Augustin et l’appât du gain de Tête de Poireau

Augustin et l’appât du gain

Augustin marchait d’un bon pas, il aimait se rendre à son travail à pied, c’était pour lui un bon moment de méditation . Et aujourd’hui, il en avait bien besoin. Il fallait qu’il réfléchisse. Dans quel pétrin s’était-il mis ?

Augustin était un grand bonhomme costaud d’une cinquantaine d’année dont les bacchantes pouvaient faire penser à celles d’Hercule Poirot.

Augustin avait un secret, il était né Maurice, mais il trouvait que son prénom de baptême n’était pas assez distingué et ne correspondait pas à son personnage. Personne n’en savait rien.

Nous l’appellerons Augustin.

Il repensait à la discussion qu’il avait eu la veille au soir avec Mr Picard, responsable de la copropriété de l’ immeuble . Ce dernier, s’inquiétait d’entendre des bruits dans l’appartement au dessus de chez lui, alors que tout le monde savait qu’il était inoccupé depuis des mois.

Augustin repensait à ce moment. Le sang avait dû quitter son visage. Il avait senti ses jambes se dérober sous lui, à la limite de le lâcher. Il n’était pas possible que son interlocuteur ne l’ai pas remarqué. C’est bien cela qui l’inquiétait. Et si l’on découvrait la supercherie. Comment en était-il arrivé là ? Il était dans de beaux draps !

L’affaire avait commencé par une rencontre. Augustin était antiquaire. Un matin, deux jeunes étaient entrés dans sa boutique. Au départ, il les avait remarqués, habituellement les antiquités n’intéressent que les personnes d’un certain âge. Ce jour là, c’était très tranquille, comme tous les lundis. Les jeunes faisaient le tour du propriétaire, mais Augustin sentait bien qu’ils n’étaient pas venus pour flâner, ils avaient un but précis.

– Bonjour, Monsieur, ont-ils commencé. Nous aurions voulu avoir un petit renseignement.

Augustin sentait le coup venir, il avait de l’expérience dans le domaine.

– Oui, Messieurs, je vous écoute.

– Nous aurions quelques objets anciens à vendre…..un héritage .

A moi, on me la fait pas, les p’tits gars, pensa Augustin .

– Oui, répondit-il, en attendant la suite.

– Nous aurions voulu les faire évaluer.

Augustin était dans ses bons jours, il leur laissa le bénéfice du doute et leur proposa de voir les objets. Tous les antiquaires savaient qu’il fallait se méfier de la provenance douteuse de certains objets d’Art, butins issus de cambriolages organisés. L’évaluation faite, les objets étaient de petites valeurs, l’affaire fût conclue rapidement. Ils restèrent papoter, Augustin les trouvait finalement fort sympathiques. Il leur offrit même un café et se laissa aller à quelques confidences.

– Les temps sont durs pour nous, les antiquaires. Les fins de mois pas toujours faciles ……

A tel point que les jeunes, se sentant en confiance, vinrent à lui faire une proposition, cause de ses ennuis du moment. Comment avait-il pu accepter ? Sans doute l’appât du gain. Sa trésorerie était en mauvaise posture, certes, mais ce n’était pas si dramatique. Il connaissait la vraie raison, mais ne voulait pas se l’avouer. Il vivait depuis quelques années avec Claire, de vingt ans sa cadette, avec qui il avait eu un petit Barnabé. Claire aimait le luxe : les sacs Hermès et les vêtements de marque, et la belle vie : restaurants étoilés, hôtels de charme, exotisme. C’est vrai qu’avec ce qu’il gagnait tout cela restait de l’ordre de l’exceptionnel. Il avait pensé qu’il pourrait lui faire plaisir sans compter, il avait pensé qu’elle serait tous les jours sa princesse, il avait pensé qu’ainsi il la garderait. Il se rendait compte maintenant que tout cela était bien superficiel .

