ne perds rien pour attendre !

C’est ton tour maintenant d’être en haut de l’affiche…Là, j’en suis sûre, ça va être super !

Je sens déjà la fièvre qui me brûle, rien que d’envie de voir ça…

-Tu sais aussi que si succès il y a, il sera collectif. Moi, vois tu, je suis comme Johnny, je ne cherche pas la lumière ! Peut-être est-ce mon père ?…

-Je te vois bien facétieuse, ma Carole. Tu me fais beaucoup de plaisir !

– oui, c’est vrai, j’ai besoin de rire un peu, pour chasser le stress qui monte. Ah, j’allais oublier de te le dire : j’ai trouvé une adresse à Trévignon pour les vacances du mois d’août. Ça nous fera du bien à tous les trois. Tu verras c’est la Terre de mes secrets… mais je veux ton accord avant de confirmer la réservation.

– Bien sûr, mais tu sais que je te fais entière confiance, ma Carole.

– OK, je réserve alors, tu es formidable ma Delphine, je te dis à demain, j’attends tes avis avec impatience.

Dix ans plus tard

Un grand vide a succédé à ce gala du 27 juin d’il y a déjà dix ans aujourd’hui. Avec l’aide de Delphine, Philibert commence à sortir de la sidération dans laquelle il s’est enfoncé depuis cette triste date. Depuis tout ce long temps qu’il refuse de savoir et de comprendre la vérité. Ou qu’il en est simplement incapable d’écouter.

Aujourd’hui, il accepte enfin qu’ils en parlent tous les deux. L’épreuve risque d’être redoutable et c’est un défi angoissant pour Delphine. Elle appréhende cet instant qui va encore la dévaster, elle aussi.

Pourtant elle doit le faire. C’est son rôle. … et puis, Philibert va entrer en Terminale en septembre. C’est l’année des choix qui s’annonce. Dans un an, il va certainement quitter la Singerie, et il faut absolument lui donner toutes les cartes. Delphine s’applique à jouer son rôle de maman, tout en s’y prenant comme une grande sœur.

Elle devine l’importance de la façon dont elle va tout expliquer, et pourtant les évènements s’entrechoquent encore dans sa tête. Elle s’inquiète. Et si la tâche devenait inaccessible ?

Dans la hantise de ce jour qui allait bien finir par arriver, elle a de longue date réuni les articles de presse pour les transmettre à Philibert, en cas de besoin. Comme une étudiante à quelques minutes d’un oral, elle va relire ses anti-sèches, tout en mesurant que son échec serait lourd de conséquences pour l’avenir de Philibert.

Revue de Presse

Dimanche 28 juin.

1-Drame et effroi au théâtre Graslin.

Le théâtre Graslin de Nantes n’avait pas connu un épisode aussi tragique depuis le 7 Fructidor an IV où l’incendie provoqué par la flamme d’une bougie avait détruit les décors et provoqué la mort de sept personnes.

Hier soir c’est un coup de feu qui a jeté les spectateurs, la troupe, l’orchestre et les machinistes dans la torpeur.

Cette soirée avait pourtant superbement commencé par la représentation des ballets classiques et de danse contemporaine de toutes les classes dirigées par Madame Carole Dieumegarde. Le spectacle se terminait en apothéose par sa vibrante et magistrale interprétation de « La mort du cygne »* que l’élégante et ravissante Chef des ballets avait voulu tenir secrète. Parce qu’elle avait tenu à remercier le public de sa présence, ainsi que les danseurs et toutes les personnes qui s’étaient investies dans ce spectacle avec tant d’ardeur et de générosité. Couverte de bouquets de fleurs après avoir spécialement fait applaudir sur scène, la Chef d’orchestre Madame Isabelle Delvain et la costumière Mademoiselle Delphine Desguilles, Madame Carole Dieumegarde recueillait un succès triomphal de la foule, debout dans la salle et dans les loges archi-combles de spectateurs, visiblement émus.

C’est à cet instant qu’un coup de feu a retenti et que la chef des ballets s’est écroulée, provoquant des cris d’horreur et de panique à tous les étages du théâtre,

Le tireur du coup de feu, qui a tenté de s’enfuir, a été victime d’une riposte des services de sécurité. Il s’agit d’un homme jeune dont l’identification est en cours.

L’évacuation du théâtre a pu être conduite sans trop de complications.

