La Rosalie par Viviane

La Rosalie

Jérôme et Olivia brandissaient leur coupe qui resplendissait dans la lumière du soir. Jérôme n’en revenait toujours pas malgré les espoirs qu’il avait mis dans ce challenge. Ils avaient gagné le deuxième prix du célèbre trophée 2021 des voitures anciennes avec sa Citroën Rosalie, un cabriolet de 1933. Tandis qu’ils faisaient un nouveau tour de parade dans les grandes allées du parc, il se remémorait le chemin qu’ils avaient parcouru avant d’en arriver là.

Tout avait commencé ce jour de printemps où il se baladait dans la forêt de ce petit village où ses parents aimaient venir se promener. Son couple battait de l’aile et il n’en pouvait plus de vivre à l’étroit dans son appartement entouré d’immeubles. Pour une fois sa femme Olivia fut d’accord avec lui. Ils devaient changer de vie.

– Viens nous allons visiter une maison qui est à vendre non loin d’ici, lui dit-il.

Il avait choisi une belle journée ensoleillée afin de mettre en valeur la propriété qu’ils allaient voir. Olivia voulait elle aussi, aussi fuir son quartier étriqué. Elle n’en pouvait plus de se sentir observée et d’être régulièrement confinée. Elle tomba immédiatement sous le charme de l’endroit. Elle regarda à peine l’intérieur, admira les bosquets de rhododendrons en fleurs, les allées d’hortensias et les rosiers qui commençaient à bourgeonner. Le jardin en friche lui paraissait splendide. La maison était à l’abandon depuis longtemps et n’avait jamais trouvé preneur. L’endroit était isolé, la première habitation se situait à 800 mètres et la végétation florissante avait envahi le grand jardin.

– Ne t’inquiète pas avec l’aide d’un fermier du coin je vais éclaircir les alentours et rénover l’intérieur, ce n’est rien à faire.

Pour la convaincre définitivement, il lui fit miroiter une piscine.

– Nous la construirons à cet endroit près de la maison, lui dit-il.

Ils déménagèrent et s’installèrent rapidement, avec un minimum de travaux, c’était l’été la maison était agréable à vivre. Leur vie allait changer quand il découvrit dans une remise, camouflée par les buissons, une voiture abandonnée. Elle était protégée par une housse épaisse, la carrosserie avait été cirée, elle brillait encore, au premier regard elle paraissait en bon état. Jérôme a alors un flash, l’impression de déjà vu, des picotements le parcourt, sans pouvoir mettre le doigt sur ce qu’il ressent. Dans la boite à gants bien protégée dans une petite boite en métal il retrouve les papiers de la voiture. La carte grise est au nom de Pierre Mallic . Il décide de se rendre au village afin de rencontrer l’ancien garagiste qui continue à bricoler et à réparer les engins de toute sorte. L’homme est bourru mais passionné par son métier. Jérôme lui explique sa trouvaille.

– Pourriez-vous venir y jeter un coup d’œil?

Il n’hésite pas une seconde, le lendemain il se présente à la propriété.Quand Jérôme lui fait découvrir la voiture, il est stupéfait.

– La Rosalie ! s’exclame t’il.

– Vous avez là une merveille, je croyais qu’elle avait disparu avec le dernier propriétaire de la maison Paul Mallic. La voiture qui date de l’année 1936 avait été acheté d’occasion par son père.J’ai eu l’occasion de l’entretenir avant la disparition mystérieuse de Paul, il y a quelques années il y tenait beaucoup.

– Venez boire un verre nous discuterons.

– C’est bizarre, elle a subi un sérieux choc à l’avant à l’aile droite, il faudrait vérifier son état.

– Je ne connais pas grand-chose en mécanique, mais j’aimerais la réparer lui annonce Jérôme.

– Je vous propose de l’amener à mon atelier où de vous aider à la remettre en état sur place elle n’a pas roulé depuis bien longtemps.

Les deux hommes ont rapidement sympathisé, la différence d’âge semble les rapprocher.

– Ecoutez, si ça vous intéresse on pourrait s’en occuper ici, vous m’apprendrez.

Le mécano est heureux de cette proposition il a souvent réparé de vieille voiture, mais ce cabriolet a quelque chose de particulier. Il s’ennuie, les voitures aujourd’hui sont sous garanties, entretenues par les marques, le plus souvent ce sont des pannes d’électroniques qui n’ont aucun intérêt pour lui.

