Gwendoline et Tik Tâk de Joelle H

Gwendoline et Tik Tâk

Gwendoline quitta sans regret aucun son petit confort de Plogoff dans le Cap Sizun.

Comme toute la population, elle avait participé activement à la lutte contre l’implantation d’une centrale nucléaire à Feunten Aod au début des années 1980. En 1981, projet jeté aux oubliettes, elle sentit un vide en elle… Son activité à la réserve du Cap Sizun au sein de la SEPNB ne suffisait plus à son bonheur ! Adieu guillemot de Troïl, fulmar boréal et autres cormorans … elle voulait de la couleur, de l’exotisme, rêvait de grands espaces, de forêts inextricables, d’oiseaux multicolores ; elle quitta sa famille, son travail pour la France d’Outre-Mer où elle atterrit un beau jour d’hiver. Un vol simple, elle aviserait plus tard pour le voyage de retour…

Nez au vent, sous une belle chaleur humide, elle prit l’autobus « Cayenne/St Georges de l’Oyapock », ce nom sonnait si bien à ses oreilles … Elle voyagea sac au dos dans une pirogue qui la mena à une bourgade perdue, Camopi, d’où elle espérait s’enfoncer dans la forêt sauvage et grouillant d’animaux tous plus incroyables les uns que les autres. Quatre heures d’un voyage magique, impression d’un bout du monde pour une fille d’un autre bout du monde ! Son but, trouver à Camopi un guide qui accepterait de la mener au-delà de ce petit bourg aux cases de bois et aux toits de tôles. Remonter l’Oyapock, puis la Camopi et disparaître un temps du monde « civilisé », son but en ce jour d’arrivée au village. Tik Täk, Amérindien des Teko, jeune et fringant lui proposa ses services. Vivant au bord du fleuve de petits boulots, il se faisait parfois orpailleur, ou accompagnateur de scientifiques, il décida donc de tenter l’aventure.

Ce fut réellement une aventure, car la rencontre Gwendoline/Tik Tâk fut comme un coup de foudre … Elle voulait un guide, elle trouva l’amour. Il la mena à travers des sentes inconnues, ils naviguèrent au bout du bout, puis s’installèrent à la lisière de la grande forêt, en bord de fleuve, loin du village où ils construisirent leur case de bois coloré au toit de tôle. Ils rôtirent un petit pac aux haricots rouges pour l’inauguration … Et accrochèrent leur double hamac sous l’auvent d’où chaque nuit ils écoutaient les animaux de la forêt et du fleuve. De cette belle histoire naquirent des jumeaux, Gwenn, un joli bébé fille au teint de café au lait et Dûh, un petit gars à la peau couleur crème fouettée de sa maman.

A leur arrivée au monde, les aras riaient, les toucans toucanaient et les deux oies du couple, protectrices, surveillèrent encore plus attentivement l’intrusion de bêtes rampantes ou piquantes ! Ajouté à cela, une paire de geckos dans la maison ainsi que quelques mygales matoutous dévoreuses de moustiques et les bébés furent protégés Un couple de harpies féroces, nichant à quelques minutes de la case élevèrent, exceptionnellement cette année-là, deux oisillons.

Malgré des conditions de vie dures, ce furent de belles années pour la famille, entre le potager exubérant de Gwendoline, ses sorties ornithologie avec des touristes, les petits boulots du père et, bonheur suprême, la joie des deux enfants qui grandirent comme les arbres de la forêt.

Les jumeaux fréquentèrent les établissements scolaires de Camopi, puis partirent à Cayenne au lycée. Devenus adultes, ils s’envolèrent pour la métropole où ils découvrirent leur famille bretonne tout en entamant des études à Brest-même. Le jour du départ, leur père, la larme à l’œil, les accompagna à l’aéroport de la « grande ville ». C’est là qu’il acheta ce billet de loterie qu’il rapporta à la maison. Gwendoline cueillait les mangues mûres, lorsqu’il rentra, brandissant le billet. « Mon mari chéri, qu’est-ce donc que ce billet de loterie, à quoi va-t-il nous servir ? » Euh, je crois que je vais le punaiser au mur, en le regardant, je songerai si fort à Gwenn et Dûh, si loin de nous. »

Trois jours plus tard, il alla au village consulter la presse : il venait de gagner le pactole !

Joëlle le 09.01.21

A.E. N ° 2 An 2021 Gwendoline et Tik Tâk, le retour

Lorsque Tik Tâk gagna le pactole, il décida de changer de vie, Gwendoline souhaita rester « chez elle ». Sept années s’écoulèrent, s’effilochèrent, s’étirèrent en longueur…

Dans la nuit équatoriale, une « villa » située sur le front de mer de Remiré-Montjoly brûla telle une torche de résine, les hautes flammes se reflétant dans l’océan atlantique. Appelés par des voisins, les pompiers furent aidés dans leur tâche par une grosse averse torrentielle qui se déversa sur la côte en fin de nuit. Averse providentielle pour l’homme, vêtu d’un pyjama de soie sauvage qui eut la vie sauve, retrouvé semi-inconscient sur son matelas à vagues dans le sous-sol clos, isolé du reste de la maison. A sa droite, un coffre-fort, à sa gauche un monceau de louis d’or notèrent les sauveteurs.