A L’heure où nous écrivons ces lignes, il ne nous est pas possible de donner d’informations plus complètes. Et l’Hôtel Dieu où a été transférée Madame Dieumegarde n’est pas en mesure de préciser la nature des blessures de la victime ni la gravité de son état de santé, qui hélas mobilise une importante équipe.

Le jeune fils de Madame Dieumegarde, Philibert, assistait au spectacle en compagnie de Monsieur Johnny Leroy, ami de la famille. Nos fidèles lecteurs ne peuvent ignorer que cette « figure nantaise » a défrayé la chronique judiciaire il y a peu, lorsqu’il a réussi à démasquer Albert Lemartec comme coupable du meurtre du petit Ghislain. Les premiers témoins entendus écartent l’hypothèse d’une vengeance fomentée par le sieur Lemartec, qui se trouvait être le plus proche voisin de Carole Dieumegarde avant son incarcération pour double homicide et faux témoignage à l’encontre de Johnny Leroy. Il faut reconnaître que le hasard peut paraître troublant et nécessite des investigations plus approfondies.

Le garçonnet a été confié, à sa demande, à la garde de Madame Dessilles, la costumière, une très proche amie de Madame Dieumegarde.

Les deux autres représentations qui avaient été prévues sont bien entendu annulées.

* ballet crée par Michel Fokine en 1905 pour Anna Pavlova, sur la musique de Camille Saint-Saëns, 13ème mouvement du carnaval des animaux.

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2-Sur la trace du coupable.

Lundi 29 juin

De notre rédaction.

Dans l’affaire de la tragédie du théâtre Graslin, (voir notre édition d’hier), il semblerait que le tireur ait pu être identifié. Il s’agit d’un jeune homme de la région parisienne : Julien Gudisselle, mais selon des sources proches du dossier, aucune corrélation ne peut être établie entre cette personne et la victime, dont l’état reste préoccupant ( selon des sources de la faculté de Médecine).

Par ailleurs, l’affaire a semble-t il crée une immense émotion dans le Finistère. A la pointe de Trévignon on se souvient encore très bien de cette attachante jeune femme qui avait été secourue par la SNSM sur les rochers, alors qu’elle était sur le point d’accoucher de son petit Philibert.

(de notre correspondant).

3-Graslin : Rebondissement !

Mardi 30 juin.

Nous vous dévoilions hier le nom du coupable qui a tiré les coups de feu sur Madame Carole Dieumegarde.

A la suite de notre article, l’enquête a semble-t-il franchi un pas décisif.

Les enquêteurs ont en effet recueilli la réaction spontanée de la sœur du tireur, Mademoiselle Delphine Desguilles. Avec ce témoignage qui n’est également rien de moins que celui de la costumière du spectacle mis en scène par Madame Dieumegarde, l’Officier de Police Judiciaire est confiant quant à une résolution relativement rapide de l’affaire.

Toutefois, compte tenu de l’état de choc psychologique dans lequel se trouve Mademoiselle Desguilles qui a également recueilli le fils de Madame Dieumegarde, ses auditions ne reprendront que la semaine prochaine. En attendant, les services contactés n’excluent pas d’engager d’autres pistes qui retiennent leur attention.

Affaire de la tragédie du théâtre.

4-Mercredi 01 juillet .

Décidément, les choses s’accélèrent tout en se compliquant dans cette affaire de coups de feux au Théâtre Graslin, samedi dernier. L’enquête a conduit les inspecteurs au domicile de deux hommes.

– l’un, Monsieur X, avait aidé Mademoiselle Desguilles à s’installer à Nantes par l’intermédiaire du Directeur de L’École de Mode. Ce Monsieur X a, de son propre aveu, agi dans le cadre d’une demande amicale de Monsieur Gudisselle, père.

Il ressort des éléments de l’enquête que Delphine avait quitté le foyer familial de Saint Germain en Laye à la suite d’une situation conflictuelle avec son père et son frère. C’est lorsqu’elle a crée son entreprise qu’elle a choisi de changer son nom Gudisselle en Desguilles, qui n’est que l’anagramme du premier, et qu’elle a refusé toute relation avec son père et son frère.

Aux interrogations policières, Monsieur X, qui occupe une place en vue dans le milieu des notables nantais a reconnu renseigner régulièrement Monsieur Gudisselle sur les activités de sa fille.

Hier soir, très tard, les perquisitions se poursuivaient au domicile de Monsieur X.

