La Rosalie par Viviane

La Rosalie

Jérôme et Olivia brandissaient leur coupe qui resplendissait dans la lumière du soir. Jérôme n’en revenait toujours pas malgré les espoirs qu’il avait mis dans ce challenge. Ils avaient gagné le deuxième prix du célèbre trophée 2021 des voitures anciennes avec sa Citroën Rosalie, un cabriolet de 1933. Tandis qu’ils faisaient un nouveau tour de parade dans les grandes allées du parc, il se remémorait le chemin qu’ils avaient parcouru avant d’en arriver là.

Tout avait commencé ce jour de printemps où il se baladait dans la forêt de ce petit village où ses parents aimaient venir se promener. Son couple battait de l’aile et il n’en pouvait plus de vivre à l’étroit dans son appartement entouré d’immeubles. Pour une fois sa femme Olivia fut d’accord avec lui. Ils devaient changer de vie.

– Viens nous allons visiter une maison qui est à vendre non loin d’ici, lui dit-il.

Il avait choisi une belle journée ensoleillée afin de mettre en valeur la propriété qu’ils allaient voir. Olivia voulait elle aussi, aussi fuir son quartier étriqué. Elle n’en pouvait plus de se sentir observée et d’être régulièrement confinée. Elle tomba immédiatement sous le charme de l’endroit. Elle regarda à peine l’intérieur, admira les bosquets de rhododendrons en fleurs, les allées d’hortensias et les rosiers qui commençaient à bourgeonner. Le jardin en friche lui paraissait splendide. La maison était à l’abandon depuis longtemps et n’avait jamais trouvé preneur. L’endroit était isolé, la première habitation se situait à 800 mètres et la végétation florissante avait envahi le grand jardin.

– Ne t’inquiète pas avec l’aide d’un fermier du coin je vais éclaircir les alentours et rénover l’intérieur, ce n’est rien à faire.

Pour la convaincre définitivement, il lui fit miroiter une piscine.

– Nous la construirons à cet endroit près de la maison, lui dit-il.

Ils déménagèrent et s’installèrent rapidement, avec un minimum de travaux, c’était l’été la maison était agréable à vivre. Leur vie allait changer quand il découvrit dans une remise, camouflée par les buissons, une voiture abandonnée. Elle était protégée par une housse épaisse, la carrosserie avait été cirée, elle brillait encore, au premier regard elle paraissait en bon état. Jérôme a alors un flash, l’impression de déjà vu, des picotements le parcourt, sans pouvoir mettre le doigt sur ce qu’il ressent. Dans la boite à gants bien protégée dans une petite boite en métal il retrouve les papiers de la voiture. La carte grise est au nom de Pierre Mallic . Il décide de se rendre au village afin de rencontrer l’ancien garagiste qui continue à bricoler et à réparer les engins de toute sorte. L’homme est bourru mais passionné par son métier. Jérôme lui explique sa trouvaille.

– Pourriez-vous venir y jeter un coup d’œil?

Il n’hésite pas une seconde, le lendemain il se présente à la propriété.Quand Jérôme lui fait découvrir la voiture, il est stupéfait.

– La Rosalie ! s’exclame t’il.

– Vous avez là une merveille, je croyais qu’elle avait disparu avec le dernier propriétaire de la maison Paul Mallic. La voiture qui date de l’année 1936 avait été acheté d’occasion par son père.J’ai eu l’occasion de l’entretenir avant la disparition mystérieuse de Paul, il y a quelques années il y tenait beaucoup.

– Venez boire un verre nous discuterons.

– C’est bizarre, elle a subi un sérieux choc à l’avant à l’aile droite, il faudrait vérifier son état.

– Je ne connais pas grand-chose en mécanique, mais j’aimerais la réparer lui annonce Jérôme.

– Je vous propose de l’amener à mon atelier où de vous aider à la remettre en état sur place elle n’a pas roulé depuis bien longtemps.

Les deux hommes ont rapidement sympathisé, la différence d’âge semble les rapprocher.

– Ecoutez, si ça vous intéresse on pourrait s’en occuper ici, vous m’apprendrez.

Le mécano est heureux de cette proposition il a souvent réparé de vieille voiture, mais ce cabriolet a quelque chose de particulier. Il s’ennuie, les voitures aujourd’hui sont sous garanties, entretenues par les marques, le plus souvent ce sont des pannes d’électroniques qui n’ont aucun intérêt pour lui.

– Je dois reconnaitre que c’est une occasion rêvée pour moi.

Il n’ose pas l’évoquer avec Jérôme qui se moquerait, mais il lui trouve une allure très sensuelle à cette Rosalie. Il caresse les ailes toutes en courbes, les deux gros phares en forme d’obus lui font penser à des seins resplendissants.

– C’est d’accord, nous allons nous en occuper ensemble, lui dit-il le sourire aux lèvres. Dès qu’elle roulera vous pourriez participer à un rassemblement de voitures anciennes, il y en a un par mois dans la région. Vous pourriez aussi participer à un concours.

Ce fut le début d’une belle collaboration et de rencontres étonnantes avec des passionnés. Il fallut retrouver des pièces d’origine qu’il fallait remplacer, participer à des sorties avec des copains en attendant que la Rosalie puisse prendre la route elle-même. Jérôme s’épanouissait dans cet univers nouveau pour lui et délaissait sa vie de famille. La seule fois où Olivia l’avait rejoint dans l’atelier elle s’était tordue la cheville en marchant sur une clef à pipe qui trainait sur le sol envahi d’outils.

-Tu ne ranges vraiment rien s’était-elle écriée en colère.

Il était consultant en informatique et travaillait en ce moment sur la protection des installations d’entreprises, de plus en plus piratées. Il passait son temps enfermé dans son bureau face à son ordinateur. Il avait enfin trouvé un terrain d’évasion. Quand sa femme Olivia commença à lui reprocher l’abandon de son chantier dans la maison, les disputes éclatèrent de plus en plus souvent. Olivia disparaissait des journées entières, elle se rendait en ville chez une amie. C’est à peine si Jérôme s’en apercevait. Plusieurs trophées allaient bientôt avoir lieu et Jérôme n’avait toujours personne pour l’accompagner. Le mécano avait refusé catégoriquement.

– La Rosalie présente toutes les qualités pour y participer, mais il faut aussi un clin d’œil de l’époque de sa sortie.

Tu devrais en parler à Olivia elle pourrait t’accompagner, lui dit François qui voyait le couple s’éloigner un peu plus chaque jour.

– J’ai essayé, je lui ai montré un film sur la dernière présentation du concours, mais elle a eu à peine un regard. Elle est si féministe que je suis sûr qu’elle refusera de s’exhiber en élégante, pourtant elle en a la classe. Je crains une rebuffade cinglante. Olivia était infirmière à domicile, elle avait rapidement trouvé un remplacement sur le secteur Ils se seraient quittés si elle n’avait pas rencontré Célestine. La première fois qu’elle se rendit chez elle pour une série de soins, Olivia apprécia sa vivacité d’esprit et son humour.Elle allait bientôt fêter ses 75 ans. Célestine savait tout sur la vie du village. Elle avait été secrétaire de mairie durant toute sa carrière au village. Les gens continuaient à venir lui demander conseil et se confiait à elle.

– Avez-vous connu les anciens propriétaires de notre maison?

– Oui bien sûr, le dernier occupant a disparu il y a quelques années sans laisser d’héritier, il avait accumulé des dettes aux impôts, à l’Urssaf et la maison était hypothéquée, elle a été mise en vente. Personne au village n’a voulu profiter de l’occasion. Sans que rien ne le justifie, la maison a vite eu mauvaise réputation quand Paul s’est volatilisé dans la nature.

– L’endroit est magnifique, mais je commence à me lasser d’être toujours seule.

Au fil de leur rencontre Olivia lui confia son désappointement.

– Nous avons mis beaucoup d’espoir dans cette nouvelle vie, mais depuis que Jérôme a trouvé cette Rosalie, je ne le vois plus, il m’ignore.

– Vous savez, cette voiture à une histoire lui dit-elle avec un sourire énigmatique. Si vous avez le temps je vous la raconterai.

Piquée par la curiosité, Olivia accepta de prendre un café.

– Pierre le précédent propriétaire de la voiture l’avait acquise dans les années 1960, il adorait faire la fête et le week-end il choisissait quelques amis pour l’accompagner. Toutes les filles en était folle il était beau et il avait surtout cette superbe voiture. Personne ne lui résistait, les filles comme les garçons ne rêvaient que d’être son ami.

– Et vous Célestine ?

– Il y a maintenant prescription, je peux vous le dire. Il a eu de nombreuses aventures et la banquette de cuir se souvient certainement encore de ses ébats et des histoires qui sont survenues. Un soir j’ai accepté de le suivre, seule, j’étais jeune, je crois que j’étais tombée amoureuse de ce Play boy. Il nous avait conduits au château abandonné près du village. Il me comptait fleurette au clair de lune.Sous le charme je me suis laissé séduire. Au moment où ses mains se faisaient pressantes de grands éclats de rires ont retenti derrière le muret. Il s’est rhabillé précipitamment, il a voulu poursuivre les chenapans qui s’éparpillaient en riant. Il s’est étalé dans l’herbe, le nez dans une bouse de vache. J’ai réalisé que j’avais eu beaucoup de chance, ce n’était qu’un coureur de jupons. Après cet épisode il est sorti de ma vie.

– Je vous raconterai la suite une autre fois, il se fait tard.

– Ma chère Olivia, au lieu de vous laisser abattre par cette Rosalie vous devriez reconquérir votre mari. Vous allez lui proposer de participer au concours d’élégance des voitures anciennes, l’un des plus réputé va avoir lieu bientôt.

Quelques jours plus tard, Olivia entra dans l’antre de la Rosalie où Jérôme terminait quelques ajustements. Il n’en crut pas ses yeux. Elle avançait l’allure féline, vêtue d’un fourreau couleur crème qui tranchait avec la couleur sombre du cabriolet, de longs gants lui couvraient les bras, sur la tête elle portait un bibi qui mettait en valeur son visage et sa magnifique chevelure auburn. L’air conquérant, le sourire malicieux, elle lui annonca :

– Nous allons participer au grand concours de l’élégance en automobile, à Cognac.

Sous le choc, il poursuivit l’air radieux :

– C’est toi qui conduiras la voiture.

Jérôme ébahi était aux anges, enfin ils allaient voyager et faire de grande chose ensemble dans la Rosalie.

Viviane le 04 janvier 2021

L’envol

Bien installé dans son salon, François le mécano suivait la transmission, en directe sur la chaîne régionale, du défilé de voitures anciennes, à Cognac. Avec Jérôme ils avaient passé des heures à remettre en état la Rosalie. Elle était de couleur noire et rouge basque. Elle brillait de mille feux. Sous le capot, le moteur était rutilant.