Atelier du 11 janvier (suite du 4/01)

Il fallait qu’il trouve une solution pour se sortir de cette impasse. Il avait bien une petite idée, elle faisait son chemin depuis quelques jours. L’homme de la situation ne pouvait être que Jean, son copain d’enfance, le seul sur qui il avait toujours pu compter, jusqu’au jour où ils s’étaient fâchés. Il y avait de cela dix ans. Dix longues années pendant lesquelles Augustin n’avait cessé de penser à lui. Ils avaient tellement de souvenirs ensemble que n’importe quel lieu, n’importe quelle situation, n’importe quel met dégusté ou odeur ressentie le ramener à Jean. Ils avaient grandi ensemble dans le même petit village perdu en montagne. Ils étaient comme deux frères.

Leurs maisons étaient voisines . Ils passaient de l’une à l’autre sans discernement. Dans les deux familles respectives, les garçons étaient considérés comme l’enfant de la maison. Après l’école, le goûter se faisait indifféremment chez l’un ou chez l’autre. Mais les mamans avaient instauré les devoirs chacun à son bureau , l’expérience avait montré qu’ensemble ils étaient loin d’être efficaces .

Le week-end, bien souvent Jean restait dormir et la fois suivante c’était Maurice. Ils aimaient aussi se retrouver avec les copains du village . Ils avaient fait les 400 coups « faut bien que jeunesse se passe » aimait à dire le grand-père de Jean à sa maman qui se plaignait. Une bande de joyeux lurons qui ne dépassaient pas les bornes.

C’est à l’adolescence que les différences se sont fait sentir. Pour ne rien arranger, les filles avaient intégré le groupe, ce qui fût bien souvent à l’origine des désaccords.

Jean et Maurice avaient des caractères bien opposés. Jean était très entier, il n’y avait pas de demi-mesure avec lui, soit il adhérait complètement, soit c’était un refus catégorique. Maurice était plus souple, moins cartésien, à la limite tête en l’air. A l’opposé, Jean était quelqu’un de très rigoureux, très ordonné, Maurice, avec son âme d’artiste, le traitait souvent de « maniaque ».

C’est bien pour cette raison qu’ils partirent vers des horizons très différents. Alors que Jean avait fait une classe préparatoire en Mathématique, Maurice s’était dirigé vers une Ecole d’Art.

Même si leurs parcours professionnels étaient différents, ils étaient toujours restés en contact, se retrouvant régulièrement dans les lieux de leur enfance à l’occasion de leurs vacances. Leurs familles respectives s’appréciaient, leurs parents comme leurs femmes et leurs enfants. Puis il y a eu la rupture, ils avaient la quarantaine, ils se sont éloignés l’un de l’autre. Mais aujourd’hui, Augustin était près à renouer et intuitivement il savait que pour Jean il en était de même. Augustin fit appel à sa jeune femme Claire, très branchée réseaux sociaux pour retrouver son pote, comme il aimait l’appeler. La recherche fût rapide. Quand il vit sa photo, Jean n’avait pas changer, à part quelques cheveux blancs sur les tempes, il était resté le même. L’émotion submergea Augustin et le doute l’envahit. Et si son copain refusait de renouer ? Le message était parti, advienne que pourra. L ’attente fût interminable, deux longues semaines sans savoir s’il avait bien fait, sans savoir si son ami était prêt à le revoir. Un matin, alors qu’Augustin profitait de sa demi-journée de liberté, on sonna à l’interphone . Le propriétaire des lieux sursauta, il n’attendait personne. Il se sentait même déçu de cette intrusion à venir .

– Oui, qui est là ?

– Un moment de silence….Bonjour, je suis bien chez Mr Maurice Martin

Augustin sentit l’émotion l’envahir. Seuls ses proches connaissaient son vrai prénom.