Une photo récente réunissant Mesdames Dieumegarde et Desguilles, ainsi que le petit Philibert été saisie.

Selon les informations fournies par Madame Desguilles, Monsieur Johnny Leroy lui aurait signalé la disparition de cette photo.

Monsieur Leroy, dit Johnny, n’a pu être contacté.

– l’autre, Monsieur Robertaud, chef d’orchestre en recherche d’emploi, a reconnu avoir été « fortement encouragé », par Monsieur X, à  rendre impossible le gala organisé le 27 juin au Théâtre Graslin, jusqu’à ce qu’il soit récemment licencié.

La Présidence de l’Orchestre de Ballets n’a pu être jointe pour répondre à nos questions, mais, selon une voix anonyme, le conflit en cours entre l’Orchestre et son ancien chef, pourrait accréditer cette thèse.

Il faut probablement s’attendre à de nouvelles révélations dans cette affaire, et de source judiciaire, on s’achemine vers un geste d’origine passionnel au sein de la famille Gudisselle. Le tireur aurait il raté sa cible ? Quoi qu’il en soit de nombreuses questions persistent pour expliquer un tel acte.

Pendant ce temps, Madame Carole Dieumegarde lutte toujours contre la mort.

Jeudi, 02 juillet.

Affaire du théâtre Graslin. Un horrible carnage pour dénouement !

Agence France Presse.

La tragédie du Théâtre Graslin vient de délivrer ses mobiles à la suite de la découverte de deux nouveaux corps dans la luxueuse villa de Monsieur Gudisselle à Saint Germain en Laye (78), ou les enquêteurs s’étaient déplacés pour les besoins de l’enquête.

A leur arrivée, ils ont d’abord dû détacher d’un arbre le corps sans vie de Monsieur Johnny Leroy.

Puis en entrant dans la villa , c’est le corps de Monsieur Charles Gudisselle qui baignait dans son sang, au bas d’un escalier de marbre, touché mortellement de deux balles de revolver.

Monsieur Leroy a signé son acte par un écrit retrouvé dans l’une de ses poches et par lequel il explique avoir obtenu par Monsieur Robertaud l’information selon laquelle Monsieur Gudisselle est le commanditaire de l’opération. (Monsieur Gudisselle est ce chef d’entreprise, bien connu dans le monde des nuits parisiennes. NDLR)

Placé en garde à vue dans les locaux de la police judiciaire, Monsieur Robertaud s’est « mis à table ». Selon ses dires, Monsieur Gudisselle considérait depuis un moment que sa réputation était gravement mise en danger par la réussite médiatique de sa fille Delphine auprès de Madame Carole Dieumegarde. Au terme de sa garde à vue, Monsieur Robertaud a révélé la confidence que lui avait faite Monsieur X, selon laquelle Monsieur Gudisselle était le géniteur du petit Philibert.

Il semblerait que c’est ce « détail » qui a motivé la folie meurtrière de Monsieur Johnny Leroy.

Selon les craintes de Monsieur Robertaud, Monsieur Charles Gudisselle, furieux de la mort de son fils Julien, envisageait une opération de vengeance à l’encontre de sa fille Delphine.

Monsieur X a été arrêté pour complicité de meurtre, et Monsieur Robertaud a été laissé libre, sous condition de contrôle, en vue d’une prochaine confrontation.

Avec ces derniers développements, il semble que cette effroyable affaire ait livré ses derniers secrets judiciaires.

Quant à l’état de santé de Madame Dieumegarde, il est jugé stationnaire.

———

Voilà. Philibert sait tout.

Il est là assis sur le divan, face à Delphine, lui hébété, elle craintive. Il ne sait plus qui il est. Ni qui elle est. Peut être cette inconnue qui l’a privé de la vérité pendant dix ans. Ou peut-être cet oiseau blessé tombé du nid d’amour, … ou cette sœur courage attentionnée et bienveillante… ou cette fleur sauvage sacrifiée dès les premiers fauchages du printemps…

Philibert écouterait bien un peu de musique … mais laquelle ? Trop triste. Trop gaie.

Il irait bien s’asseoir sous le saule pleureur …. mais viendrait elle aussi ? Trop nostalgique.

Il parlerait bien de Carole… mais ils vont pleurer tous les deux. Trop dur. Trop mélancolique.