– Je suis confiant se disait-il, c’est la plus belle.

Il vit la voiture conduite par Olivia s’arrêter devant le jury. Ils sortirent tous les deux dans un parfait ensemble. Il ne put s’empêcher de pousser un cri de joie. Ils étaient époustouflants, Jérôme dans un costume sport trois pièces de couleur noire, souleva son chapeau stenson en prenant la main d’Olivia. Elle était très séduisante, vêtue de son fourreau qui soulignait sa silhouette longiligne, elle portait un grand collier de perles de couleur blanche. Elle avait choisi un serre tête de dentelle d’où sortait de longues mèches de cheveux bouclés. Elle s’était maquillée pour l’occasion. Ses lèvres étaient bien dessinées par un rouge à lèvres carmin et elle avait de longs cils qu’il ne le lui connaissait pas.

– Un peu trop sophistiqué à mon goût, mais c’était la mode à l’époque, se dit-il.

Ils saluèrent simplement sous les applaudissements. François eut les larmes aux yeux, quand il entendit l’annonce des résultats. Ils avaient reçu le deuxième prix.

– L’aventure ne fait que commencer, songeait François. Jérôme et Olivia n’ont jamais songé au prix qui accompagnait un chèque substantiel.

De retour dans son garage, François sourit en voyant le message que Jérôme venait de lui adresser.

– Sans toi nous n’aurions jamais réussi, la coupe de la victoire est pour toi.

Il était encore les mains dans le cambouis autour d’une vieille mobylette qu’il réparait pour la énième fois. Il pensait à Paul qu’il n’avait pas revu depuis ces longues années.

– Je me souviens de la première fois où je l’ai vu, comme si c’était hier. Il avait fait une chute à vélo. Il essayait de pédaler tout en lâchant son guidon. Après quelques essais, Il avait malencontreusement atterri dans les paniers remplis de légumes du père Mahi qui venait d’installer son étal, pour sa vente hebdomadaire.

– J’entends encore les jurons du fermier furieux. L’enfant s’est approché du garage, les genoux écorchés, la goutte au nez. Son vélo paraissait inutilisable, la roue avant était tordue. Il n’en menait pas large du haut de ses 6 ans et retenait ses larmes avec peine. Quand je l’ai appelé, il s’est approché, le regard franc.

– Viens donc me montrer ton vélo. Ce n’est rien, juste quelques rayons à redresser.

A partir de ce jour-là Paul vint régulièrement au garage, François connaissait bien sa famille, il entretenait leur voiture. Depuis le décès de sa mère il le voyait souvent seul désœuvré, traînant dans le village. Son père un homme froid, intransigeant se désintéressait complètement de lui, à la seule condition qu’il ne fasse pas de bêtises. Mais les menaces planaient.

– A la moindre « connerie » je t’envoie chez tes grands-parents ! lui disait-il.

Paul les avait rencontrés une seule fois à l’enterrement. Il en gardait un très mauvais souvenir. Peu à peu, Paul se passionna pour la mécanique. Il commença par réparer lui-même son vélo. François l’encouragea à passer un BTS en mécanique électrique. Il s’était spécialisé dans les énergies renouvelables.

– Paul serait peut-être enfin heureux de voir sa voiture à l’honneur, objet de toutes les attentions, ruminait-il. Il me manque, il était comme un fils pour moi.

François n’avait pas dit toute la vérité, à Jérôme et Olivia, au sujet de la maison et de ses occupants. Il s’était engagé à se taire. Paul n’avait pas disparu, il n’était pas mort comme le soupçonnait le village. Il avait dû quitter brusquement la région après l’accident, qui avait coûté la vie à son amie enceinte. La Rosalie que son père lui prêtait régulièrement, n’avait quasiment rien eu comme dégâts excepté un choc à l’aile droite. La passagère avait reçu le coup du lapin quand il avait dû freiner brutalement évitant de justesse un véhicule qui arrivait en face et qui s’était déporté. Jérôme n’était pas responsable, elle ne portait pas de ceinture de sécurité. Très affecté par la mort de son amie et du bébé, il n’avait rien dit. L’autre conducteur s’était enfui. Son père qui l’élevait seul, avait été très ferme. J’assumerai financièrement tes erreurs mais tu dois partir. Avec l’aide de François, il s’envola pour le Burkina Faso.

– Je vais rejoindre ma correspondante Eli, tu sais que nous communiquons depuis l’école primaire.

Elle travaille dans un dispensaire à Bléni et souhaite développer un projet de solidarité dans la région avec l’aide du Darfoot Collège. Elle m’a souvent demandé de la rejoindre pour l’aider. Je suis content de pouvoir y aller. C’est sans doute mon destin.

– Mais que vas-tu y faire ?

– Travailler avec les Mamas Solaires à Sana. Nous allons mettre en place des panneaux photo- voltaïques dans les campagnes. Des femmes du village sont formées pour cela. Je les aiderai et participerai à la logistique et au financement grâce à l’association qui a été mise en place. Tu ne dois rien dire à personne, quand je le pourrai je reprendrai contact par mail ou par téléphone. François savait que le père de Paul avait été trop dur avec lui, il faudrait du temps pour calmer ses plaies, avant qu’il ne revienne.

– A ton tour, promets-moi de m’envoyer un message à chaque anniversaire. Je dois pouvoir te joindre et savoir que tu vas bien. Je n’en abuserai pas.

– Bien sûr, tu as raison, tu vas me manquer toi aussi.

Peu de temps après son départ, François l’avait averti que son père, Pierre était décédé. Paul lui avait adressé une procuration et avisé le notaire afin qu’il liquide toutes ses affaires et vende la maison. Il ne voulait pas de cet héritage. Sa mère y était morte de tuberculose, son père qui ne l’aimait guère ne lui avait pas fait confiance. Il l’avait banni sans raison. Cette fois François décida de transgresser leur accord, il lui envoie la vidéo du défilé de la Rosalie.

– Je verrai bien, le temps a passé, il va peut-être réagir enfin.

A suivre Viviane le 11 janvier 2021

L’aventure au Burkina
Paul au volant de son vieux camion aménagé, roulait en direction du prochain hameau près de Sana à l’ouest du Burkina Faso. Toute son attention était fixée sur la piste carrossable. Elle était en très mauvaise état. Il n’était pas rare de voir un véhicule abandonné sur les bas-côtés.
Il n’avait plus rien du jeune homme à l’allure efflanquée, le dos courbé comme s’il portait tout le
poids de la terre. La peur permanente de son père l’avait marqué.
En arrivant au Burkina, il fut accueilli chaleureusement par sa correspondante, Eli. Il s’épanouissait
dans son travail. C’était devenu un bel homme à la silhouette élancée, musclée, sûr de lui.
Ses cheveux châtains clairs avaient blondi sous le soleil, il les nouait en queue de cheval. Il portait
une barbe courte et une fine moustache qu’il taillait lui-même. La cicatrice, en forme d’étoile –
Souvenirs d’une chute de mobylette- sous sa pommette gauche, s’était accentuée sous son teint halé.
Il gardait cet air réservé qu’il avait toujours eu, son expérience lui avait appris à être prudent.
Ce jour-là il était accompagné d’une ingénieure de l’équipe des Mamas solaires. Odile, d’origine
Peulh, était grande, le port altier. Elle portait un foulard enrubanné de couleur chaude qui
emprisonnait une partie de ses cheveux. De longues mèches tressées, enroulées dans des rubans
fantaisies, ornaient chaque côté de son visage. On devinait une forte personnalité. Plusieurs
scarifications sur son front et ses joues racontaient un peu de son histoire. Elle paraissait bien plus
jeune que ses 45 ans.
Ils arrivaient près du grand enclos au hameau où des familles s’étaient regroupées depuis plusieurs
générations. Elles habitaient de petites maisons de couleur sable et toit de chaume, protégées du
soleil, du vent et du sable. La nature pouvait être terrible quand les éléments se déchainaient.
Le groupe continuait à entretenir un troupeau et à exploiter la terre malgré les difficultés à obtenir
un rendement suffisant.
Les habitations sombres avaient besoin d’éclairage et le puits nécessitait une pompe électrique. Cinq
ans plus tôt, les Mamas solaires de Sana avaient installé des panneaux voltaïques, afin que les
familles soient autonomes en énergie.
Tout fonctionnait bien, jusqu’à ce jour où la production avait baissé. Peu à peu, les modules avaient
cessé de fonctionner sur l’ensemble de l’installation.
Paul et Odile venaient à la rescousse tenter de réparer la panne.