– Oui, répondit-il d’une voix qui trahissait son état

– Un autre moment de silence….Ici Jean Jardin

Augustin appuya sur le bouton. Il avait quelques minutes pour reprendre ses esprits . La sonnette de la porte retentit. Augustin regarda d’abord dans l’oeilleton. Pourquoi le fit-il ? Peut être pour prolonger ce moment de retrouvailles historiques et sans doute pour mieux l’apprécier. Durant ces quelques secondes, ses sentiments se mélangeaient. Il était à la fois très heureux mais en même temps inquiet. Il ne savait pas comment Jean réagirait quand il lui exposerait ses problèmes. Accepterait-il de lui venir en aide? Augustin avait confiance en son ami d’enfance mais il savait qu’ils pouvaient être en désaccord. Ses sentiments se mélangeaient. Il était à la fois très heureux et à la fois très inquiet. La sonnette de la porte retentit. Augustin regarda d’abord dans l’oeilleton. Pourquoi le fit-il ? Peut être pour prolonger ce moment de retrouvailles historiques et sans doute pour mieux l’apprécier. La porte ouverte, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et s’étreignirent comme l’auraient fait deux amoureux après une longue séparation. Jean était un grand blond dégarni (sans  chaussure noire ). Il avait le même âge qu’Augustin à un an près. Il avait gardé une allure athlétique, il s’entretenait. Habillé décontracté chic, il aimait les marques. Ces deux grandes silhouettes enlacées étaient à la fois à l’unisson et à la fois dans leurs différences. Puis, comme pour rattraper le temps perdu, ils se laissèrent embarquer dans un tourbillon de mots échangés, chevauchés, tronqués, un délire verbal qui ne s’arrêtait plus, un bric à brac de questions et de réponses qu’eux seuls pouvaient suivre. Pourquoi Jean se trouvait-il à Paris alors que son lieu d’habitation était à Lyon ? Pourquoi Augustin l’avait-il contacté ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Jean vivait toujours avec sa femme, ses enfants étaient maintenant étudiants. Augustin raconta sa nouvelle vie avec Claire et son petit dernier Barnabé. Le sujet était délicat pour les deux amis, la séparation d’Augustin avec sa première femme avait été à l’origine de leur éloignement.

L’histoire remontait à une dizaine d’années. Augustin, mariée à Elise et père de deux enfants, vivait déjà à Paris . Augustin et Elise étaient aussi des amis d’enfance, Elise avait fait partie de la bande d’amis avec Jean. Après leurs études, ils se sont tous dispersés, jusqu’au jour où Augustin s’est retrouvé nez à nez avec Elise dans un bar du quartier latin. Ils se sont revus plusieurs fois et c’est ainsi que leur idylle a commencé. A cette époque Augustin, qui avait fait des études d’Art, travaillait au musée du Louvre. Elise travaillait comme infirmière à la Salpêtrière. Ils vécurent heureux de nombreuses années avec leurs deux enfants : Aurélie et Louis. Jusqu’au jour où Augustin rencontra une autre femme. Elle était arrivée au Louvre comme restauratrice d’oeuvres d’Art , notre grand costaud en était tombé follement amoureux….la crise de la quarantaine sans doute. Augustin mit son couple en péril jusqu’à le perdre.

Elise et Augustin se séparèrent dans un premier temps, puis divorcèrent . Augustin ne voyait plus beaucoup ses enfants, il en était très malheureux.

C’est donc à cette période que Jean et Augustin se sont éloignés. Jean en a voulu à son ami de s’être comporté de la sorte.

La première tornade passée, les deux copains heureux de ces retrouvailles s’étaient installés au salon devant une bonne bière fraîche, comme au bon vieux temps. Le moment des explications était venu.

Augustin était curieux de savoir pourquoi Jean avait accepté de revenir. Jean commença par donner des explications très vagues :

– Tu m’as contacté, l’occasion fait le larron…

ou bien

– J’ai toujours pensé à notre amitié, c’était le moment de se revoir…

Augustin entendait, mais se disait en son fond intérieur :

– Je suis sûr qu’il y a autre chose, je le sens.

Après deux bières et le contact renoué, Augustin osa :

– Jean, nous nous connaissons bien, dis moi la vrai raison de ta venue.