Ou de Johnny alors ? Peut être qu’ils danseraient ensemble ? Ou sans doute que ce n’est pas correct… vis à vis de Carole…

Combien de temps sont ils restés là, les corps figés, les yeux hagards, les regards bas, les esprits égarés…les cœurs prêts à gicler de haine contre leur père commun, … ou d’amour interdit pour Carole.

Combien de temps s’est il écoulé jusqu’au moment où Philibert se décida à ouvrit l’ordinateur ? En quelques clics, « you tube » diffuse l’enregistrement public de l’Ave Maria de Gounod par Martin Hurkens.

Delphine ose se rapprocher de Philibert. Ils se donnent la main. Et pleurent.

Lorsque c’est terminé s’avance pour éteindre. Delphine demande de remettre le morceau, les images sont trop belles.

– C’est mam… Euh c’est Carole qui me le passait souvent quand nous habitions place Viarme !

– C’est trop beau… s’émerveille Delphine, et les images… parlent d’elles-mêmes.

Philibert et Delphine s’étreignent longtemps encore, inondés de larmes confondues, écrasés de tristesse, épuisés du fardeau de la vie, alors que l’ordinateur égrenne déjà le morceau suivant, le fameux « you raise me up » (tu me relèves).

Ils décident alors d’aller s’asseoir sur le banc près du saule pleureur, pour continuer la conversation . C’est encore confus dans l’esprit de Philibert, mais il commence à comprendre qu’une autre vie va commencer. Il dit ses regrets d’avoir vécu toute son enfance dans l’ignorance, mais il comprend, malgré tout que ce ne fut facile pour personne, lourd, même.Très lourd. Il dit qu’il aime sa maman plus que jamais, et sa sœur aussi , bien sûr…

Il leur arrive de rire maintenant , mais discrètement. Ils parlent de leur héros, ce sacré Johnny, du château, resté intact. De la Ducati qui est restée ensevelie sous sa bâche depuis 10 ans. Ils pleurent encore. Ils disent que c’est dommage que personne n’ait voulu poursuivre la direction de l’Ecole de Danse, que Carole va peut être finir par se réveiller et qu’elle serait contente de savoir que l’Ecole continue.

Delphine dit qu’heureusement « son affaire de chiffons », pour parler comme Johnny, continue à marcher super bien. Comme ça, à trois, ils sont à l’abri du besoin.

Et qu’elle a même pu faire donation aux œuvres de la fortune de Saint Germain en Laye. L’argent sale!

Il reparlent du bon temps, de ce mois de bonheur que la vie leur a offerte. C’était merveilleux.

Delphine dit qu’il y a toujours de l’espoir pour les innocents, et que la roue va certainement tourner.

Philibert y croit aussi, avec les progrès de la médecine… D’ailleurs c’est décidé, il s’inscrira en Faculté de Médecine à la sortie du bac. En parallèle, il continuera à s’intéresser au bouddhisme…Il dit à Delphine qu’il l’emmènera au temple, si elle veut.

Ils rient, ils pleurent ensemble… On dirait que dix ans plus tard, la vie redémarre.

Yves le 15 04 2021

La Singerie, le 28 juillet 2021

Mon Cher Monsieur Johnny,

Voici donc seize ans que vous avez décidé de nous quitter, pour une bonne cause. Comment oserai-je vous en vouloir ? Mais vous me manquez infiniment. Le château est resté tel quel depuis votre décès et je n’y ferai rien de mieux.

J’ai gardé la lettre de votre départ en prison, entre les deux gendarmettes. Vous savez, cette lettre où vous aviez écrit qu’il y a toujours de l’espoir pour un innocent !

Mais, après tout ce qui s’est passé par la suite, j’ai compris que, cette fois, vous saviez que l’espoir était anéanti. Vous avez préféré mourir libre que prisonnier. Mais pour nous, oui pour nous, vous êtes mort en héros. Et les héros ne meurent jamais. Car ils nous aident à vivre encore.

Ici- bas, la vie a mal changé. Je préfère ne pas vous la décrire, car elle vous ferait peur.

Pendant les confinements que nous avons successivement subis, j’ai réalisé une sculpture, en votre mémoire, et je l’ai scellée près du château à l’entrée du jardin. Je m’y rends régulièrement pour poser ma main sur la vôtre, et me ressourcer.

J’y ressens tout votre influx et vos ondes positives. Et vos bonnes idées qui coulent encore au creux des rides de votre peau.