– Je dois reconnaitre que c’est une occasion rêvée pour moi.

Il n’ose pas l’évoquer avec Jérôme qui se moquerait, mais il lui trouve une allure très sensuelle à cette Rosalie. Il caresse les ailes toutes en courbes, les deux gros phares en forme d’obus lui font penser à des seins resplendissants.

– C’est d’accord, nous allons nous en occuper ensemble, lui dit-il le sourire aux lèvres. Dès qu’elle roulera vous pourriez participer à un rassemblement de voitures anciennes, il y en a un par mois dans la région. Vous pourriez aussi participer à un concours.

Ce fut le début d’une belle collaboration et de rencontres étonnantes avec des passionnés. Il fallut retrouver des pièces d’origine qu’il fallait remplacer, participer à des sorties avec des copains en attendant que la Rosalie puisse prendre la route elle-même. Jérôme s’épanouissait dans cet univers nouveau pour lui et délaissait sa vie de famille. La seule fois où Olivia l’avait rejoint dans l’atelier elle s’était tordue la cheville en marchant sur une clef à pipe qui trainait sur le sol envahi d’outils.

-Tu ne ranges vraiment rien s’était-elle écriée en colère.

Il était consultant en informatique et travaillait en ce moment sur la protection des installations d’entreprises, de plus en plus piratées. Il passait son temps enfermé dans son bureau face à son ordinateur. Il avait enfin trouvé un terrain d’évasion. Quand sa femme Olivia commença à lui reprocher l’abandon de son chantier dans la maison, les disputes éclatèrent de plus en plus souvent. Olivia disparaissait des journées entières, elle se rendait en ville chez une amie. C’est à peine si Jérôme s’en apercevait. Plusieurs trophées allaient bientôt avoir lieu et Jérôme n’avait toujours personne pour l’accompagner. Le mécano avait refusé catégoriquement.

– La Rosalie présente toutes les qualités pour y participer, mais il faut aussi un clin d’œil de l’époque de sa sortie.

Tu devrais en parler à Olivia elle pourrait t’accompagner, lui dit François qui voyait le couple s’éloigner un peu plus chaque jour.

– J’ai essayé, je lui ai montré un film sur la dernière présentation du concours, mais elle a eu à peine un regard. Elle est si féministe que je suis sûr qu’elle refusera de s’exhiber en élégante, pourtant elle en a la classe. Je crains une rebuffade cinglante. Olivia était infirmière à domicile, elle avait rapidement trouvé un remplacement sur le secteur Ils se seraient quittés si elle n’avait pas rencontré Célestine. La première fois qu’elle se rendit chez elle pour une série de soins, Olivia apprécia sa vivacité d’esprit et son humour.Elle allait bientôt fêter ses 75 ans. Célestine savait tout sur la vie du village. Elle avait été secrétaire de mairie durant toute sa carrière au village. Les gens continuaient à venir lui demander conseil et se confiait à elle.

– Avez-vous connu les anciens propriétaires de notre maison?

– Oui bien sûr, le dernier occupant a disparu il y a quelques années sans laisser d’héritier, il avait accumulé des dettes aux impôts, à l’Urssaf et la maison était hypothéquée, elle a été mise en vente. Personne au village n’a voulu profiter de l’occasion. Sans que rien ne le justifie, la maison a vite eu mauvaise réputation quand Paul s’est volatilisé dans la nature.

– L’endroit est magnifique, mais je commence à me lasser d’être toujours seule.

Au fil de leur rencontre Olivia lui confia son désappointement.

– Nous avons mis beaucoup d’espoir dans cette nouvelle vie, mais depuis que Jérôme a trouvé cette Rosalie, je ne le vois plus, il m’ignore.

– Vous savez, cette voiture à une histoire lui dit-elle avec un sourire énigmatique. Si vous avez le temps je vous la raconterai.

Piquée par la curiosité, Olivia accepta de prendre un café.

– Pierre le précédent propriétaire de la voiture l’avait acquise dans les années 1960, il adorait faire la fête et le week-end il choisissait quelques amis pour l’accompagner. Toutes les filles en était folle il était beau et il avait surtout cette superbe voiture. Personne ne lui résistait, les filles comme les garçons ne rêvaient que d’être son ami.