Jean, avachi sur le canapé, l’esprit un peu embué par l’alcool, il n’avait plus l’habitude, se redressa d’un seul coup, comme quelqu’un dont on avait découvert le secret.

– Tu sais, Jean, reprit Augustin, j’ai toujours trouvé exagéré ta réaction à l’annonce de ma séparation avec Elise. Toutes ces années m’ont permis de réfléchir. Je crois que je sais pourquoi.

Jean devint blême et silencieux.

Augustin, comme pour l’aider dans son aveu, tout en se rapprochant de lui, lâcha :

– Je crois que tu étais amoureux d’Elise.

Grand silence installé.

Après avoir repris ses esprits, Jean répondit par un timide et presque inaudible »oui ».

Augustin était soulagé. Il attendait la suite.

Jean lui expliqua que son amour pour Elise datait de leur adolescence, mais il n’avait jamais osé lui avouer. Après quand chacun est parti de son côté, il s’était juré de franchir le pas. Puis la suite Augustin la connaissait. Ce dernier réalisait combien il avait du souffrir, en silence, sans pouvoir se confier.

Augustin avait encore une question qui lui brûlait la langue et dont il était quasiment sûr de la réponse.

– Si tu es là aujourd’hui, Jean, c’est pour rattraper tout ce temps perdu, n’est ce pas ? Tu es encore amoureux et tu n’as cessé de l’être ?

Jean s’effondra. Augustin n’avait jamais vu son ami ainsi. Il lui avoua qu’il avait essayé de l’oublier. Quand il pensait avoir réussi, quand il pensait être enfin heureux avec sa femme, il suffisait qu’il revoit Elise, de retour en famille au pays, pour que tout recommence.

Quand il avait reçu le message d’Augustin alors qu’il devait venir faire son stage à Paris, il s’était dit que c’était un signe du destin et advienne que pourra !

Augustin le prit dans ses bras. Il sentait que leur amitié était maintenant soudée à jamais.

Le calme retrouvé, Augustin pensa que le moment était venu d’aborder le sujet, celui pour lequel il avait fait appel à Jean, celui pour lequel il avait besoin de lui pour le sortir d’une situation plus que délicate.

Et quand Jean raconta avec beaucoup de fierté pourquoi il était venu à Paris, son copain de toujours faillit s’évanouir. Jean avait changé de vie professionnelle. Un virage à 180°. Jean était passé du métier d’enseignant en mathématique à celui d’inspecteur de police, il était récemment monté en grade et devait participer à un stage de formation dans les bâtiments illustrement connus du Quai des Orfèvres .

Augustin restait sans voix. Il était dans de beaux draps !

Atelier du 25 janvier

Figures de style utilisées : Gradation, Anaphore et Pléonasme

Monologue d’Augustin

J’aimerais tellement pouvoir revenir en arrière, revenir sur les lieux, revenir à ce moment précis. Remonter le temps et pouvoir tout effacer. Jamais, jamais, je n’aurais du accepter. Pourquoi avoir été aussi faible ? Pourquoi ne pas avoir anticipé ? Je n’y ai vu que l’appât du gain.

Maintenant que je suis pris au piège, maintenant que je ne peux plus reculer, maintenant qu’il est trop tard, je dois trouver une solution.

Chers lecteurs, il faut que je me confie à vous, il faut que vous sachiez.

Je vous ai parlé de ces deux jeunes venus dans ma boutique pour me vendre quelques objets d’Art. Je n’étais pas dupe, je savais qu’ils les avaient volés.

C’est à cet instant là, à cette minute, à cette seconde que j’aurais du réagir , que mon alarme intérieure aurait du retentir.

Je me suis fait berner, je me suis fait avoir comme un bleu, je me suis fait rouler dans la farine. Moi l’homme d’âge mûr , l’homme d’expérience, l’homme qui est censé avoir la tête sur les épaules, je me suis laissé bercer par les paroles de deux petits jeunes tout juste sortis des jupons de leur mère .

Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps….voici les faits.

Ces jeunes avaient de l’argent à me proposer, beaucoup d’argent. Ils avaient participé à un enlèvement de quinze singes, des tamarins-lions à tête doré. Peut être comme moi à cet instant, vous vous demandez à quoi ressemble ces bêtes là. Un conseil, allez voir sur Wikipédia.

Ils s’étaient infiltrés dans les locaux du Conservatoire qui gère les animaux en voie d’extinction. Et moi, Maurice Martin dit Augustin, j’avais écouté cela sans broncher, et moi Maurice Martin dit Augustin, je n’avais pensé qu’à l’argent qui tomberait dans mon escarcelle.

En voie d’extinction, je n’avais pas bougé le moindre orteil, en voie d’extinction, j’étais resté là à les écouter raconter leurs exploits sans broncher, en voie d’extinction, je n’avais pas eu la moindre réaction.

Ils avaient besoin d’un lieu pour héberger une partie du butin, il n’était pas envisageable de les stoker tous au même endroit, trop risqué !

Ce qui était une idée passagère, est devenue une éventualité, puis une certitude. Pourquoi n’y avais je pas pensé plutôt ? Je louerai l’appartement libre sur le même palier que moi. Ainsi je pourrai aller et venir en toute tranquillité sans me faire remarquer. Ils m’assuraient que les soins à donner étaient simples et que l’hébergement serait passager, le temps de trouver une autre solution.

Accepter des conditions inacceptables, accepter l’irréalisable, accepter l’inconcevable….

Augustin l’a fait. Je l’ai fait. Avec le recul je ne me comprends pas, je ne me pardonne pas, je ne m’excuse pas.

Depuis, une enquête a été ouverte et confiée aux gendarmes de la Brigade de recherche du Val d’Oise où les faits se sont produits et à l’Office Central de le lutte contre les atteintes à l’environnement. Une autre enquête est en cours concernant la diffusion de vidéos publiées sur les réseaux sociaux et la vente des animaux : mise à prix 3500 euros pièce.

J’en suis malade, dire que je baigne dans cette histoire. Peut être que ce n’est plus qu’une question de jours, d’heures, de minutes ! Le piège se referme. Il me faut trouver de l’aide, il me faut trouver une solution rapidement.

D’autant que Claire, ma compagne commence à se poser des questions. Pourquoi avoir loué l’appartement d’en face ? Pourquoi s’y rendre plusieurs fois dans la journée ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Je suis à cours d’arguments, je suis au bout du rouleau , je suis arrivé au bout de ma vie, comme dirait les ados.

J’avais pensé que Jean, mon ami d’enfance , me sauverait de cette situation ? Il a toujours été pragmatique, j’étais certain qu’il m’aiderait à m’en sortir. Mais maintenant….maintenant qu’il est lui-même dans la police….Rompez, rompez, Mr l’inspecteur, l’affaire n’est pas pour vous.

Il va falloir jouer serré !

Marguerite

Quelquefois, Marguerite faisait un détour. Elle aimait aller réfléchir au square. Elle s’installait toujours sur le même banc.

Bientôt, se disait-elle, il y aura des feuilles sur les arbres, le printemps n’est plus trop loin. Aussitôt qu’elle sortait de l’ambiance citadine, elle aimait fermer les yeux faisant abstraction de la circulation trop bruyante. Alors elle humait la moindre petite odeur de verdure, elle repérait la moindre petite agitation d’ailes du moindre petit insecte. Marguerite avait cette faculté de s’évader facilement. Après, elle se sentait ressourcée, elle se sentait régénérée. Ensuite, elle pouvait reprendre sa vie.