Vous souvenez-vous de ce jour où je vous ai présenté Carole et Philibert ? Je peux le dire, nous avons été heureux tous les quatre, très heureux.

Vous souvenez-vous de ce soir de match ou nous nous étions tapés dans la main ? C’était un peu « à la vie, à la mort », entre nous. Un geste prémonitoire, en quelque sorte.

Vous souvenez-vous de notre conversation à la Singerie sous l’œil des caméras de télévision ? De la photo qu’on vous a volée … Et puis de … Non, je ne sais plus rien !…

Vous souvenez-vous ? …

Vous souvenez-vous ?…

Mais pourquoi ne répondez-vous pas ?

Depuis votre départ, j’ai changé la couleur de mon vernis à ongles. J’ai abandonné le vermillon pour l’aubergine. Cela sied mieux à ma tristesse.

Imaginez-vous que Philibert vient d’avoir vingt-trois ans ? L’âge que j’avais quand je l’ai connu.

Il est beau comme un Dieu.

Vous pensez qu’il me ressemble ? Mais vous n’auriez jamais osé me l’avouer, car vous étiez trop pudique. … Je suis incorrigible, voyez-vous, je vous taquine encore.

Il a hérité de votre passion pour l’écriture, et il se destine à la Médecine. Il se passionne aussi pour le bouddhisme et je l’accompagne de temps à autre aux stages et aux réunions.

Il passe me voir de temps à autre. Quant il voit votre harmonica sur le rebord de ma cheminée, et notre photo encadrée, nous parlons de vous de longs moments et ça nous requinque tous les deux. Mais la photo, je ne l’accroche que quand il vient. C’est trop dur. C’est trop dur. Je n’y arrive pas.

Vous comprenez ?

Je vous donnerai des nouvelles de Carole dès qu’elle s’en sortira. Elle progresse très doucement. Elle se bat. C’est long, long, long, … interminable. Je l’aide de mon mieux et Philibert va l’embrasser à chaque fois qu’il travaille à l’hôpital.

Je l’aime comme au premier jour et je la trouve toujours aussi belle.

Saura-t-elle un jour ? …Est-ce souhaitable pour elle ?…

Qu’en dites vous ?

Je vous dépose cette lettre dans votre boîte, au château. C’est une occasion supplémentaire de caresser votre main en passant , pour entretenir mon courage et l’espérance. Ce petit mot va s’ajouter à tous les autres, et puis, tant pis si vous me trouvez un peu folle, mais ça me fait du bien de croire que vous repasserez les chercher un jour et que peut-être vous prendrez le temps de regarder votre sculpture. En cachette, pour ne pas déranger ! Bien sûr.

Et peut-être aussi me répondrez vous ? et que vous m’expliquerez la beauté de la mort, là où vous êtes.

Je me doute que vous n’êtes pas au ciel. Vous l’auriez refusé ! Vivre près des gens lisses et « parfaits » que vous avez côtoyé sur terre vous serait insupportable. Souvent je pense que vous êtes probablement réfugié au détour du « chemin des humbles ». Un petit sentier pour fleurs sauvages où vous nous attendez tous les trois. Nous amènerons l’harmonica.

A bientôt, Monsieur Johnny.

Nous vous embrassons tous les trois.

Delphine

Yves le 15 04 2021

Yves le 15 avril 2021

Espoir

A la Singerie, le vieil homme qui stationne avec Philibert devant la statue de Johnny a le verbe haut et les gestes amples. Philibert semble l’écouter très attentivement. Il regrette que Delphine ne profite pas de la conversation, elle aussi.

Justement, la voici qui apparaît à la sortie de l’atelier, raccompagnant un groupe de clients. D’un geste du bras, Philibert lui fait signe de venir les rejoindre. En s’approchant, Delphine découvre face à Philibert un homme de taille modeste, d’aspect frêle, les cheveux gris largement dégarnis et un nez fin sur la pointe duquel reposent de légères lunettes rondes. Propre sur lui, il serre bien fort contre la veste de son costume bordeaux la poignée d’un porte-documents et cela conforte son air d’intellectuel. Le baise- mains qu’il exécute pour saluer Delphine ajoute une note distinguée qui assurément confirme son impression.