– Et vous Célestine ?

– Il y a maintenant prescription, je peux vous le dire. Il a eu de nombreuses aventures et la banquette de cuir se souvient certainement encore de ses ébats et des histoires qui sont survenues. Un soir j’ai accepté de le suivre, seule, j’étais jeune, je crois que j’étais tombée amoureuse de ce Play boy. Il nous avait conduits au château abandonné près du village. Il me comptait fleurette au clair de lune.Sous le charme je me suis laissé séduire. Au moment où ses mains se faisaient pressantes de grands éclats de rires ont retenti derrière le muret. Il s’est rhabillé précipitamment, il a voulu poursuivre les chenapans qui s’éparpillaient en riant. Il s’est étalé dans l’herbe, le nez dans une bouse de vache. J’ai réalisé que j’avais eu beaucoup de chance, ce n’était qu’un coureur de jupons. Après cet épisode il est sorti de ma vie.

– Je vous raconterai la suite une autre fois, il se fait tard.

– Ma chère Olivia, au lieu de vous laisser abattre par cette Rosalie vous devriez reconquérir votre mari. Vous allez lui proposer de participer au concours d’élégance des voitures anciennes, l’un des plus réputé va avoir lieu bientôt.

Quelques jours plus tard, Olivia entra dans l’antre de la Rosalie où Jérôme terminait quelques ajustements. Il n’en crut pas ses yeux. Elle avançait l’allure féline, vêtue d’un fourreau couleur crème qui tranchait avec la couleur sombre du cabriolet, de longs gants lui couvraient les bras, sur la tête elle portait un bibi qui mettait en valeur son visage et sa magnifique chevelure auburn. L’air conquérant, le sourire malicieux, elle lui annonca :

– Nous allons participer au grand concours de l’élégance en automobile, à Cognac.

Sous le choc, il poursuivit l’air radieux :

– C’est toi qui conduiras la voiture.

Jérôme ébahi était aux anges, enfin ils allaient voyager et faire de grande chose ensemble dans la Rosalie.

Viviane le 04 janvier 2021

L’envol

Bien installé dans son salon, François le mécano suivait la transmission, en directe sur la chaîne régionale, du défilé de voitures anciennes, à Cognac. Avec Jérôme ils avaient passé des heures à remettre en état la Rosalie. Elle était de couleur noire et rouge basque. Elle brillait de mille feux. Sous le capot, le moteur était rutilant.

– Je suis confiant se disait-il, c’est la plus belle.

Il vit la voiture conduite par Olivia s’arrêter devant le jury. Ils sortirent tous les deux dans un parfait ensemble. Il ne put s’empêcher de pousser un cri de joie. Ils étaient époustouflants, Jérôme dans un costume sport trois pièces de couleur noire, souleva son chapeau stenson en prenant la main d’Olivia. Elle était très séduisante, vêtue de son fourreau qui soulignait sa silhouette longiligne, elle portait un grand collier de perles de couleur blanche. Elle avait choisi un serre tête de dentelle d’où sortait de longues mèches de cheveux bouclés. Elle s’était maquillée pour l’occasion. Ses lèvres étaient bien dessinées par un rouge à lèvres carmin et elle avait de longs cils qu’il ne le lui connaissait pas.

– Un peu trop sophistiqué à mon goût, mais c’était la mode à l’époque, se dit-il.

Ils saluèrent simplement sous les applaudissements. François eut les larmes aux yeux, quand il entendit l’annonce des résultats. Ils avaient reçu le deuxième prix.

– L’aventure ne fait que commencer, songeait François. Jérôme et Olivia n’ont jamais songé au prix qui accompagnait un chèque substantiel.

De retour dans son garage, François sourit en voyant le message que Jérôme venait de lui adresser.

– Sans toi nous n’aurions jamais réussi, la coupe de la victoire est pour toi.

Il était encore les mains dans le cambouis autour d’une vieille mobylette qu’il réparait pour la énième fois. Il pensait à Paul qu’il n’avait pas revu depuis ces longues années.

– Je me souviens de la première fois où je l’ai vu, comme si c’était hier. Il avait fait une chute à vélo. Il essayait de pédaler tout en lâchant son guidon. Après quelques essais, Il avait malencontreusement atterri dans les paniers remplis de légumes du père Mahi qui venait d’installer son étal, pour sa vente hebdomadaire.