  • Je commence sérieusement à avoir des doutes sur la qualité des produits qui nous sont livrés, ce
    n’est pas la première fois que cela se produit, dit-il.
  • Mais les panneaux sont garantis pour dix ans, répondit Odile.
  • Oui, en principe c’est vrai. Mais les fournisseurs trouvent toujours une bonne raison pour ne rien
    rembourser. J’ai commencé à mener discrètement ma petite enquête sur le suivi des achats, mais
    sans succès pour le moment, dit-il à Odile en qui il avait toute confiance.
    Ils constatèrent rapidement l’origine des dysfonctionnements.
  • C’est encore un problème d’étanchéité. Je suis pourtant certain que l’association commande des
    panneaux adaptés à la région. Ils doivent résister aux intempéries, s’emporta-il.
  • J’appelle tout de suite le centre de gestion, proposa Odile.
  • Nous vous envoyons des techniciens qui se chargeront de remplacer les pièces défectueuses, ne
    vous inquiétez pas, lui répondit-on.
    C’est vraiment très bizarre, ils n’ont pas l’air de prendre ça très au sérieux alors que les pannes se multiplient. Que va-t-il se passer quand le programme va s’arrêter si rien ne fonctionne correctement ? s’exclama Odile.
    La réponse bien trop rapide et trop aimable du service de la maintenance les intriguait beaucoup.
  • Depuis le départ en retraite de l’ancien responsable, nous n’avons plus aucun contact sûr, dit Paul. Ils quittèrent la famille, soucieux. Ils avaient pu remettre en fonctionnement l’installation, mais pour combien de temps ! Les isolants étaient en mauvais état et ils avaient du resserrer tous les câbles de connexion.
  • Ce ne sont pas les panneaux qui auraient dû être livrés, se répètait-il.
    Odile aussi était préoccupée, mais pour d’autres raisons. Elle se décida à lui parler, après tout il avait l’air sérieux. Mais pouvait-elle vraiment compter sur lui ?
    Elle se lança :
  • Toutes les Mamas Solaires du pays se sont réunies, par secteur. Nous avons, nous aussi, constaté
    des pannes inhabituelles un peu partout. Nous craignons que cela ne retentisse sur notre réputation. Tu sais que l’association a choisi de former uniquement les femmes pour ces projets. Nous sommes très attachées à nos terres et nous transmettons nos connaissances à nos enfants. Pour nous, ce n’est pas un tremplin pour notre ambition, c’est une mission vitale pour la survie de nos traditions.
  • Je sais, seules quelques rares femmes qui vivaient seules sont parties travailler en ville, lui
    répondit Paul.
  • Les hommes ont très mal pris d’être évincé de ce programme malgré leur approbation de façade.
    Ils sont bien obligés d’admettre que cela change considérablement la vie des familles. La plupart
    d’entre eux n’ont pas de travail. Ils voudraient être à notre place pour pouvoir pour aller gagner leur
    vie ailleurs.
    Nous soupçonnons sérieusement certains d’entre eux de vouloir discréditer notre groupe.
  • Penses-tu qu’ils soient capables de trafiquer où de changer le matériel ? Lui demanda Paul.
  • Nous pensons qu’ils sont capables de tout. Ils ne supportent pas que des femmes, de notre âge
    analphabètes, aient pu devenir des ingénieures solaires, ajouta Odile, furieuse.
    Ils arrivèrent à la maison de l’association à la tombée de la nuit. Paul consulta sa boite mail
    personnelle. Il ne l’avait pas ouverte depuis une dizaine de jours. Plusieurs messages l’y attendaient.
    Le coeur battant il ouvrit celui de François.
  •  » Paul, je vais être direct, le temps passe, je ne supporte plus l’idée de ne pas te revoir. Je sais que
    j’outrepasse notre accord et j’ai bien conscience d’empiéter sur ta liberté.
    Pendant que je restaurais la Rosalie avec le nouveau propriétaire je n’ai cessé de penser à tous ces moments que nous avons passés ensemble, ton absence me pèse.
    Je t’ai joins la vidéo du défilé de la Rosalie au concours de Cognac.
    Je t’aime mon garçon. A bientôt je l’espère.
    François »
    Paul était troublé, François avait raison il n’aurait pas dû installer ce silence entre eux, les messages qu’ils s’envoyaient pour leurs anniversaires respectifs étaient bien trop laconiques.
    Préoccupé par ces histoires de panne, il n’ouvrit pas la vidéo. Brusquement, il réalisa que le message tombait à point nommé.
    Il répondit sur le champ.
    « – François, je vais moi aussi aller droit au but, tu vas pouvoir m’aider. J’ai de sérieux soucis dans
    mon travail, j’ai l’impression que l’histoire recommence.
    Je viens de découvrir qu’un grand nombre de panneaux solaires ne correspondent pas à ceux qui sont habituellement commandés pour leur qualité et leur solidité à une entreprise française.
    Je crains que nous ayons affaire à des produits de contrefaçon comme pour les pièces de voiture
    que tu avais reçues. Je t’envoie des photos des pièces et des références que nous avons eues, ainsi que le nom de l’organisme gestionnaire du dispositif en Afrique.
    Les premiers panneaux sont très fiables, nous n’avons constaté aucune panne sérieuse. Le
    changement a dû se faire progressivement mais pas sur tous les modules.
    Je me rappelle que tu avais sympathisé avec Éric, un agent de la douane, qui travaillait au service de la Cyber-douane européenne. Tu l’avais aidé à démanteler le réseau.»
    François, attendait avec impatience une réponse, quand il lut le message, il fut bien déçu. Paul ne parlait pas d’un éventuel retour, mais il s’y était préparé. Il passa la main dans son abondante
    chevelure blanche comme neige. Il allait bientôt avoir soixante-dix ans, il avait gardé sa silhouette sportive. Il était petit et râblé. Il marchait toujours d’une allure saccadée, pressée, déterminée, comme s’il n’avait pas de temps à perdre.
    Son visage ridé, dégageait un air doux et attentionné. Il penchait toujours légèrement la tête quand il écoutait quelqu’un. Ses yeux bleus savaient vous percer à jour. Au premier contact il devinait son interlocuteur. Il se trompait rarement.
  • Bien sûr que je vais l’aider. Ces contrefaçons de pièces de moteur, en particulier les plaquettes de
    frein avaient causé bien des accidents à l’époque, se rappelait-il François songeait surtout, aux mâchoires de frein – les Férodos- de la Rosalie. Ils les avaient changées lui-même, sans se rendre compte que ce n’était pas des freins d’origine. C’était très rare que ça arrive sur les vieilles voitures. Ce n’est qu’après l’accident qu’avait eu Paul qu’il s’était rendu compte de la supercherie. Mais il n’avait pas eu le temps de lui en parler, il était déjà parti. Il se sentait terriblement responsable de ce qui s’était passé.
  • Je dois lui en parler, se disait-il.
    Quelques jours plus tard François surpris, reçu un autre mail. Il était accompagné d’un billet d’avion pour le Burkina.
    « – Je t’attends. Tu peux changer les dates des billets. Paul »
    François resta figé un long moment. Il n’avait jamais quitté la France. Il s’énerva.
  • Mais que croit-il, que je peux partir comme ça ? Bougonnait-il.
    En réalité il avait peur de l’avion, de l’Afrique, de l’inconnu….
    Après une nuit de sommeil agitée, il avait pris sa décision.
  • Je ne suis qu’un « vieux con » il a raison c’est à moi d’y aller si je veux le revoir.
    Viviane le 18 janvier 2021

Le Grand Départ

François, s’approche de la fenêtre, son esprit vagabonde. Il ne voit pas le couple de bouvreuil pivoine qui virevolte d’un arbre à l’autre. Il va partir rejoindre Paul au Burkina. Il énumère rapidement tout ce qu’il doit faire. Il commençait à s’affoler, l’émotion l’envahissait. C’était si soudain, si imprévisible.

– Ce n’est pas une, mais des millions de choses, auxquelles je dois penser. Qu’est-ce que je vais faire là-bas, est-ce que je vais vraiment être utile, est-ce que je saurai l’aider ? Il balaya toutes ses questions d’un geste brusque. Il souffla profondément, retrouva son calme. Je vais revoir Paul, c’est ça qui compte.

Célestine est très organisée elle va m’aider. Elle connait l’Afrique comme sa poche ! Elle a toujours rêvé d’y aller, mais pas plus que moi, elle n’a quitté notre pays. Elle ne s’y rendra jamais, à moins que… , se dit-il.

Son secret ? Internet, elle s’est abonnée à une chaine de documentaire de voyage, elle adore regarder les reportages et elle est toujours en contact avec une ONG. Je vais l’appeler.

La veille François avait consulté le site du gouvernement. Ces derniers mois, plusieurs attentats avaient eu lieu au Mali. Cependant, les informations sur le sud-ouest du Burkina n’étaient pas trop mauvaises.

La situation s’était quelque peu stabilisée depuis les dernières élections. La région habituée aux épidémies avait pu se protéger du Covid grâce à des mesures draconiennes.

Mais en raison de la situation, politique et sanitaire, qui restait tendue, le gouvernement incitait les voyageurs à la plus grande prudence. Il déconseillait de s’y rendre, sauf pour des raisons impératives.

Au fur et à mesure de ses lectures, François réalisait qu’il allait prendre quelques risques, plus qu’il n’en avait jamais pris de toute son existence.

Quand ces combats, cette épidémie, qui assourdissent tout, enflent et résonnent comme un écho à travers le monde, s’arrêteront t’ils, se disait François ?

– Que deviendrait ma vie si je n’allais pas l’aider ? J’ai toute confiance en Paul, il ne m’aurait pas fait venir, s’il y avait le moindre danger.

Il finit de ranger sa cuisine et décida de se rendre à la mairie pour sa demande de passeport.

– Je passerais ensuite chez Célestine qui doit m’attendre, elle pourra intervenir pour accélérer les délais. Je sais qu’elle voit toujours une collègue à la préfecture et chaque vendredi à 16 heures, elle retrouve ses anciens collègues de la mairie, au bistrot de la place de l’église.

François était hypersensible à l’atmosphère qui l’entourait. Il pouvait ressentir, la joie, la tristesse, la colère, l’angoisse, le malheur, dès qu’il rencontrait quelqu’un. Son talon d’Achille !

Mais ce jour-là son flair l’abandonna, il était très préoccupé par son expédition. Il ne perçut pas l’inquiétude de son amie. Célestine le connaissait bien, elle se redressa et l’accueillit avec un grand sourire.

– Je t’attendais, je trépigne d’impatience, lui dit-elle d’une voix haute et claire.

Elle était devant son ordinateur.

– Enfin ! Je vais organiser un vrai voyage, depuis le temps que je corresponds avec les agences, sans lendemain.

Je demande des devis pour des excursions personnalisées, je discute, négocie, recherche des plans en dehors des chemins battus, mais au dernier moment je ne confirme pas.

– Comment fais-tu? Les agences doivent te repérer comme le loup blanc, où comme une enquiquineuse !

– C’est très simple, je créé une nouvelle adresse mail, je change d’identité et le tour est joué. C’est devenu une vraie addiction, tu sais. Ma façon à moi, de voyager, de voyager au loin, de voyager sans danger, de voyager gratis, confortablement installée dans mon fauteuil.

Ce que Célestine ne disait pas c’est qu’elle avait aussi son passeport, que tous ses vaccins étaient à jour, sa valise quasiment faite. Cela donnait du piment à sa démarche. Elle était prête à embarquer, quand elle le voulait, jubilait-elle.

– Juste, au cas où ! J’ai besoin de savoir que je peux partir sans prévenir, partir sans rien dire, partir sans fin, partir au loin, partir enfin, se disait-elle.

– Je te comprends, reprit François, à mille lieux des pensées de Célestine. Je fais la même chose avec mes commandes en ligne, sur le catalogue de l’Homme Moderne, de Ducatillon, de Massimo Dutti. Je ne les n’envoie jamais, mais ça me fait du bien.

– Que t’achètes-tu donc ?

J’achète des chaussures italiennes, j’achète des vestes chics, j’achète des chemises sport, j’achète de l’élégance, de la distinction, en un mot du style, c’est un plaisir d’enfer !

– Allons, revenons à notre affaire. Figure-toi que depuis un mois, je suis en pourparlers pour le Burkina. Mais ce n’est pas un hasard, je t’expliquerai plus tard.

J’ai aussi trouvé le blog de « Sol au Mali » Elle décrit à merveille ses séjours dans un petit village de potières, non loin de la région où tu vas te rendre. Ça te donnera une idée de la vie là-bas.

Je t’ai imprimé la liste, des démarches à faire, du contenu de ta valise et de ta pharmacie. Il va falloir t’y mettre tout de suite.

