MARTIN de Régine Zeidan

MARTIN Régine Zeidan

Et puis c’est arrivé. Elle est partie, dans le son de la porte refermée doucement. Ne restent plus dans le vaste salon que les traces de son regard clair, le timbre de sa voix, quelques éclats de rire et la brume de son parfum d’herbe fraîche. Martin ne compte plus le nombre de situations où il lui a lâché la main. Elle ne lui suffisait pas, il a toujours regardé ailleurs, plus loin, plus haut. Un champion du monde ne se satisfait pas d’une vie rangée, il n’a que faire de la fidélité, il multiplie, il collectionne les aventures comme des trophées. Elle est toujours revenue. Jouer c’est gagner.

La mer au loin est agitée, une barre d’écume danse sur la crinière de la houle. Il commence à faire froid. Le vent tracasse le vol des oiseaux et secoue les plantes en pot sur la terrasse. Les nuages filent à cent à l’heure vers la terre, fuyant la colère océane qui gonfle.Martin est seul tout à coup, enfermé dans une colère qui comme le vent prend de l’ampleur. Il ramène la couverture sur sa poitrine, il frissonne. Elle est partie.

Trop orgueilleux, il ne l’a pas retenue. Jouer c’est gagner.

Etre le premier partout et tout le temps. Avoir le dernier mot, parler très fort pour imposer son opinion, pour asséner les règles à suivre… Triompher. Et, si ça ne convient pas, on peut s’en aller. Rose est partie, une fois de plus et Martin est là, avachi sur le cuir rouge de son canapé dans le silence de son grand appartement. Jouer c’est gagner.

Son canapé, c’est le plus beau du monde, il a coûté très cher, son bureau est un objet d’art, la montre qu’il porte au poignet gauche, une Rollex, une vraie, pas de ces copies « made in China », il écrit tout son courrier à l’encre d’un stylo plume Mont Blanc à pompe, les tableaux ornant les murs blancs de son appartement sont tous signés, tous côtés… Sous ses pieds, des tapis d’Ispahan… Il joue au golf… Il n’écoute que de la musique classique et il a assisté à trop de concerts à l’Opéra… Il a fait le tour du monde ou presque, a séjourné dans des hôtels étoilés… Il sait tout sur tout, il a tout fait et très bien fait. Il a gagné beaucoup d’argent, il est très intelligent, surdoué même… Il n’a jamais roulé dans une même voiture plus que six mois et pas n’importe quelle automobile ! Des puissantes, des visibles, des enviables… Quand il entre dans une pièce, il aime que tous les regards se portent sur lui. Il ne prend jamais place face au mur, il tient à être vu et à voir. Il parle fort, rit fort… Il fait du bruit, il prend toute la place…Il a un entregent extraordinaire ! Jouer c’est gagner.

Il y aurait peut-être un grain de beauté au portrait de Martin, cet homme si particulier qu’il ne semble n’y avoir aucune autre alternative que l’aimer ou le détester pour toujours dès le premier regard croisé. Il y aurait peut-être une ombre comme un fin voilage atténuant la supériorité que Martin tient à afficher en permanence …Son chien… Un « Vaut que dalle »…Un chien sans pedigree, ramassé au bord d’une route, un animal apeuré au pelage froissé, roussi, trempé, aux côtes saillantes. Un chien dont le poil est aujourd’hui ambré et vigoureux comme le whisky que boit son maître. Un animal sans marque, sans allure, sans prix, aimé, choyé et tout dévoué à Martin.Jouer c’est gagner. Et puis Rose.

Mauvaises fois (suite)

Dehors, une rafale la gifle, ébouriffe le carré plongeant de ses cheveux blonds parsemés de fils d’argent et les mèches rebelles fouettent ses yeux jusqu’à les faire larmoyer mais sans doute pleurait-elle déjà au sortir de l’immeuble en se disant pour la nième fois que c’était fini, qu’elle ne reviendrait plus jamais ici, elle ne le reverrait pas, il avait été trop laid, trop méchant, frôlant la cruauté et elle n’avait rien dit car il valait toujours mieux qu’elle se taise lorsqu’il se mettait en colère, et pourquoi au juste cette colère aujourd’hui sinon à cause d’une simple divergence de point de vue ! Sans doute était-il de mauvaise humeur à cause d’ennuis qu’il n’avait pas évoqués et dont il n’était peut-être même pas conscient et cette fois elle en avait assez de subir de telles crises et, essuyant son visage des traces du vent salé, elle reconnait valoir bien mieux que la façon dont il la traite et promet de s’en aller pour de bon. Lentement elle se dirige vers sa voiture quand une forte douleur envahit tout son ventre, la contraignant à l’arrêt. Une douleur, comme un coup frappé par surprise et très fort asséné, provoque des perles de sueur sous les mèches de cheveux qui se collent à son front en même temps que se mettent à frissonner tous ses membres. Curieusement, malgré la force des contractions musculaires, un grand calme s’installe comme une cape de paix enveloppant les maux du corps qu’elle entend comme un langage particulier à déchiffrer- pour cette fois avancer, pense-t-elle, et ne pas me retourner, et ne plus revenir-. Alors, elle attend que courent les frissons, que coule l’eau sur ses joues, que finisse son ventre de se tordre. Elle lève les yeux vers les balcons du dernier étage comme une chance d’apparaître qu’elle donnerait à Martin, pour qu’il la hèle, pour qu’il soit là tout simplement. Mais jamais Martin ne s’excuse de l’avoir conduite aux larmes.

Rose monte dans sa voiture, jette son sac sur le siège passager, arrange ses cheveux, renifle en mettant le contact – la musique vient habiter l’espace- je ne reviendrai pas dit-elle à voix haute. C’est d’apercevoir l’espace de chair entre la ceinture de son pantalon et le bord de son pull lorsqu’il s’était levé, étirant les bras vers le ciel qui l’avait, le croit-elle en conduisant pour sortir de la ville, définitivement attachée à Martin.Plus qu’une promesse, Rose se souvient de l’émotion pure qui l’avait envahie à cet instant, une émotion qui n’avait pas de nom. Ce devait être ainsi la découverte d’un trésor, suivie de la volonté de l’emporter à tout prix puis de le cacher et le garder jalousement.

D’une parcelle de peau, de mains tendues vers le ciel comme une intention d‘embrasser l’univers, voilà comment Martin, à son insu, a complètement pris possession de ma vie se dit Rose.De quelle étoffe le pantalon de Martin ? De quelle couleur son pull ? Tant d’années se sont écoulées depuis leur rencontre – ils avaient vingt ans et plus de cinquante à présent- que Rose a oublié les détails… Beige le pantalon peut-être, le pull, fin, un peu mou, souvent porté car ample, une couleur sombre, un vert sapin ou olive… Et puis c’était à l’intérieur d’un pub, le soir, tard… La fumée des cigarettes, l’alcool, les rires, les voix aigües, la musique forte… Tout cela dans les délices des rencontres, des premiers regards, des attirances, se frôler, se chercher, se reconnaître un peu en un duel très doux.

Je l’ai épousé dès le premier regard admet Rose qui roule maintenant sur une route de campagne grise et humide, une fine pluie s’est mise à tomber. Un mariage qui n’a jamais eu lieu, juste un début d’histoire et puis…Et je me retrouve au même point ! Un recommencement et puis…Quelle idiote d’avoir cherché à le retrouver ! Quelle folle d’avoir accepté de le revoir ! Quelle cruche de l’aimer ainsi !

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