– J’entends encore les jurons du fermier furieux. L’enfant s’est approché du garage, les genoux écorchés, la goutte au nez. Son vélo paraissait inutilisable, la roue avant était tordue. Il n’en menait pas large du haut de ses 6 ans et retenait ses larmes avec peine. Quand je l’ai appelé, il s’est approché, le regard franc.

– Viens donc me montrer ton vélo. Ce n’est rien, juste quelques rayons à redresser.

A partir de ce jour-là Paul vint régulièrement au garage, François connaissait bien sa famille, il entretenait leur voiture. Depuis le décès de sa mère il le voyait souvent seul désœuvré, traînant dans le village. Son père un homme froid, intransigeant se désintéressait complètement de lui, à la seule condition qu’il ne fasse pas de bêtises. Mais les menaces planaient.

– A la moindre « connerie » je t’envoie chez tes grands-parents ! lui disait-il.

Paul les avait rencontrés une seule fois à l’enterrement. Il en gardait un très mauvais souvenir. Peu à peu, Paul se passionna pour la mécanique. Il commença par réparer lui-même son vélo. François l’encouragea à passer un BTS en mécanique électrique. Il s’était spécialisé dans les énergies renouvelables.

– Paul serait peut-être enfin heureux de voir sa voiture à l’honneur, objet de toutes les attentions, ruminait-il. Il me manque, il était comme un fils pour moi.

François n’avait pas dit toute la vérité, à Jérôme et Olivia, au sujet de la maison et de ses occupants. Il s’était engagé à se taire. Paul n’avait pas disparu, il n’était pas mort comme le soupçonnait le village. Il avait dû quitter brusquement la région après l’accident, qui avait coûté la vie à son amie enceinte. La Rosalie que son père lui prêtait régulièrement, n’avait quasiment rien eu comme dégâts excepté un choc à l’aile droite. La passagère avait reçu le coup du lapin quand il avait dû freiner brutalement évitant de justesse un véhicule qui arrivait en face et qui s’était déporté. Jérôme n’était pas responsable, elle ne portait pas de ceinture de sécurité. Très affecté par la mort de son amie et du bébé, il n’avait rien dit. L’autre conducteur s’était enfui. Son père qui l’élevait seul, avait été très ferme. J’assumerai financièrement tes erreurs mais tu dois partir. Avec l’aide de François, il s’envola pour le Burkina Faso.

– Je vais rejoindre ma correspondante Eli, tu sais que nous communiquons depuis l’école primaire.

Elle travaille dans un dispensaire à Bléni et souhaite développer un projet de solidarité dans la région avec l’aide du Darfoot Collège. Elle m’a souvent demandé de la rejoindre pour l’aider. Je suis content de pouvoir y aller. C’est sans doute mon destin.

– Mais que vas-tu y faire ?

– Travailler avec les Mamas Solaires à Sana. Nous allons mettre en place des panneaux photo- voltaïques dans les campagnes. Des femmes du village sont formées pour cela. Je les aiderai et participerai à la logistique et au financement grâce à l’association qui a été mise en place. Tu ne dois rien dire à personne, quand je le pourrai je reprendrai contact par mail ou par téléphone. François savait que le père de Paul avait été trop dur avec lui, il faudrait du temps pour calmer ses plaies, avant qu’il ne revienne.

– A ton tour, promets-moi de m’envoyer un message à chaque anniversaire. Je dois pouvoir te joindre et savoir que tu vas bien. Je n’en abuserai pas.

– Bien sûr, tu as raison, tu vas me manquer toi aussi.

Peu de temps après son départ, François l’avait averti que son père, Pierre était décédé. Paul lui avait adressé une procuration et avisé le notaire afin qu’il liquide toutes ses affaires et vende la maison. Il ne voulait pas de cet héritage. Sa mère y était morte de tuberculose, son père qui ne l’aimait guère ne lui avait pas fait confiance. Il l’avait banni sans raison. Cette fois François décida de transgresser leur accord, il lui envoie la vidéo du défilé de la Rosalie.

– Je verrai bien, le temps a passé, il va peut-être réagir enfin.

A suivre Viviane le 11 janvier 2021

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