François atterré regarda l’énumération, longue comme un bras.

– A bien se préparer, le voyageur évitera les écueils, déclama Célestine.

– Ce n’est pas faux. C’est quoi cette figure de style ?

– Je ne sais pas, j’invente, je m’amuse.

Ce qui m’a motivée pour cette destination, ceux sont les nouvelles de nos Zébus de Ouessa. Le jeune couple qui s’est installé avec les animaux pour cultiver la terre, nous a envoyé un message et quelques photos.

– Je me souviens du début de notre collaboration avec l’Association Zébu, dit-il dans un grand éclat de rire.

– Oui, moi aussi, je ne me lasse pas de raconter cette histoire. Asma, correspondante de l’association Zébu était venue en Bretagne pour rencontrer les plus importants sponsors. Dès son arrivée elle s’est inscrite sur un site de rencontre. C’est ainsi qu’ils se sont rencontrés.

– Jeannot avait un cœur d’artichaut, il est tombé amoureux. Il était prêt à tout pour elle. Asma était belle, exotique, pleine de charme, elle avait une joie de vivre et une énergie à soulever les montagnes. Tu te souviens bien sûr de cette soirée de la musique. Elle nous a entrainés dans des danses Africaines. Moi, qui chaloupe comme un manche, j’ai adoré ça, poursuivit François.

– Pour sa belle Africaine, il nous a tous convaincu, sans trop de peine de participer à l’achat d’un Zébu. Nous avons réussi à en financer deux, nous lui avons remis une belle somme d’argent.

Asma est repartie d’où elle venait. Nous n’avons plus entendu parler d’elle.

– Jeannot, quand nous allions le voir au centre médical n’était plus que l’ombre de lui-même. Le cœur emporté, brisé, éclaté, par une machine à broyer les noisettes pour Nut…

– C’est vrai. Puis, nombre d’entre nous ceux sont mis à douter. Jusqu’au jour où la mairie a reçu un message d’Asma. Elle racontait, sur le site de l’association, tout ce qu’ils avaient pu construire là-bas. Nous avons reçu la première photo de nos deux magnifiques Zébus !

– C’est étrange, n’est-ce pas ? Nos pas nous conduisent à nouveau vers cette région du sud-ouest du Burkina. Tu pourras peut-être rencontrer Asma sur place.

– Nous verrons, pour l’instant je dois me concentrer sur mon périple. C’est un vrai Défi, c’est une Montagne, c’est l’Everest qui se dresse devant moi.

– Mais non, tu vas réussir, je n’en doute pas.

– Merci pour tes encouragements, je vais de ce pas faire le point sur ce qu’il me reste à faire.

Dès qu’il referma la porte, Célestine revint à ses préoccupations. Très récemment, Olivia était venue la voir au volant de la Rosalie. Elle était bouleversée et s’était laissé aller à une confidence :

– Le père de Jérôme, aprés une soirée bien arrosée, a vu sa fin venir. Miné par la culpabilité, il a voulu libérer sa conscience, en se confiant à moi.

Mais tu dois me promettre de ne rien dire Célestine, je n’ai pas encore pu en parler à Jérôme.

– Je serai une tombe, aussi muette qu’une gargouille. Tu peux compter sur moi, lui avait-elle affirmé.

– C’est vrai que son nom me rappelait une famille qui avait quitté brusquement le village, sans explication. La famille Marteau, ça ne s’oublie pas ! Se disait-elle en fermant son ordinateur.

Confortablement assis à l’avant de l’avion, un verre de champagne à la main, François savourait l’instant les yeux fermés. Ils avaient été deux à être surclassé en classe affaire.

Il avait vérifié cent fois sa liste, ses papiers, sa lettre de mission de l’association, son passeport, son visa, sa carte bancaire, son carnet de vaccination, le résultat de son test…..

Il songeait à tout ce stress qui avait bouleversé sa tranquillité, avant le départ.

– Mon passeport n’arrivait pas, à cause d’un mouvement de grève. Un coup de fil de Célestine à la préfecture à suffit. Deux gendarmes mobiles de retour de mission avaient accepté de faire un détour à l’imprimerie nationale de Flers-en-Escrebieux. Ils ont ramené le précieux document à la mairie.

L’attente des résultats du test Covid …

– Enfin me voilà parti, oublions tout ça.

Grisé par la montée en altitude, et le champagne, il soupira d’aise, il se laissa aller, heureux, heureux tout simplement. Il somnolait en se remémorant cet instant où il avait mis Célestine au pied du mur.

« J’étais en face d’elle, j’hésitais, je ne savais pas comment commencer, se souvenait-il.

– Qu’y a-t‘il, François ?

– Célestine, serais-tu d’accord pour m’accompagner. Pour moi tout ça va trop vite, je n’ai jamais voyagé, je ne suis pas sûr de moi. Ce serait rassurant d’avoir quelqu’un avec moi.

– Qu’irai-je faire là-bas ? lui répondit-elle brusquement.

Elle avait alors ressenti, une montée d’adrénaline, une sensation de panique, une boule d’angoisse qui montait, un coup de poing à l’estomac.

– Je l’ai vu avaler une grande bouffée d’air comme si sa vie en dépendait.

Plus tard, elle m’a raconté qu’à ce moment-là, les odeurs de cuisine Africaine lui sont montées au cerveau. Elle n’arrivait plus à prononcer un mot. Elle, qui est un vrai moulin à paroles, restait muette.

J’en ai profité pour continuer.

– J’ai appelé Paul, ton hébergement est prêt. Ils ont besoin d’enseignants-es- Depuis le temps que tu assures l’aide aux devoirs, tu as l’expérience qu’il faut.

Elle ne disait toujours rien, j’ai porté l’estocade.

– J’ai acheté ton billet d’avion, ton visa est prêt.

– Mais, mais, mais, comment, comment ? Bégaya-t-elle »

La dernière image qu’il eut avant de s’endormir, bercé par le bruit des moteurs de l’avion, c’était Célestine assise à côté de lui les écouteurs sur ses oreilles.

Viviane le 25 janvier 2021

Au Pays des Hommes Intègres.

L’airbus 330, qui les menait à Ouagadougou avait entamé sa descente. L’hôtesse faisait une annonce.

– Nous allons bientôt atterrir Nous survolons une réserve, quelquefois il est possible d’apercevoir de grands animaux.

Pour ne pas manquer le spectacle, ils se penchèrent tous deux vers le hublot, aussitôt ils purent voir un troupeau d’éléphants qui accélérait leur allure. L’excitation était à son comble. Alors que le pilote virait largement, ils aperçurent un groupe de Zébus au galop.

– Quel bonheur, quelle beauté ! S’exclama Célestine.

Après, un atterrissage parfait, la porte de l’avion s’ouvrit. Une bouffée de chaleur les envahit, une odeur indéfinissable mélange d »asphalte chaud, de kérosène et de parfums inconnus.

Ensuite, ils furent rapidement guidés vers l’aéroport.

Célestine baignait comme un poisson dans l’eau, dans cette ambiance.

– C’est exactement comme je l’imaginais !

François que la nouveauté inquiétait bien souvent, suivait sans dire un mot, il transpirait à grosses gouttes.

Ils arrivèrent au porte des contrôles.

– Nous allons d’abord présenter nos passeports, nos visas, puis récupérer nos bagages, et à nous l’aventure dit Célestine sur un nuage.

Elle n’y resta pas longtemps. Un malinois reniflait la valise que François trainait derrière lui.

Tout à coup ils se trouvèrent face à deux douaniers qui ne rigolaient pas.

– Veuillez poser votre bagage sur la table et l’ouvrir, dit l’un d’eux à François.

Les interrogations fusèrent, tandis qu’ils examinaient son contenu.

– Qu’est-ce que vous transportez dans votre bagage ?

– D’où venez-vous ?

– Où allez-vous ? Chez qui? pour quel motif?

François était tétanisé, ils avaient déjà répondu à toutes ces questions. Que se passait-il ?

– Qu’avez-vous là ?

C’étaient les saucissons de chez Bébert le Boucher-Caviste du village. Il n’y n’avait pas d’étiquetage.

– Ecoutez, premièrement, les produits alimentaires, non identifiés, sont interdits seules les conserves et les bocaux sont autorisés, lui dit le douanier qui lorgnait les superbes charcuteries qui embaumaient.

Deuxièmement, je vois là un beau cubi de Côtes de Bourg que vous n’avez pas déclaré. Vous allez devoir payer une taxe de douane.

Célestine découvrait soudain, pourquoi François avait absolument voulu passer chez Bébert avant leur départ. Il ne s’était pas vanté de ses achats.

Aujourd’hui il avait l’air bien penaud, et n’osait croiser le regard de Célestine, qui avait envie de rire.

Nous en reparlerons demain autour d’un thé bien sucré, je me souviens maintenant, qu’avant-hier il a voulu contrôler encore une dernière fois sa valise, C’est à ce moment-là qu’il a ajouté ce paquet, avant de la boucler !

Ils terminèrent les formalités sans plus d’incident quand une personne de l’ambassade s’approcha d’eux.

– Bonjour, je suis chargé de vous accueillir, les membres de l’association où vous vous rendez ont été retenus par une terrible tempête de sable. Cependant quelqu’un a pu nous prévenir. Je vais vous conduire à l’hôtel où vous les attendrez.

– Les ennuis sérieux commencent déjà. Depuis que j’ai pris cette décision, j’ai l’impression que tout m’échappe. Désormais je sens que je vais devoir affronter le pire.

Mais enfin, qu’est-ce qui m’a pris, pourquoi j’ai dit oui ? Jadis, jamais nous n’aurions osé entreprendre un tel périple, dit-il tandis qu’il se dirigeait vers la sortie.

– Maintenant nous sommes là, il est trop tard pour les regrets, tu dois réagir François, tout va bien.

– Tout va bien, tout va bien ! Marmonna-t’ il.

– Nous allons passer à l’ambassade puis nous irons à votre hôtel quand nous aurons enregistré votre séjour, dit le chauffeur.

– C’est l’habitude ? remarqua Célestine étonnée.

– Non, c’est juste une précaution. Cela nous a permis bien souvent d’alerter à temps nos compatriotes des zones de danger à éviter et de les secourir au plus vite.

François était de plus en plus morose. Il se faisait tard, mais ils purent admirer quelques monuments prestigieux.

– La journée a été bien longue, ils s’étaient levés tôt et François sentait la fatigue l’envahir.

Tout à coup, Célestine poussa un cri de surprise en voyant le centre national des arts.

– C’est bien le musée des arts ?

– Oui, madame.

– J’aimerais que l’on s’arrête ici, tout de suite, juste pour un instant. C’est magnifique, nulle part ailleurs je n’ai vu pareille merveille.