Philibert fait les présentations, un exercice qui reste compliqué lorsqu’il s’agit de présenter sa belle-mère de sœur. Mais avec beaucoup de délicatesse, le vieil homme ne manifeste aucune surprise ni aucune réflexion qui pourrait être blessante ou seulement déplacée. D’ailleurs pourquoi le ferait- il puisqu’ il connaît déjà son « dossier »? Il est venu avec toutes ses archives de presse et il n’ignore aucune singularité de la situation qui l’amène à la Singerie. 

Serge Lejolive, c’est son nom, est une très ancienne connaissance de Johnny. Ils s’étaient appréciés tous les deux sur les bancs du collège et d’un lycée nantais. Mais par la suite leurs chemins s’étaient « égarés dans les  vicissitudes  de la vie », …comme le dit très pudiquement le Monsieur.

La lecture régulière de la presse ne lui avait pas fait échapper à la relation de aventures chaotiques de Johnny, depuis sa condamnation pour le meurtre du petit Ghislain, il y aura près de quarante ans bientôt, jusqu’au drame irréparable de Saint-Germain-en-Laye, « pardonnez moi, Madame Desguilles et Monsieur Dieumegarde, d’évoquer ces tristes souvenirs devant vous ».

Après un instant de silence respectueux, Serge Lejolive reprend la parole pour justifier l’objet de sa visite. Il explique que l’histoire de Johnny l’avait beaucoup ému, et qu’il s’est juré qu’à le suite de sa mort tragique, il consacrera une partie de sa retraite à obtenir la réhabilitation de sa mémoire.

Le projet est en lui-même une aventure de longue haleine, car il ne s’agit pas seulement que la Justice rétablisse officiellement son innocence, mais aussi que la Ville rende à Johnny l’hommage qu’il mérite. Il serait regrettable, car il est tard déjà, que les nantais oublient l’injuste victime et surtout l’exemple du citoyen que fut Johnny, par sa remarquable capacité de résilience.

C’est la raison pour laquelle, il est ici, Monsier Lejolive. C’est la raison pour laquelle il vient demander l’accord des personnes qui furent ses plus proches amis, puis recueillir leurs souvenirs et présenter un panégyrique à la gloire de Johnny.

La démarche est inattendue et naturellement, bouleversante. Elle mérite évidemment que l’on en parle posément. Delphine et Philibert invitent Serge Lejolive à les suivre au salon. Ils seront plus à l’aise pour échanger leurs points de vue.

– Je vous remercie beaucoup de votre accueil, répond Monsieur Lejolive.

Philibert vient de m’apprendre que vous êtes la réalisatrice de cette sculpture de mon ami Johnny, je suis très touché de commencer mon enquête de la sorte. En la découvrant, j’ai eu le sentiment que cela ne pouvait pas mieux commencer et je n’ai pas douté que vous ne pouviez que m’encourager.

Le salon est loin d’être un musée, mais la photo prise par Johnny est déjà une excellente introduction pour parler de la générosité, de la disponibilité, de la discrétion et du cœur d’enfant que Johnny avait su préserver jusqu’au bout. Lorsqu’ils désignent l’harmonica, ils parlent de sa capacité de résilience phénoménale et son envie constante de voir les gens heureux, et de ne jamais baisser les bras. Ils évoquent l’homme courageux, l’homme qui avait conscience de l’absolue nécessité d’indépendance de chaque être humain, pour réussir à se tenir droit sur son chemin.

L’invité se délecte de ces premiers échanges et Philibert autant que Delphine n’en finissent pas de tracer les louanges de ce sacré Johnny.

– Il disait aussi que la solitude est un cadeau que peu de gens savent mériter, poursuit Delphine…

-Vraiment je vous remercie de me dessiner aussi spontanément et précisément le personnage que fut votre ami. J’en suis franchement très ému et cela me conforte dans mon projet, bien au-delà de ce que j’ai imaginé jusqu’ici.

– Oui, notre Johnny, c’est une grande partie de nos vraies racines, dit Philibert.

– Exactement, nous formions une famille tous les quatre ! …Une famille de cœur ! Complète Delphine.

– Je vois, je vois … dit Monsieur Lejolive, dans une moue énigmatique.

