La tartine de Soize

La tartine
La confiture de mûre tomba de sa tartine sur la nappe blanche.

  • Voilà, tu as gagné ! Ce que tu peux être empoté !
    Nicolas rougit, sa tartine n’a plus le même goût, la culpabilité et la colère l’avait transformée en un toast sans saveur. Gagné quoi ? Le droit de se faire houspiller comme un gosse. Pourtant, il faisait bien attention chaque matin à tenir sa tartine bien horizontale ; mais les yeux de sa femme braqués sur lui comme si elle attendait l’inévitable chute le mettaient mal à l’aise et tremblant devant le regard malveillant, il penchait sa tartine et…
  • Mais aussi pourquoi tient-elle à toujours mettre une nappe blanche ? Ca fait chic parait-il ! Elles viennent de sa mère, alors qu’est-ce que je peux dire ? Si je râle, elle me fait une scène, dit que je mange comme un cochon, que je ne sais pas le tenir à table, que j’ai été élevé chez les ploucs. Mais elle a l’air de quoi à faire semblant de venir d’un milieu huppé, tout ça parce qu’elle a hérité de nappes blanches et de belle vaisselle. La maison a servi à payer l’ EHPAD de ‘Mamie’. Restent les nappes !
    Nicolas ressassait des pensées, il s’ énervait comme chaque matin depuis des semaines . Il recula sa chaise sans un mot et partit sans finir son petit déjeuner.
  • N’oublie pas comme hier de prendre du pain ! cria t-elle de la porte d’entrée.
    Il ne se retourna pas. Aujourd’hui, c’était trop, il ne pouvait plus supporter ses sarcasmes. Gagné, oui, il avait gagné le gros lot avec cette femme qui s’ était transformée peu à peu en acariâtre mégère. Et depuis sa retraite, cette surveillance continue, ses sempiternelles remontrances…il n’en pouvait plus. Pourtant, il était d’un naturel calme et bienveillant, en tous cas c’est ainsi qu’en parlaient ses anciens collègues. Comment faisait-elle pour trouver le moyen de le faire sortir de ses gonds ? Il préférait sortir à rester parlementer pendant des heures comme au début.
    Comme il était bien dehors ! Un vent chaud et léger agitait les feuilles des arbres du parc. Des couples de canards glissaient tranquillement sur la rivière, guettant l’arrivée des enfants ou des retraités avec leurs sacs de pain sec.
  • En voilà qui s’ entendent bien ! se dit-il en soupirant.
    Des joggeurs le dépassaient ou le croisaient soufflant. Un signe de tête par ici, un petit bonjour par là, chacun avait sa place ici.
    Il s’assit sur un banc , alluma une cigarette, et levant les yeux vers le ciel bleu matinal se demanda pour la millième fois ce qu’il devait faire. Car aujourd’hui, il le sentait, ça avait été la réflexion de trop. Quelque chose était en train de changer en lui.
    Pendant ce temps à la maison Lucie sa femme dansait autour de la table en chantant « j’ai gagné, j’ai gagné ! » en se dandinant comme Donald Trump dans le sketche de Nicolas Canteloup . Enfin, elle avait réussi à le pousser à bout et elle le sentait prêt à prendre une décision. Depuis le temps qu’elle s’ acharnait à lui gâcher la vie, cette fois-ci semblait être la bonne. Comme c’était facile, il était tellement naïf ! Elle regarda sa nappe blanche tâchée avec satisfaction et attrapa son téléphone en souriant.

Personne au bout du fil ! Elle ne laissa pas de message, elle le rappellerait plus tard. Elle aimait tellement entendre sa voix ! Mathias, c’était son nom. Ce n’était pas un nouvel amour, ni même son premier amour, c’était l’amour de sa vie.
C’est lui qui l’avait retrouvée grâce aux « réseaux sociaux », comme on dit, Facebook plus précisément.
Ils s’étaient connus à une fête chez un ami commun, elle avait 24 ans, lui un peu moins. Elle était hôtesse de l’air, lui terminait ses études. Ils venaient tous les deux d’un milieu bourgeois, mais lui beaucoup plus encore, du monde des diplomates. L’argent ne manquait pas, ils avaient mené la grande vie ! Ils étaient restés 2-3 ans ensemble, enfin pas vraiment ensemble, chacun chez soi, mais elle y croyait ferme.
C’était un beau couple, ils semblaient bien assortis : lui, un blond athlétique, toujours le sourire aux lèvres, décontracté en toutes circonstances, elle, grande brune sexy habillée avec goût, sûre d’elle, avec un sens de la répartie dévastateur.
Et puis un jour il est parti, il a eu un poste en Australie, où vivait son père et ne lui a pas demandé de venir avec lui – papa ne le souhaitait pas, pas le même milieu quand même -. On s’ était bien amusés, mais maintenant il était temps de passer aux choses sérieuses. La seule chose qu’il lui a laissée en partant est un genre de maladie transmissible qu’on soigne discrètement sans en parler à son entourage. Mais comme elle l’aimait encore malgré tout ! Elle lui avait pardonné depuis longtemps ces errements de jeunesse.
Trente ans avaient passé, elle s’ était mariée avec Nicolas, très amoureux, pour qui elle était le rêve incarné et sa vie avait filé, enfants, vacances au soleil, à la neige…
Et puis un jour, une invitation à être « amis » sur Facebook : Mathias ! Elle n’en croyait pas ses yeux, même si, elle se l’avouait, elle l’avait toujours espérée. Lui vivait toujours en Australie, marié, des grands enfants, un bon boulot. L’éloignement fit que pendant de longs mois, ils ont correspondu par messagerie ou téléphone. Avec le décalage horaire, elle ne dormait plus qu’en pointillés, guettant ses messages. Elle dormait souvent dans la chambre d’amis, prétextant les ronflements de Nicolas, qui n’y voyait que du feu. Ils s’ écrivaient des messages enflammés : passion des échanges, réminiscence de leur amour, désirs érotiques, mais non assouvis – dans la virtualité-.
Elle ne vivait plus que pour ces messages, cette relation qui sublimait son quotidien. Elle semblait toujours un peu ailleurs, lui faisaient remarquer ses amies ; non c’est rien, je suis un peu distraite, c’est tout…
Cette fois-ci, elle en était persuadée, Il lui appartiendrait. Il étaient encore jeunes et en forme, se disait-elle en se regardant avec satisfaction dans le miroir, le corps svelte et les cheveux noirs de jais. Tout était encore possible !
Au printemps, ils se retrouveraient ! Mathias devait venir voir sa soeur en France. Elle ne vivait plus que pour ce moment. Elle avait tout arrangé pour pouvoir passer du temps avec lui. Elle voulait recommencer sa vie, c’ était sa dernière chance ! Aussi elle essayait par tous les moyens de faire craquer Nicolas, qu’il parte, qu’il la laisse vivre sa vie de femme ! Elle ne voulait pas d’un divorce à ses torts, elle aurait trop à perdre.
Nous étions le 17 mars 2020 et Macron annonçait le confinement total en France, peu après les frontières avec l’Australie se fermaient.

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