Transporté à l’hôpital de Cayenne, l’homme, un Amérindien de l’Ouest du territoire, semblait délirer … ne prononçant que quelques bribes de phrases : « Gagné, mais tout perdu, gagner, puis perdre … Pourquoi ? Perdu ma femme, perdu mon bonheur … gagné zéro ».

Des recherches entreprises conclurent que la maison appartenait à un spéculateur ayant pignon sur rue dans un paradis fiscal et que la maison se louait par l’intermédiaire d’un obscur entremetteur véreux … qui ne connaissait pas l’identité du locataire, celui-ci payant en liquide … L’inconnu fut naturellement nommé « le Picsou des Equateurs » ! Et son portrait parut dans la presse locale le lendemain pour identification.

Gwendoline, qui vivait seule depuis sept années dans cette petite clairière au bord de l’Oyapock, attendant le jour où son mari se souviendrait d’elle, ce jour-là cuisinait un curry de poisson préhistorique (atipa), le fameux poisson « à pattes », au cas où … Quand tout à coup, elle vit arriver à vive allure une pirogue qui fit un créneau parfait devant son ponton : un homme de Camopi, le village voisin, sauta à terre en brandissant un journal. « Vite, viens voir, je crois reconnaître ton mari sur le journal. »

En effet, la photo de Tik Tâk reposant sur la blancheur d’un drap d’hôpital lui sauta aux yeux ! Le Picsou des Equateurs de la chambre N° 333 retrouva une identité, une famille, une case aux confins de la forêt. Gwendoline souhaita le retour rapide de son époux chéri, dont elle se languissait. Elle offrit le curry d’atipa aux esprits du fleuve et aux animaux sauvages afin de les remercier d’avoir enfin exaucé ses vœux …

Deux jours passèrent lorsque d’une pirogue « ambulance » sortit un brancard d’où Tik Tâk bondit et courut vers sa dulcinée. Elle le trouva franchement ridicule dans ce pyjama de soie, mais son sourire radieux lui fit tout pardonner. L’odeur du pécari cuisant sous la cendre, les mangues pendant du grand arbre, la vue des oies et le cri des oiseaux jaunes, le grand hamac ondulant sous le souffle du vent, sa Gwendoline radieuse furent certainement la cause de sa guérison immédiate. Un café servi aux ambulanciers accompagné d’un far aux papayes, et ceux-ci repartirent avec le pyjama ; les deux époux s’attablèrent devant le « cochon-bois » cuit à point suivi d’une salade de fruits du jardin.

Il lui raconta les lumières de la ville, les jeux d’argent, les femmes frivoles, mais aussi la solitude immense dans cette maison de luxe, l’ennui mortel devant ses journées vides et surtout l’argent, l’argent qui permettait de tout acheter sauf le bonheur. Il lui dit sa honte de ne pas avoir fait le premier pas, de crainte d’être rejeté, humilié. Il se sentait minable, inutile, sa seule joie étant sa correspondance avec leurs enfants à Brest, sous le sceau du secret bien entendu. Il les avait aidés dans leurs études, seul point positif dans cette malheureuse histoire de loterie !

Elle lui narra sa tristesse lorsqu’il l’avait abandonnée pour un ridicule « gros lot », la laissant abasourdie, seule sur le ponton. Elle lui dit que chaque semaine, elle cuisinait les petits plats qu’il aimait, au cas où, subitement il apparaîtrait …Mais avoua aussi sa difficulté à vivre seule dans cette zone en marge de tout, puis sa chance : un poste de remplaçante en SVT au collège de Camopi, où elle venait d’obtenir un CDI. Elle tenait à respecter à la lettre ce mode de vie choisi par les époux, sauf sur un point : une petite éolienne afin d’éclairer ses nuits blanches, la fée électricité atténuant ses peurs du noir.

Avant de sauter dans le hamac pour une sieste bien venue, il lui avoua un secret que seules les bêtes sauvages entendirent :

« Ce pyjama ridicule, ce coffre-fort, ces faux louis d’or, tout cela n’était que mise en scène ; pour te reconquérir, j’ai mis le feu à cette maison prétentieuse, me suis enfermé au sous-sol en forçant sur les somnifères, tout en sachant que j’avais des chances de m’en sortir … Sinon, mes dernières volontés se trouvaient à l’intérieur du coffre-fort, des lettres pour toi et les enfants, ainsi que le partage de cet argent que je n’ai jamais gagné entre « Maiouri Nature Guyane », une association qui milite contre « la Montagne d’or », la commune de Camopi, les enfants et un reliquat enfoui sous la terre avant mon départ, uniquement si nous sommes dans le besoin. »

«  Dès demain je reprendrai ma vraie vie en mains, Gwendoline chérie, nous rattraperons le temps écoulé, et peut-être qu’un jour, par la pirogue du matin verrons-nous rentrer à la maison Gwenn et Düh, nos enfants chéris … »

Joëlle le 15.01.21.

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