Le chauffeur arrêta la voiture, ils purent admirer de leur siège, la façade du bâtiment.

– Célestine nous reviendrons demain.

Ils repartirent et François observa la foule bigarrée et bruyante. Une vraie cacophonie de klaxons et de cris.

Un flot de véhicules en tout genre avançait sur la grande avenue, des vélos, des mobylettes, des trottinettes. Une grande femme à vélo, un grand plateau de fruits et légumes sur la tête, des sacoches et le porte bagage, bondés, attira son attention. Elle avançait, le corps bien droit sans encombre comme si elle était seule. De nombreuses charrettes conduites par des hommes, des femmes, des enfants ou des Zébus, côtoyaient les vieilles voitures françaises retapées et de superbes berlines.

Ils étaient tous si proches, jusqu’à se frôler. A chaque instant il avait l’impression qu’ils allaient se rentrer dedans, mais la circulation restait fluide.

François commençait à s’éveiller tout à fait. Il avait hâte d’être dehors, de pouvoir flâner dans la ville, d’aller voir ce qui se cachait derrière, dans les petites ruelles.

Il songeait à l’absence de Paul et au regard par en-dessous de leur chauffeur quand il avait parlé de la tempête de sable.

– Il ne nous a pas tout dit.

François l’observait, regarder bien droit devant lui, au loin.

– Impossible d’engager la moindre conversation !

– Ainsi donc il y a une tempête de sable ? Tenta-t’ il. Mais ses paroles se perdirent dans l’habitacle.

– Célestine je pense que c’est assez bizarre que Paul ne nous ait pas appelé directement, chuchota-t’ il.

– Moi aussi je trouve ça bien étrange. Notre accompagnateur n’est pas très bavard. Pourquoi faire autant de mystère ?

– Le chauffeur les écoutait échafauder des plans pour le lendemain et s’interroger.

– J’attends d’être à l’ambassade pour leur expliquer. Les mauvaises nouvelles peuvent attendre un peu. Beaucoup de choses ont encore changé depuis leur départ. Ils devront rester 7 jours en isolement.

Paul était parti de bon matin du village de Sana en compagnie de sa collègue de travail, Odile. Elle devait se rendre au centre de la culture et de la solidarité. Il roulait tranquillement, quand une énorme jeep leur fit une queue de poisson. Elle s’arrêta brusquement en travers de la chaussée.

– Encore une attaque crapuleuse ou des trafiquants, on en finira donc jamais, s’exclama Odile.

Paul, surpris, ne put éviter l’énorme ornière, il réussit par miracle à redresser son véhicule et stoppa net, au parechoc de la jeep.

– Trois jeunes cagoulés, leur hurlèrent de sortir. Ils entendirent l’un deux ordonner à ses compagnons d’une voix ferme.

– Toi tu siphonnes le carburant, toi tu fouilles le camion.

Paul par habitude, avait préparé une liasse de billets qu’il remit au chef pour le calmer. Cela suffisait habituellement. Mais ils semblaient chercher quelque chose.

– Que voulez-vous de plus ? Leur demanda Paul.

Odile avait reconnu la voix du plus grand, mais elle se garda bien d’intervenir.

Ils disparurent comme ils étaient venus emportant avec eux, les portables, la radio-émettrice et les panneaux solaires que Paul voulait faire expertiser.

– Ils ne vous serviront à rien, ils sont fichus, leur avait-il dit.

– Il n’y a aucune âme qui vive dans les environs et guère de véhicule qui emprunte cette route, dit Odile nous allons devoir attendre.

Ils durent patienter longtemps avant d’être dépannés. Ils avaient pu joindre les autorités grâce à un jeune qui avait surgit de nulle-part sur son scooteur. Un agent de l’Ambassade accueillerait les voyageurs.

– Dites-leur que nous sommes retenus par une tempête de sable, inutile de les affoler.

– Peu importe cette petite duperie, tout plutôt que de troubler leur voyage. Je leur expliquerai plus tard, ils comprendront, dit-il à Odile.

– Pourtant, il va leur falloir affronter quelques désagréments, répondit Odile.

– Je les connais ils sont solides tous les deux. Ils sauront faire face. En supposant, toutefois qu’ils ne rencontrent pas trop d’imprévus.

Paul songeait à Célestine à l’époque de l’aide aux devoirs en primaire.

– Elle a donné le goût de l’écriture à tout notre groupe. Chaque semaine elle nous amenait en ballade dans la nature. Carnet et crayon à la main, nous notions sans modération tout ce qui nous passait par la tête au hasard de nos excursions.

Cependant, nous avions quelques consignes. Je me souviens qu’elle aimait que nous introduisions des mots de liaison qu’elle nous avait choisis.

Je l’entends encore.

– En effet, ce sera assurément plus joli et votre pensée sera plus claire, vraiment !

Certes, cela vous demandera sans doute un petit effort, mais je crois volontiers que vous allez vous amusez, nous disait-elle.

Puis, ceux qui le voulaient pouvaient lire leur texte ou le faire lire par Célestine devant toute la classe.

Nous avons passé de bons moments, et beaucoup rit, les fautes étaient autorisées. Même les plus timides s’y sont mis !

– C’est pourquoi aujourd’hui j’écris toujours, j’écris un journal de voyage dit-il à Odile qui l’écoutait attentivement.

– J’ai hâte de les revoir, cela fait si longtemps.

– Moi aussi je suis impatiente de rencontrer tes amis, tu m’en as si souvent parlé.

Viviane le 04 février 2021

Ouagadougou

L’hôtelier les vit arrivés, épuisés, les yeux fatigués, l’air abattu.

– Bienvenue chez nous. Avez-vous fait un bon voyage ? Voici vos clefs, vos chambres sont à l’étage, Nous vous déposerons vos repas au pied de votre porte à 7 h, à 12h30 et à 19h. Si vous avez besoin de quoi que ce soit vous appelez sur le 9, dit-il d’un ton rapide.

Ils eurent la surprise d’avoir chacun une grande chambre avec un petit coin salon. Une coupe de fruits et un bouquet de fleurs, les attendaient. Un splendide éléphant, composé avec les serviettes de bain, trônait sur leur lit.

Les deux pièces étaient communicantes et donnaient sur une jolie place qui grouillaient de monde et ou plusieurs échoppes étaient ouvertes.

Célestine se rendit immédiatement sur le petit balcon.

– Je suis au première loge d’un théâtre de rue, c’est fantastique.

Elle vit deux femmes qui discutaient de manière véhémente. Leur voix montait jusqu’à elle. Une carriole faillit se faire renverser par une grosse berline noire tandis qu’un commerçant poursuivait un homme dans la rue en agitant un objet.

– Je sens que je vais bien m’amuser, l’inspiration pour mes histoires ne va pas me manquer, se dit-elle réjouit.

Fatiguée par cette longue journée, elle s’installa dans le fauteuil moelleux. Mille et une pensées lui passaient par la tête.

– Je suis heureuse d’avoir entrepris ce voyage. Je ne regrette qu’une chose, c’est d’avoir tant hésité. Pourquoi avoir attendu si longtemps, pourquoi me suis-je poser tant de questions, pourquoi avoir eu si peur, pourquoi pourquoi, pourquoi… ? L’horloge passe si vite, je ne suis qu’une goutte d’eau dans l’océan, je n’ai plus de temps à perdre, se disait-t’elle.

– Je vais enfin découvrir l’Afrique que j’ai tant parcourue sur mon écran. J’aime déjà cette terre, ces gens qui me regardent l’œil souriant, me montre, d’un geste étonné, ma chevelure blanche parsemée de quelques mèches blondes.

J’ai l’impression d’y avoir toujours vécu, alors que je n’ai encore rien vu ! Je suis à peine surprise de ce que je vois, juste émerveillée.

Les bruits de discussions, de rires, de disputes, de marmites remontent des cuisines. Elle hume les plats mijotés.

– Toutes ces odeurs me font saliver, je commence à avoir très faim.

Soudain Célestine ouvre les yeux, elle aperçoit à la TV un homme impressionnant, bardé de médailles. Une jeune journaliste l’interroge.

– On dirait l’éléphant et la souris, se dit-elle.

L’homme est grand, fort, costaud, gras, fier. Il parle des mesures sociales et sanitaires qui vont être prises pour le peuple, insiste sur l’effort financier qu’il va généreusement faire.

Célestine comprend, à sa posture, à son regard, à sa voix, qu’il ment et qu’il jubile.

– Que cache-t-il derrière cette façade, à quoi pense-t’il vraiment ? S’imagine-t’elle.

Moi, je suis un chef puissant

Moi je suis très habile

Moi, je domine et je décide

Moi, personne ne me résiste

Moi je suis cruel

Moi, j’aime terroriser

Moi, j’ai un compte en or

Moi, je déteste les pauvres

Moi, je négocie avec les riches

Moi, j’adore la France et le FMI

Moi, je déteste la misère

Moi, rien ne me fait peur.

En face la journaliste élégante, fine, l’air doux, consulte ses notes. Elle est coiffée de tresses qui se terminent sur le côté par une longue natte. Elle est très jolie dans sa robe longue, noire et blanche.

Mais, Célestine voit la crainte dans son regard.

– Toutes ces questions qu’elle pose avec tant de précautions ont bien entendu été préparées, se dit Célestine.

– Je n’ai pas le droit à l’erreur, je dois absolument rester dans le cadre, aucune fantaisie n’est permise.

Jamais je n’aurais dû accepter cette interview. Qu’est-ce qui m’a pris ? Le désir de plaire, le désir de réussir, le désir de montrer que moi aussi je peux le faire, l’orgueil ? se disait la jeune femme.

L’homme la regardait comme un gros chat qui observe sa proie tout en se disant :

– Je la mangerais bien tout cru !

A côté, François, charmé, enchanté, captivé, observe de sa fenêtre le flot incessant de véhicules. Il voit les vieux modèles français, 2 CV, 4L, Simca, 404 Peugeot….mais aussi toutes sortes de 2 roues. Certains sont très récents mais il reconnait les solex; les caddys, les premières mobylettes. Les propriétaires ne manquent pas d’imagination pour customiser leur guimbarde et se distinguer. Le mécano se réveille en lui.

– Je pourrai peut-être être utile pour les réparations au village, se dit-il.

Toutes ces images le ramènent insidieusement à La Rosalie, à l’accident et cette histoire de freins de contrefaçon, dont il n’a jamais parlé.

– Il faut que j’en discute, avec Célestine, avant de revoir Paul.

On tapa à la porte à cet instant. Le repas venait d’arriver. Il rejoignit Célestine pour le diner.