Puis il ajoute : oui, pardonnez moi, mais je suis victime de mes quarante ans de carrière dans la recherche médicale…Et vais-je vous paraître insupportablement pédant ? Je ne parviens à me corriger. Je comprends bien ce que vous voulez dire ! Mais c’est impropre, mais tellement généralisé, on devrait dire une « famille de cerveau ». Le cœur n’a jamais été le siège des émotions, c’est du cerveau que partent toutes les fonctions qui décident et créent les sentiments…

-Tout à fait ! s’empresse de confirmer Philibert, très concerné par l’annonce du chercheur, pendant que Delphine se moque bien d’avoir été reprise sur une faute « technique », qui lui passe bien au dessus  de la « tête » ! Elle ne décolle pas ses yeux de la « photo de naissance » de le famille et plus précisément de la frimousse heureuse de Carole sur sa Ducati.

Perturbé par se son manque d’à propos, qu’il regrette déjà, Monsieur Lejolive présente ses excuses puis s’inquiète de la santé de Carole, dont le journal n’avait plus donné de nouvelles.

– Vous savez, Monsieur, vous n’avez pas à vous en vouloir, chaque métier à ses travers et ses excès de langage. Je suis moi-même coupable de bien de mots et de formules trop techniques dans mon métier de costumière. Je reconnais que cela ne facilite pas la communication et peut engendrer bien des malentendus et des erreurs .

Évidemment c’est bien pire lorsqu’il s’agit de soigner des personnes et de s’adresser à leurs proches.

Si vous saviez combien de fois je reprends Philibert, pour qu’il me rende compréhensibles son savoir et ses études

Philibert en convient.

– C’est vrai, c’est un fléau ! Si on pouvait recenser toutes les bêtises commises à cause d’incompréhensions, de mauvaises interprétations … Rien que dans mon hôpital … ce serait terrifiant, sans doute, dit-il.

Monsieur Lejolive a l’air très intéressé d’en savoir plus sur le parcours universitaire de Philibert. Philibert répond qu’il a choisi de « faire médecine » parce qu’il s’est assigné comme but de rétablir la santé de Carole. Il veut lui redonner la vie à sa maman, , comme elle même la lui avait donnée. Il estime anormal qu’après tant d’interventions et tant d’années de traitements, il ne subsiste que peu d’espoir de redonner une vie consciente à sa maman. A l’écouter, c’est comme si on n’attendait plus qu’elle finisse par s’éteindre de faiblesse, ou d’accident organique ou de maladie nosocomiale, s’égosille Philibert, pris de colère.

Delphine confirme. Elle comprend forcément l’irritation de Philibert, mais elle veut garder l’espoir.

Monsieur Lejolive prend posément la parole et les félicite tous les deux pour leur lucidité et leur perspicacité dans leur combat. Il s’étonne aussi de la coïncidence qui les fait se rencontrer ici tous les trois, puisque lui même a passé le plus clair de sa vie à l’hôpital de la Salpêtrière, en qualité de chercheur au sein de l’Institut du Cerveau.

A ces mots, Carole a décollé son regard de la photo et a ouvert comme ceux d’une chouette, vers le chercheur, lui même embarrassé. Il ne veut pas leur donner l’impression d’être un marchand d’espoir. D’ailleurs, il n’a rien à vendre et il ne prendra pas le risque de les décevoir.

Dans un langage didactique, volontairement adapté aux observations justifiées de Carole, il explique patiemment le rôle du cerveau, son anatomie, son poids, sa consommation d’énergie… Puis il s’appesantit sur sa composition : d’une part cent milliards de neurones. Ce sont les unités de communication du cerveau qui constituent un réseau « câblé » très précis.

D’autre part, mille neuf cent milliards de cellules au service des neurones. Il insiste bien sur le fait que nous parlons donc d’une spécialité de l’infiniment petit.

Philibert ressent ce merveilleux sentiment d’avoir rencontré le spécialiste qui va enfin pouvoir les aider, Carole et lui, dans leur quête de guérison de Carole. Le spécialiste…, oui ! …Et peut être le complice ?

Car Philibert a ses idées sur la méthode, mais à la Faculté, il se sent un peu isolé, pour ne pas dire combattu.

Carole, échaudée tant de fois, en demande plus encore, malgré le visage ravi de Philibert.

Monsieur Lejolive se tourne vers Philibert. Il veut s’assurer que les examens de contrôle ont validé que « tous les câbles des neurones ont correctement été rebranchés ».

Philibert dit que les dégâts avaient été considérables et les zones atteintes, nombreuses. Lui même a réuni les résultats de toutes les interventions chirurgicales et finalement tout est conforme depuis plusieurs années.

Monsieur Lejolive fait signe qu’ils en sont d’accord tous les deux et il se propose d’entrer en contact avec le service de neurologie, pour s’informer de ce qui a été tenté pour obtenir la remise en route des fonctions du cerveau.

