Marco et le touriste de Dominique H

Marco et le touriste

Marco tira sa barque sur la plage de la petite crique.

Comme chaque jour, il était parti au petit matin, heureux de voir le soleil se lever sur la baie.

Un sentiment de plénitude l’envahissait chaque fois qu’il contemplait ce spectacle magique et chaque matin il sifflotait quand il poussait sa barque dans l’eau.

Aujourd’hui il était rentré avant midi, sa pêche le satisfaisait. Il avait de quoi nourrir sa femme et ses trois enfants pour deux ou trois jours ; de quoi aussi vendre quelques poissons au marché du village pour les besoins de la vie quotidienne.

Demain il pêcherait une ou deux heures de plus car la fête approchait et il voulait pouvoir acheter quelques cadeaux pour les petits.

Mais dans l’immédiat une bonne sieste sous la paillotte était bienvenue.

Il s’étira béatement.

Il aperçut un homme qui marchait sur la plage, s’arrêtant de temps en temps pour regarder vers le large.

Un vrai déguisement de touriste celui-là ! pensa Marco. Il est vrai que le bonhomme, accoutré d’un bermuda vert, d’une chemise à fleurs et d’une casquette jaune, l’appareil photo tressautant sur le ventre, ne pouvait guère passer pour un local !

Le pécheur savait déjà qu’il allait vouloir engager la conversation …

Il s’assit, rassembla ses genoux entre ses mains croisées, remonta son chapeau de paille qu’il avait mis en position de sieste, et attendit que l’homme sarrète devant la paillotte.

  • « Bonjour, bonjour ! elle est à vous cette petite barque ? »
  • « Oui Monsieur ! »
  • « Elle est jolie, elle a l’air solide, mais elle n’est pas bien grande ! »
  • « Je suis seul à bord, elle me suffit ! »
  • « Oui mais vous ne pouvez pas ramener beaucoup de poissons avec une barque si petite ! »
  • « Je pêche chaque jour ce qu’il me faut pour faire vivre ma famille »
  • « Ah ! et à part pécher vous faites quoi ? »
  • « Je fais la sieste, je profite de ma femme, je joue avec mes enfants, le soir je joue de la guitare avec mon cousin et parfois on anime les fêtes du village »
  • « Ok, Ok ! »

Et vous sortez combien d’heures à la pêche ? »

  • «  Ca dépend des jours. Je pars tôt le matin ; si ça donne bien je pêche deux ou trois heures ; sinon je reste un peu plus longtemps. »
  • « Mais si vous aviez une plus grande barque et plus de filets, vous pourriez ramener une meilleure pêche ! »
  • « Mais je n’ai pas d’argent pour acheter une plus grande barque et plus de filets ! »
  • « Alors avec votre petite barque il faut pêcher plus longtemps pour gagner plus d’argent et pouvoir acheter une plus grande barque et plus de filets ! »
  • « Et quand j’aurai gagné plus d’argent et que je pourrai acheter une plus grande barque et plus de filets, qu’est-ce ce qui se passera ? »
  • « Et bien vous ramènerez beaucoup plus de poissons, vous gagnerez beaucoup plus d’argent, et vous pourrez même emprunter pour acheter plusieurs barques et faire travailler d’autres pécheurs pour vous ! »
  • « Et combien de temps il faudra pour que je rembourse toutes ces barques ? »
  • « Quelques années sans doute mais après vous serez tranquille »
  • « Et qu’est-ce que je pourrai faire alors ? »
  • « Vous pourrez prendre votre retraite sans vous fatiguer. Vous pourrez profiter de votre femme et de vos enfants, vous pourrez jouer de la guitare avec votre cousin, et vous pourrez aller pêcher pour le plaisir

deux ou trois heures chaque jour…. »

Marco et le touriste (suite)

La crique était toujours aussi belle !

Spectacle intemporel, les jeux d’ombre et de lumière sur la pointe rocheuse le ravissaient, et le léger clapotis berçant les embarcations multicolores l’apaisait.

Il n’était pas revenu dans ce coin depuis longtemps. Dix ans ? Plutôt quinze sans doute, emporté vers d’autres horizons, d’autres obligations, d’autres événements.

Il se déchaussa, retroussa le bas de son jean pour entrer dans l’eau et se mit en marche le long de la plage, s’arrêtant de temps en temps pour regarder vers le large.

La vue d’une paillotte un peu délabrée raviva le souvenir d’une rencontre avec un pêcheur et de leur discussion….Il se souvenait de la sérénité qui émanait de cet homme, si sûr de lui et de sa façon de vivre.

Et moi qui voulais lui donner des leçons, directeur de la production dans une grosse boite, imbu de ma formation de management, marketing, business et tutti quanti. Le super manager toujours en congrès, en déplacements, lui aussi si sûr de lui et de sa façon de vivre. Une jolie femme, trois beaux enfants, une luxueuse villa, tous les attributs de la réussite sociale, emblème de la réussite de vie.

Bilan aujourd’hui ? D’autres ont su apprécier les qualités de ma femme, mes enfants, après une adolescence tumultueuse se sont dispersés sans grands projets, mais avec le fric de papa, la villa désertée est toujours luxueuse…

Sous la paillotte un grand gaillard était assis, genoux replié entre ses mains croisées, le chapeau de paille repoussé sur le crâne.

Cette fois il n’avait guère envie d’entamer la conversation, mais l’homme l’interpella.

– « Elle est à vous la grosse bagnole qui est garée sur le port ? »

– « Oui oui »

– « Super bagnole ! »

– « Oui oui »

– « Je voudrais bien m’en acheter une comme çà, mais ça doit couter un paquet de fric ! »

– « Assez oui »

-« Bon, je pense que je peux y arriver, j’ai déjà une grosse barque, je bosse comme un malade, là c’est juste une petite pause avant de repartir. »

– «  Prudence. Même avec une grosse barque il vous faudra du temps pour avoir assez d’argent ! »

-«  Pas de problème. Je vais emprunter pour acheter deux autres barques, je vais embaucher des gars qui travailleront pour moi, je sais déjà qui.

On va faire des super pêches, on aura plein de fric, on pourra rembourser vite fait les barques et même peut être en acheter d’autres ! Ça prendra peut-être quelques années mais après on sera les rois du pétrole ! On pourra faire ce qu’on veut, même aller pêcher pour le plaisir ! »

L’écho de ses propres paroles quinze ans auparavant…

-« Qui t’a enseigné cela ? »

« C’est mon père qui nous a dit qu’il avait discuté avec un touriste sur la plage. Il se marrait… Lui tout ce qu’il voulait c’était continuer sa petite vie pépère, nous parler du coucher de soleil et de la chance que l’on avait de vivre ici. Tu parles d’une chance ! vivre dans une bicoque, avoir des cadeaux de merde le jour de la fête. Moi j’avais 15 ans et envie d’une autre vie. Alors ce que disait ce touriste ça m’a réveillé !

La pêche, oui, c’est tout ce que je savais faire, mais la pêche avec le fric ! Alors j’ai bossé chez d’autres, et j’ai pu acheter ma grosse barque. »

  • « Et ton père et ta famille que font-ils maintenant ?? »
  • Ma mère elle s’est barrée avec un gars de la marine, elle en pouvait plus non plus de la bicoque et du père sur son nuage. Mes petits frères bossent dans un garage; c’est pas le fric de la petite pêche du père qui aurait pu leur payer des études…

Mon père a continué sa vie pépère, vous pouvez le trouver au bistrot du port. Il joue de la guitare avec son cousin, comme ça il a une bonne excuse pour picoler. »

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