Hum ! Ça sent bon, Une soupe, un plat de tajine d’agneau et des mangues. Nous allons nous régaler.

Après une nuit reposante, François s’est réveillé avant le lever du soleil. Il entend l’appel du Muezzin, du Minaret de la grande Mosquée, qui survole les toits. Plus tard, il perçoit non loin, les cloches de la cathédrale et le son du schofar. La ville s’éveille doucement.

La place est encore très calme, pas un bruit, pas une ombre, jusqu’à l’arrivée d’une énorme jeep. Elle s’arrête bruyamment en face de l’hôtel devant une échoppe qui semble fermée.

Trois hommes sortent du véhicule, l’allure pressée tandis qu’une femme ouvre une petite porte sur le côté. Elle regarde subrepticement, l’air méfiant, de tous les côtés et les fait disparaitre à l’intérieur d’un geste vif.

François a le temps d’apercevoir un paquet défait porter par le dernier d’entre eux. A cet instant, les rayons du soleil rasent le toit, reflètent sur l’objet comme dans un miroir et renvoient un arc lumineux vers François qui recule précipitamment.

– Bizarre, bizarre, ça m’a l’air plutôt louche.

– Le petit déjeuner, annonce une voix sympathique à la porte.

François retrouve Célestine après sa collation.

Elle lui a déclaré sans ambages, qu’elle ne voulait voir personne avant son café du matin.

-Tu comprends je suis toujours ronchon, mal réveillée, le cheveu en bataille. J’aime rêvasser toute seule.

Quand il arrive, elle est à la fenêtre, d’où on entend maintenant un fourmillement de véhicules en tous genres et de gens qui s’agitent.

C’est le jour du marché hebdomadaire. Dès l’aube, chacun installe son échoppe sur la place. Les emplacements sont maintenant limités. Les moins chanceux devront aller se disperser dans les rues adjacentes.

Subjuguée par le spectacle qui s’offre là, sous ses yeux, elle n’a pas un regard pour François qui s’approche d’elle.

– Vois, ces deux femmes lourdement chargées. L’une pousse une carriole bondée de légumes et de fleurs tandis que l’autre porte sur sa tête une quantité de légumes impressionnantes. Comment font-elles ?

Elles posent sur une grande natte leur panier de produits frais de toutes les couleurs. Oignons, choux, patates-douce, ail, poivrons,les agrumes, les ananas, les mangues, les papayes…

– Elles sont si belles dans leur jupe longue de coton fleuri et leur chemisier ample. On dirait des déesses, dit François.

A côté, un homme enrubanné habillé d’un jean, d’une chemisette, coiffé d’une casquette, installe ses petits paniers d’épices, juste sous la fenêtre de leur chambre. Le poivre, les piments séchés, le paprika, le safran, la cannelle, la muscade, le curcuma, le gingembre… Un florilège de couleurs et de senteurs, exalte leur sens.

Un commerçant ambulant vêtu d’un boubou arrive. Il porte sur sa tête une pile de tissus si haute qu’elle dépasse le toit des maisons. Il dispose délicatement le tout sur une natte.

Un peu plus loin, un artisan installe sur une petite table, ses figurines et ses animaux en bois, à côté d’un sculpteur de bronze.

Un peu à l’écart un marchand de volailles et de biquettes, discute déjà avec un client.

François observe l’équipage étonnant qui surgit sur la place. Une remorque tirée par une vieille mob, que l’on devine à peine sous un amoncellement d’objets. Le tout tient comme par enchantement. Tongs de toutes les couleurs, seaux, bassines en plastique, sacs, bagages, font une montagne qui tient par un fil qui relie l’ensemble.

Puis, une petite brise apporte alors comme sur un nuage, une odeur de cacahouètes grillées.

Célestine n’en peut plus.

– Je vais m’évanouir, c’est insupportable d’être enfermée ainsi à observer ce foisonnement de gens, d’odeurs, de couleurs. Je voudrais me noyer dans ces étalages paradisiaques. Je sens que je perds la tête.

– François, si nous étions plus jeunes tu aurais attaché les draps bien noués au balcon et hop ! Je serais descendue à la corde. Ce n’est pas très haut, dit-elle en riant.

– Tu exagères Célestine ! Tout n’est pas si rose, tu ne vois que le beau. Regarde là-bas ce jeune qui marche avec une béquille, il a perdu sa jambe. Et cette femme, avec son bébé et ses deux enfants, elle a l’air accablée et très pauvre. Elle vend quelques ignames pour survivre. Je vois des regards tristes et des corps meurtris.

Vexée, morose tout à coup, Célestine s’écarte de la fenêtre.

– Excuse-moi. Tu as raison, je m’emporte, je m’extasie, je m’émerveille. Je suis si contente d’être là. Paul ne devrait pas tarder maintenant.

– Deux jours que nous sommes là, et nous n’avons aucune nouvelle, dit-il.

Dehors l’ambiance changeait doucement. Peu à peu ils entendirent la musique envahir l’espace. Ce fut juste un murmure au début qui s’amplifia au rythme de la Salsa. Célestine souriait, elle reconnaissait les Balafons, les Djembés, les Doum-Doum, les Maracas…

– Célestine je dois te parler…

Mais la sonnerie du téléphone retentit, stridente. Ils sursautèrent tous les deux. Célestine se précipita pour répondre.

– Allo ? Allo ! Allo !..

Viviane le 08 février 2021

Champagne

– Célestine, je dois t’avouer que la nuit dernière alors que je n’arrivais pas à dormir, j’ai décidé de sortir.

Célestine l’écoutait bouche bée.

Tu as osé? Dit-elle médusée.

– Je ne supportais plus d’être en cage, il fallait que je sorte. Il n’y avait personne dans les rues. Ce soir, j’ai l’intention d’y retourner. Viendrais-tu avec moi?

Elle aussi mourrait d’envie de prendre l’air, mais elle avait peur qu’on les surprenne, la police ne plaisantait pas ici.

– Je vais y réfléchir, laisse-moi un peu de temps. J’avoue que ça me tente, mais…

– Nous allons nous vêtir en conséquence. Les boubous, que tu as achetés au marché grâce à l’hôtelier, vont nous servir. Pour compléter notre tenue, je porterai un chapeau et toi un foulard. Personne ne nous remarquera.

« Je préfère ne rien lui dire pour le moment sur mes véritables intentions. Mais je vais jeter un œil dans l’arrière-cour de la boutique où j’ai aperçu ces gens, au comportement suspect.

Ça m’intrigue, je veux en avoir le cœur net. »

A minuit ils quittèrent l’hôtel. Le gardien dormait dans une petite pièce à l’arrière de l’accueil, tout était calme.

Ils étaient très élégants et méconnaissables dans leur tenue Africaine. Célestine avait dû ceinturer sa robe, pour ne pas se prendre les pieds dans le tissu. Malgré le cocasse de la situation elle n’arrivait pas à en rire.

Elle frissonnait de froid et surtout de frayeur. Elle avait finalement assez vite acceptée d’accompagner François pour ne pas rester seule, mais elle n’arrivait pas à se détendre.

Elle sursautait au moindre bruit.

– Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer, lui dit-il.

Peu à peu, elle fut rassurée par le calme et l’assurance de François. Elle ne le reconnaissait pas tant il avait l’air à l’aise.

Elle se laissa séduire par l’ambiance étrange de la nuit étoilée, et la promenade dans le quartier où ils purent admirer de beaux monuments.

– Finalement, cette balade au clair de lune est vraiment très agréable J’ai l’impression que la ville nous appartient.

Mais son plaisir fut de courte durée.

– Célestine, tu vas faire le guet pendant que je regarde ce qui se cache derrière cette belle boutique.

– Comment, comment, comment, que vas-tu y faire ?

– Je t’expliquerai plus tard, fais-moi confiance.

– Sidérée, pétrifiée, glacée, elle ne prononça plus un mot. Elle regarda François sortir ses outils de sa poche. Il crocheta le cadenas comme s’il avait fait ça toute sa vie.

– Ça alors, tu as l’air doué ! Murmura-t’ elle.

François s’introduit dans un hangar, il eut juste le temps d’apercevoir des pompes, un atelier de réparations. Il prenait des photos quand il entendit Célestine l’appeler d’une voix paniquée.

Il quitta rapidement les lieux et la rejoignit. Stressée par l’attente elle s’était affolée en entendant un nouveau bruit, sourd.

– C’est un chat ! Il vient de sauter du mur, il a dû faire tomber quelque objet, chuchota François.

– Vite on rentre ! Dit Célestine qui n’attendait qu’une occasion.

A peine étaient-ils dans leur chambre, qu’elle l’assaillit de questions.

– Tu m’expliques, maintenant ! J’espère que tu as une bonne raison de nous avoir fait prendre tous ces risques, Qu’est-ce que tu voulais faire, pourquoi voulais-tu aller là-bas, quelle idée avais-tu derrière la tête ?

François lui raconta, alors ce qu’il avait vu la veille et ses soupçons à propos des panneaux solaires.

– Mais je n’ai pas eu le temps de voir ce qui m’intéressait vraiment. Je me suis sans doute trompé, ce n’était rien. Il est temps que Paul arrive.

Le lendemain matin ils ont tous les deux, un sursaut, un coup au cœur, un choc ! en voyant une lettre de l’ambassade, sur le plateau du petit déjeuner.

– Lis la toi dit Célestine qui est devenue blanche.

François ouvre la missive.

« Vous êtes invités à vous présenter à l’ambassade à 9h précises« 

Un message froid direct sans aucune explication. C’était poliment dit mais ils savaient qu’ils n’avaient pas le choix.

– Quelqu’un a dû nous voir, nous avons été dénoncés ! s’exclama Célestine.

– Mais non ! C’est le commissariat qui nous aurait convoqués, essaya de la rassurer François qui n’en menait pas large.

François pensait surtout à Paul dont ils n’avaient toujours pas de nouvelles.

– Il lui est peut-être arrivé quelque chose, se dit-il.

Ils appelèrent l’hôtelier pour commander un taxi. Le chauffeur de l’ambassade n’était pas disponible.

Ce matin-là sur le trajet qui les mène au palais présidentiel, le chauffeur se plaint à l’ambassadeur.

– J’ai fait installer des panneaux solaires dans notre maison près de Sana. Nous avons choisi une belle qualité et un bon prix mais ils ne sont pas suffisamment puissants pour faire fonctionner la pompe à eau contrairement à ce qui était prévu. Certains sont défectueux, les connexions ont lâchées.

– Avez-vous contacté l’entreprise ?

– Oui bien sûr, j’ai adressé un courrier à la société Burkinabé. Il est resté sans réponse. J’ai donc téléphoné à plusieurs reprises. Mais je n’ai toujours aucune suite.