Delphine elle, voit une petite lumière s’allumer dans son cerveau, car la méthode lui semble pragmatique. Elle veut en avoir « le cœur net » et veut savoir de quelles fonctions il parle.

Sans trop rentrer dans le détail, le chercheur explique grossièrement que le cervelet et les deux hémisphères du cerveau contrôlent de nombreuses fonctions, parmi lesquelles la mémoire, la créativité, les émotions, la prise de décision, l’ouïe, le toucher, la vue, le goût, le langage, les mouvements, parmi les plus importantes…

Depuis toutes ces années, Delphine n’a jamais encore entendu des explications aussi limpides. Pour elle, la petit lumière vient de se transformer en un grand soleil.

Philibert demande pourquoi la « remise en fonctions » a échoué.

Monsieur Lejolive répond qu’il est trop tôt pour lui de se prononcer. Il lui faudrait prendre connaissance des protocoles médicamenteux, savoir s’ils n’ont pas été trop agressifs, trop nombreux et inadaptés à l’évolution de la situation, mais sur ces points il n’a pas à priori de raisons de douter de la compétence des praticiens.

Avant tout, il voudrait être certain que des méthodes brutales de type « électro chocs » n’ont pas été appliquées… « mais on vous aurait demandé votre accord », car les conséquences sont rédhibitoires, chuchote-t-il. « Et vous le sauriez déjà ! »

Ni Carole, ni Philibert n’ont souvenir d’un tel épisode…

– Si vous me permettez, dans l’état actuel de ma connaissance du dossier médical, je ne puis moralement m’engager plus avant vis à vis de vous. Je ne voudrais pas trahir votre confiance, comprenez vous ? M’autoriseriez vous à communiquer à ce sujet avec l’hôpital ? Il est possible par ailleurs qu’un dossier ait été ouvert à ce nom auprès de l’Institut du Cerveau, et je peux regarder de ce côté là aussi, en votre nom. …Qu’en pensez vous ? …

Autant Philibert que Carole sont emballés par la proposition et remercient Serge de tout leur cœur,… heu, pardon… de toutes les cellules de leur cerveau.

Cependant, Philibert a besoin d’aller plus loin. Il anticipe déjà. Il voudrait avancer vite dans sa logique…

… Le téléphone sonne lourdement dans les oreilles de Delphine. Elle se redresse, totalement groggy… entre rêve et réalité. Elle reconnaît la voix de Philibert. Des nuées de transpiration enveloppent son corps. Elle ne comprend pas, elle est sans voix. Philibert parle, mais Delphine ne comprend pas tout, elle le fait répéter. Comment ? Il est neuf heures trente du matin ?

-Ah, mon Dieu ? Que se passe-t-il ? Mes rendez vous ! Son cerveau est embrumé ? Elle ne comprend plus. Elle était si bien dans son rêve.

– Ne t’inquiète pas… Je préfère que tu annules tous tes rendez-vous. J’ai une immense nouvelle : Carole m’a souri et elle a même chantonné. La méthode dont je t’ai parlé a fonctionné.

– Que me dis-tu ?

– Oui Delphine, j’ai réussi. Te rends tu compte ? Je lui ai mis l’Avé Maria de Martin Hurkens en boucle dans les oreilles et un écran de photos de nous devant les yeux et enfin le film de sa dernière représentation de « la mort du cygne » telle qu’elle l’avait interprétée à son dernier gala !…. Le résultat est spectaculaire. On appelle cela de la rééducation fonctionnelle douce .

-Merci Philibert, je ne te dirai jamais assez de mercis… Mais je m’y attendais … Enfin je t’expliquerai mon rêve de cette nuit…. Je m’habille et je cours vous rejoindre…

– Non, non, il ne faut pas que tu viennes !… Non, ne viens pas. C’est moi qui arrive… avec Carole dans l’ambulance… J’ai le feu vert de la Faculté pour la sortir de cet univers austère. Ils sont favorables à ce que je poursuive l’expérimentation à domicile . J‘ai le bon de sortie pour la Singerie ! Tu vas voir comme elle a déjà changé… Et ce n’est que le début… Allô Delphine ? Allô tu m’entends toujours ?…

– Oui Philibert, venez vite tous les deux… mais c’est trop merveilleux !

Yves 16 mai 2021

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