Je suis très ennuyé. Au marché ma femme a entendu parler d’un trafic de pièces dans le bâtiment.

– Je vais voir ce que je peux faire, notre service économique connait certainement l’entreprise.

Plus tard, n’ayant aucune réponse satisfaisante de la société, l’ambassadeur demande à ses gardes du corps d’intervenir, il avertira la police plus tard.

– Vous enquêtez en toute discrétion, essayez de savoir s’il n’y a pas d’autres clients qui se sont plaints et si le patron n’a rien à se reprocher.

Au même moment, Margaux jeune œnologue et vigneronne, débarque à l’aéroport d’Ouagadougou. Elle a été invitée par le service économique de l’ambassade.

Margaux est une jeune femme dynamique qui travaille au Domaine d’H de Chablis avec son père et sa sœur.

En 2012 leur vigne comprenait 8 hectares aujourd’hui elle s’étend à plus de 22 hectares. Une sélection de la parcelle la plus ancienne du domaine a permis de produire les plantations nouvelles en bio.

Margaux a un parcours exceptionnel auprès de sa sœur et de son père. Ils sont tous aussi passionnés par la vigne mais Margaux a un talent particulier pour faire connaitre sa passion du vin. Elle commence à se faire un nom dans le milieu vinicole.

Plus jeune, elle accompagnait son père dans les vignes. C’est lui qui l’avait encouragée à poursuivre dans cette voie.

Alors qu’elle allait avoir 16 ans, elle se remettait difficilement d’un chagrin d’amour qui l’avait anéantie. Son père lui avait offert de planter une parcelle de ceps de vigne, qui porterait son nom, sur un petit terrain en jachère depuis de nombreuses années : La cuvée Margaux.

Il avait vu là l’opportunité de lui redonner le goût de vivre et de s’intéresser au domaine familial.

– Tu t’en occuperas, je t’aiderai, lui avait-t’il dit.

Ce fut un chemin semé d’embuches, mais aussi une belle aventure pour Margaux qui s’y investissait sans compter.

Des trois enfants, c’est elle qui avait le palais le plus subtil quand il s’agissait de goûter un plat et de reconnaitre les saveurs.

– Hum ! C’est très bon mais je sens quelque chose d’inhabituel .C’est un peu amer ou c’est vraiment onctueux, c’est un peu fort, pas assez ou trop épicés. Elle se trompait rarement de cible. La cuisinière ou le cuisinier tentait de légère variation au plat classique, qui ne passait jamais inaperçue.

– Evidemment j’ai eu la main lourde avec les courgettes, les poivrons, le radis noir, telle épice, ou la crème fraiche, reconnaissait son entourage.

Ses facultés gustatives et son intérêt pour la vigne se développaient avec l’âge. Ce qui enchantait son père et sa sœur.

Elle n’avait pas d’attirance particulière pour le vin mais elle apprit vite à le goûter et à en reconnaitre les caractères.

A 25 ans elle gagna le concours des Vivalies, ce qui lui valut bien des jalousies. Emportée par son enthousiasme, elle préparait un livre sur l’art du vin. Elle recherchait de nouvelles expériences et avait soif d’aventure.

– J’aime ce que je fais avec vous deux et le domaine est très important pour moi, mais j’aimerais découvrir autre chose. Je dois faire ma propre expérience répétait-elle de plus en plus souvent à son père et à sa sœur.

Lors d’un congrès sanitaire des pays Africains à Cognac, elle fut invitée à organiser une dégustation. Elle organisa avec soin une sélection de plusieurs vins de la région et proposa une initiation à l’œnologie.

C’est là qu’elle rencontra l’Homme Bardé de Médailles, originaire du Burkina.

Il parraina sans sourciller 100 ceps de vigne dans le vignoble familial de Chablis. Séduit par sa fraicheur, sa passion et ses compétences, il proposa à Margaux de venir dans son pays pour implanter des vignes.

– Mes voisins du sud font tous du vin, je veux moi aussi boire du champagne de mes vignes à Noël, vous aurez carte blanche, lui dit-il.

Elle accepta sans prendre le temps de réfléchir, elle avait besoin de changer d’air.

Viviane le 25 février 2021

Le Poids du Secret

Je vais sûrement aller en Afrique, cette fois j’y suis décidée, se disait Olivia.

lls avaient reçu au courrier, le deuxième prix pour le concours de la Rosalie : Un circuit touristique en Afrique du sud et un retour par Ouagadougou. Ils seraient les invités d’honneur pour l’exposition de voitures anciennes et nouvelles qui avaient lieu cette année-là.

Ni Jérome ni elle, n’étaient vraiment intéressés par ce voyage. Ils avaient décidé de vendre leur prix sur le Bon Coin et de se partager leur gain.

Quelques jours plus tard, quand Olivia lut le blog de Margaux qu’elle suivait régulièrement sur son site, elle sauta de joie.

– C’est l’occasion pour moi de la rejoindre là-bas, se dit-elle.

Elle informait sa clientèle qu’elle partait au Burkina Faso pour un projet innovant. Planter des vignes dans une région vierge de ceps.

 » C’est un véritable challenge pour moi dans une région où il pleut 4 mois de l’année et où la sécheresse sévit le reste du temps…« 

Elles se connaissaient depuis le collège. Olivia était l’opposée de Margaux. Elle faisait partie d’un petit groupe d’élèves chahuteurs, toujours prompts à défier l’autorité et à humilier d’autres élèves sur leurs comptes sociaux.

Olivia ne l’aurait jamais avouée, mais elle admirait et enviait à la fois Margaux. Celle-ci était bonne en classe, elle avait de l’assurance et elle était appréciée. Elle savait rester impassible face aux remarques désobligeantes, agressives, souvent méchantes des harceleurs. Ils avaient appris à leur dépend à se méfier d’elle. Margaux jonglait avec les mots et ses réparties pouvaient faire très mal quand elle le voulait.

Olivia entretenait des relations avec Margaux en cachette de son groupe. Pour se rapprocher d’elle, elle s’était inscrite aux cours, d’informatique et de graphisme, organisés par le professeur de Maths. Olivia adorait les réseaux sociaux, la mode, elle se débrouillait plutôt bien en dessin.

Margaux la trouvait futile.

– Elle est toujours préoccupée par son apparence, et ne pense qu’à plaire. Elle passe son temps avec ses voyous, de véritables têtes à claques. Elle finira par avoir de sérieux ennuis, se disait-elle.

Olivia était attirée par eux comme un aimant. Ils adoraient la musique et jouaient tantôt du rapt tantôt du Jazz tantôt du classique. Quelques-uns, ne manquaient pas de talent. Mais au fil des années, leur chemin semblait tout tracé, droit vers le bureau du juge des enfants, s’ils ne changeaient d’attitude.

Ils l’avaient adoptée le jour où elle avait sauvé l’un d’eux de la noyade.

Ce jour-là ils s’étaient tous retrouvés près de l’étang, non loin de leur quartier. Cet hiver avait été particulièrement froid et l’eau avait commencé à geler.

Les mises en garde et les interdictions ne manquaient pas.

– Nous allons patiner sur l’étang, celui qui restera le plus longtemps debout, sera mon second pour la semaine, avait annoncé le chef.

Ils s’étaient tous aventurés sur la glace. Un caïd avait voulu faire son malin, en rigolant il avait glissé un peu vite. Sa chute avait été brutale. La glace fragile à cet endroit s’était rompue sous son poids, ils l’avaient vu couler puis réapparaitre à la surface

– Aidez-moi, hurlait-il.

Il essayait de s’accrocher en vain, à la glace qui continuait à se fendre.

Olivia était sportive, elle entretenait sa silhouette, au patinage sur glace et au karaté. Elle s’était allongée sur la glace et avait réussi à atteindre la main du garçon.

Les autres avaient eu la présence d’esprit de tirer Olivia par ses chevilles et à les ramener tous les deux sur la berge. Elle l’avait sauvé de la noyade.

Elle ne s’était pas vantée de cette aventure, ce qui lui valut le respect du groupe et son intégration définitive. Margaux qui avait assisté à la scène, sans rien faire, avait gardé une certaine admiration pour Olivia.

Au fil du temps, elles s’étaient perdues de vue. Enfin, pas tout à fait. Olivia avait suivi la carrière de Margaux, qui avait pris un virage bien différent, de ce qu’elle prévoyait, lors de son orientation. Elle était presque une vedette sur la toile. Le rêve d’Olivia.

On parlait d’elle régulièrement dans la presse, pour son travail et son talent de Vigneronne Œnologue. Son blog était très lu, son compte Instagram comptait déjà près de 600 000 vues. Olivia aurait aimé rejoindre ces hautes sphères. Elle jalousait aujourd’hui la réussite de sa copine.

Quand à Olivia, son couple battait de l’aile.Jérôme venait de découvrir en ouvrant un courrier, qu’Olivia était enceinte, or il savait que l’enfant ne pouvait pas être de lui.

– J’allais t’en parler, lui dit-elle.

Mais elle avait refusé de lui avouer qui était le père.

Jérôme n’ignorait pas qu’il passait trop de temps avec ses copains du club des voitures anciennes. Cette passion soudaine avait eu raison de leur relation. Il avait le sentiment qu’ils ne s’aimaient plus.

– Nous ferions mieux de nous séparer. Je n’en peux plus de ces disputes et de ces reproches, il y a des moments où je voudrais la voir disparaitre, et pourtant ! se disait-il.

Olivia, songeait de plus en plus à ce voyage. Elle venait de lire un magnifique article dans Paris- Match sur Margaux. Les photos étaient sublimes, réalisés par un excellent photographe.

– Elle a sûrement été retouchée, se disait-elle amer.

– Je dois convaincre Jérôme de partir faire ce voyage avec moi.

– Nous pourrions revoir François et Célestine, lui dit-elle.

Jérôme était étonné de ce revirement mais il finit par accepter.

– Tu as raison, ça nous fera peut-être le plus grand bien de partir.

– J’espère que ça la détournera de ces mauvaises fréquentations, se dit-il.

Olivia sortait seule de plus en plus souvent. Elle était soignée jusqu’au bout des ongles. Maquillée coiffée. Elle se ruinait en vêtements coûteux toujours à la pointe de la mode.

Elle rejoignait le plus souvent ses copains du lycée. Ils avaient réussi à créer leur groupe de jazz et jouaient dans des bars de la ville à côté.

Ce qui inquiétait Jérôme c’est qu’elle touchait parfois à la coke lors de ces absences.

– J’arrête quand je veux, ce n’est pas bien grave, lui disait-elle.

Mais, quand elle fut enceinte le sevrage fut plus compliqué que prévu. Elle dû en parler à son médecin.

Il l’invita à se rendre dans un établissement très à la pointe où il faisait bon vivre, dans le Cantal.

Olivia s’enfuit au bout de huit jours. Le silence, la suppression, de ses contacts, des réseaux sociaux de tout ce qui la rattachait à sa vie lui était insupportable. L’endroit lui rappelait aussi de très mauvais souvenirs.

– Cette maison bleue me paraissait étouffante, angoissante, elle me rappelait la maison de ton père qui m’a toujours fait peur. Quand il a bu il peut-être terrible et violent. Il n’hésite pas à se servir de son chien, comme une menace pour nous faire peur, rappela- t’elle à Jérôme.

Elle songeait surtout à la rencontre qu’il lui avait proposé sous un motif fallacieux et dont elle ne pouvait pas parler.

– Cet homme est fourbe et cruel, j’ai l’impression qu’il trimballe ses démons, comme un boulet dont il ne guérira jamais. Je n’aurais pas dû accepter de le voir sans Jérôme, se disait-elle.

– Je voudrais faire une surprise à mon fils pour son anniversaire, j’aimerais faire la paix avec lui, lui avait-il dit d’un ton qui sonnait faux.

En réalité il voulait raconter à Olivia le tourment qui le minait sous ses airs arrogants et provoquants. Les médecins lui avaient annoncé qu’il n’avait plus que six mois à vivre.

– Je ne peux pas en parler à Jérôme, mais je dois me confier à quelqu’un pour soulager ma conscience et partir en paix. Ce sera toi, lui dit-il avec brutalité.

– Je refuse de vous écouter, aller voir un prêtre, s’écria-t’elle.

– Je connais très bien tes fréquentations douteuses et tes petits trafics. Si tu n’acceptes pas de m’écouter, je m’arrange pour que la gazette du village soit au courant. Tu connais Léonie, n’est-ce pas ? La nouvelle se répandra comme une trainée de poudre parmi tes clients.

Olivia pressentait que ce secret allait lui pourrir la vie, quand il serait libéré de son fardeau.

– Je te demanderais bien de garder cette fâcheuse histoire pour toi jusqu’à ma mort, mais dans le fond ça m’est égal. Je vais bientôt mourir, peu importe ce que tu décideras.

Son énorme chien Rex grognait à côté de lui, elle n’osa plus rien dire.

Elle aurait voulu qu’un drame survienne pour que la vérité éclate au grand jour. Mais c’était impossible pour le moment. Elle ne doutait pas qu’il mettrait ces menaces à exécution. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre son travail d’infirmière.

– Comment vais-je pouvoir cacher ça à Jérôme ? Cet homme ne l’a jamais aimé.

Olivia resta avec ce poids qui pesait une tonne, jusqu’à ce qu’elle décide de se confier à Célestine.

– Qui sommes-nous pour juger et décider de ce qu’il faut faire. Il vous a confié son histoire, elle ne lui appartient plus. Il aura vécu avec ces mensonges, et au crépuscule de sa vie il a eu besoin d’avouer. Il n’a pas dû être très heureux, lui dit-elle.

– Nier est devenu sa force, quoiqu’il est fait, jusqu’à ce que sa vie lui échappe. Il s’est éloigné de son entourage et vivait avec son chien Rex. Jérôme a toujours dit qu’il préférait son animal à sa famille. Il était devenu son confident probablement, répondit Olivia.

Mais un jour son chien a disparu, le laissant seul. Elle ignorait ce qu’il était devenu.

Viviane le 15 mars 2021

Tu Seras une Femme, ma Fille

Sur la route d’Ouagadougou Paul et Odile ont décidé de retourner sur leur pas récupérer des panneaux défectueux afin de remplacer ce qu’on leur a volé. Il faut absolument qu’ils les fassent expertiser.

– Nous allons perdre encore quelques heures, mais c’est indispensable. François et Célestine ont dû être rassurés sur notre sort. Je pourrai les appeler du village et nous pourrons aussi nous équiper d’une nouvelle radio et de téléphones.

Arrivés à l’atelier, Paul essaye de joindre François et Célestine à L’hôtel, il entend la voix de Célestine. Allo ?….

Au même moment ils entendent un cri terrible suraiguë, d’un enfant, qui leur glace le sang et transperce Odile comme un coup de poignard.

Paul raccroche brusquement le téléphone. Odile n’a pas le temps de lui expliquer ce qui se passe.

Elle court à en perdre haleine vers l’endroit d’où retentit l’appel.

Elle sait où elle va. Elle se dirige vers la maison d’une vieille voisine à quelques pas de là.

Dans sa tête c’est un bouleversement, un cataclysme. L’épouvante fait vite place à une grande colère, à une révolte force mille !

Elle a appris à vivre avec cette chose horrible, innommable, à la combattre, à l’éduquer, à l’apprivoiser, à la maitriser. Mais elle ne s’attendait pas à ce raz de marée qui est en train de l’emporter.

A l’instant où elle pénètre dans la cour familiale, son cerveau analyse avec la rapidité de l’éclair tout ce qui se passe.

Les hommes discutent à l’écart. Les femmes entourent plusieurs fillettes vêtues de blanc. Elle aperçoit sa tante qui tourne brusquement la tête. Les chants couvrent les pleurs d’une enfant. Elle voit à l’intérieur de la maison, une femme habillée d’une tenue chirurgicale.

– La cérémonie vient de commencer, je n’arrive peut-être pas trop tard, se persuade-t’elle.

Son arrivée fait l’effet d’une bombe.

Tous les regards se sont tournés vers elle. Certains restent pétrifiés, d’autres sont remplis de réprobation, de ressentiment, de haine, d’autres de crainte et certains de soulagement.

Un silence lourd, pesant, angoissant, s’installe.

Odile est anéantie, tout ce travail d’accompagnement de prévention, d’éducation avec les hommes, les femmes, les garçons et les filles, du village, pour en arriver là.

– Je savais que le chemin serait long pour que tous renoncent à cette pratique, mais j’ai toujours eu bon espoir. J’étais persuadée que la plupart d’entre eux partageaient nos convictions, même si parfois il m’arrivait de douter.

Il faudra plusieurs générations probablement, avant que cela ne change vraiment, se disait-elle.

A cet instant, le plus terrible c’est qu’elle se sentait trahie par les siens, dans ce village où ils se connaissaient tous. Elle avait appris que dans une province proche, des hommes et des femmes avaient profité du confinement pour proposer leur service aux familles. Ils pouvaient œuvrer, en toute tranquillité, à l’abri des visiteurs importuns.

– Jamais je n’aurais imaginé que chez nous certains continueraient à braver les interdits. Ma tante était là, pourquoi ? Elle qui me soutient et qui participe à l’information et à la prévention.

L’arrivée de Paul brisa le silence. Tout le monde se mit à parler à la fois. Le ton monta et des gestes agressifs se dirigèrent vers lui. Ils semblaient tous prêts à invectiver cet homme qui n’avait rien à faire là. Un moyen vain, pour détourner l’attention.

Odile se reprend peu à peu. Ce n’est pas la première fois qu’elle est confrontée à cette violence. Avec le soutien d’une association, elle participe à la lutte contre l’excision. Voilà, le mot est dit !

Elle aperçoit l’exciseuse à l’intérieur qui tente de se débarrasser du matériel prévu pour l’intervention tandis qu’un homme emporte rapidement dans ses bras, sa fillette endormie.

Odile a l’habitude d’argumenter et de maitriser ses émotions. Elle ressent tout à coup un froid intense glacial à l’intérieur d’elle. Sa consternation, son accablement, sa douleur, se transforme en une colère froide, maitrisée.

Elle doit faire un effort surhumain pour se reprendre. Elle se redresse, regarde au loin et semble tout à coup, sereine, sûre d’elle, quand elle prend la parole d’une voix forte et ferme.

– Je sais qu’il est difficile de rompre avec les traditions familiales, le poids de l’honneur, de la morale et de lutter contre les jugements. Certains croient encore qu’une fille n’a pas d’avenir si elle n’est pas passée par cette étape. Mais beaucoup d’hommes et de femmes pensent aujourd’hui que cette mutilation doit être abandonnée.

Je vous rappelle qu’elle est interdite chez nous depuis 1996. Je ne vous dénoncerai pas, ce n’est pas mon rôle, mais je vais demander aux membres de l’association d’assister les parents et les enfants qui étaient présents aujourd’hui, et de renforcer leur action auprès de tous.

L’exciseuse qui est intervenue sera exclue du village et de la province, elle ne pourra plus opérer, j’y veillerai.

C’est fini, vous allez tous rentrer chez vous, nous en parlerons ensemble lors de notre prochaine rencontre.

Odile se tourna vers Paul qui avait observé la scène en silence. Il connaissait l’engagement d’Odile, il apportait, discrètement, son aide financière et logistique à l’association.

– Allons chercher le matériel dont nous avons besoin, nous en causerons plus tard si tu le souhaites, mais pas maintenant, lui dit-elle.

– D’accord, veux-tu rester au village après ce qui s’est passé ?

– Non. Mais, avant de partir je vais passer voir l’un des Chef. Nous nous respectons mutuellement, nous travaillons ensemble depuis longtemps, j’ai besoin de lui parler. Il saura quoi faire. Il est très impliqué, c’est ainsi qu’il a perdu sa petite fille. Elle est morte d’une hémorragie, sans qu’il ne puisse rien faire.

– C’est l’argent et l’ignorance qui motivent, ces gens-là. Tu dois continuer sans relâche ta tâche, me repète-t’il souvent, songea-t’elle.

Sans se retourner, elle s’éloigne en fredonnant la chanson de Jeanne Cherhal :

« On dirait que c’est normal »

 » Il suffit que tu te réveilles
Un jour à peu près ordinaire
Pour que résonne à tes oreilles
Comme un écho des millénaires
Il suffit d’un matin trop tôt
Pour que le monde dorme encore
Tu ne connais pas bien les mots
Tu ne connais pas bien ton corps

On dirait que c’est normal


Il suffit que tu aies six ans
Pour ignorer ce qui va suivre
On te couvre de satin blanc
Tu dénoues tes cheveux de cuivre
On te dit « Fille tu es mûre

Alors on va te purifier »
Ça alors tu étais impure
Tu deviens glaise pétrifiée

On dirait que c’est normal

Il suffit d’une douleur telle
Que tu n’en as jamais connu
Pour savoir que tu es mortelle
Si tu ne t’en souvenais plus

Mais le pire et ça suffira
La femme qui te guillotine
Vit avec cette douleur-là
Depuis qu’elle est toute gamine
C’est comme ça, c’est la tradition
Mais qui es-tu pour avoir si mal ?
Tu es là tu es des millions


Et on dirait que c’est normal « 

Viviane le 17 mars 2021

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s