Marguerite était une femme élégante d’une cinquantaine d’année. Grande, longiligne, tout en finesse élancée, elle atteignait le mètre 80, enfin seulement quand elle était perchée sur ses talons aiguilles. Sa démarche altière était accentuée par les chapeaux qu’elle portait. D’abord mannequin dans sa jeunesse, elle était devenue créatrice de couvre-chefs, du bibi jaune poussin avec sa petite voilette au grand discobole aplati bleu azur, elle avait fait de sa tête sa propre vitrine .

Elle s’arrêta tout à coup. Un détail l’avait attirée. Les volets de l’appartement du second étage étaient fermés. Elle se souvenait de la discussion qu’elle avait eu avec son voisin du dessous. Dans l’ordre, premièrement on aurait entendu du bruit dans cet appartement, deuxièmement il était censé être vide. Tout en grimpant jusqu’au troisième étage, elle réfléchissait. L’hypothèse de l’appartement inoccupé se confirmait, la preuve en était, les volets restaient clos.

Soudain, des bruits sur le palier du deuxième étage, comme de petits cris étouffés. Elle n’y prêta pas vraiment attention. Aujourd’hui elle avait eu une rude journée, cette histoire lui prenait la tête. Elle n’aspirait qu’à rentrer dans son petit nid douillet, elle y verrait plus clair demain.

Marguerite vivait seule. Elle avait été mariée mais n’avait jamais eu d’enfants. Hier, pour elle faisait partie du passé et n’était en rien nostalgique. Sa vie d’avant, peu la connaissait, elle était discrète sur ce sujet. Elle avait été mariée à un riche héritier des Emirats Arabes Unis. Elle avait eu une existence de rêve, cependant cela n’avait pas duré. Déjà après deux années de mariage, le climat s’était dégradé et son carrosse s’était transformé en bicyclette.

Depuis, elle avait beaucoup appris. Elle préférait désormais vivre seule. Avoir quelques aventures de temps en temps lui convenait parfaitement. Elle était bien consciente que jadis une vie comme la sienne aurait été mal jugée et que jamais elle n’aurait pu l’envisager.

Elle se vautra sur le canapé qui l’accueillit avec bienveillance. Enfin elle pouvait souffler.

Elle avait envie d’un moelleux au chocolat, maintenant, avec un thé au jasmin fumant. La flemme de redescendre chez son petit pâtissier du coin de la rue. Puis, il était un peu tard pour un goûter gourmand. Elle se contenterait d’une boisson chaude. Quand elle eut terminé son breuvage, elle alla mettre le nez dans son réfrigérateur. Souvent, les restes de nourriture de la veille l’inspiraient. Elle parvenait toujours à les accommoder. Tôt ou tard, ils finissaient dans la composition d’un nouveau plat. Les laisser pour compte du frigo reprenaient tout à coup une place de choix dans l’assiette. Tout de suite, la présentation aidant, ici quelques feuilles de persil, ailleurs quelques brins de ciboulette, autour quelques traits de sauce, dedans quelques épices ajoutées et le tour était joué.

Dehors, la nuit commençait à tomber. La lune jouait à cache-cache derrière les vitres. Tout en préparant son repas, elle se fit la réflexion que sa cuisine aurait besoin d’un bon nettoyage dessous, devant, là, plus loin, enfin partout. C’était ainsi, elle détestait les tâches ménagères.

S’en était assez. Elle avait faim. Aussi elle se préparerait un petit plateau télé, autant se faire plaisir. L’odeur qui venait de la cuisine lui chatouillait les narines. Elle allait plonger dans son assiette avec beaucoup d’envie en pensant déjà au dessert qu’elle s’était concoctée, salade de fruits recouverte d’un monticule de chantilly. Elle n’en était pas encore au stade du régime, son corps était svelte sans obligation de restriction. Elle se disait qu’il lui restait une dizaine d’années environ, guère plus, pour profiter des bonnes choses. Marguerite était une épicurienne.

Elle se souciait peu de son équilibre alimentaire. Elle était gourmande, tout lui faisait envie. Un chou farci avec de la bonne viande achetée chez son boucher ne l’effrayait pas. Un peu, elle ne connaissait pas. Quand elle se servait c’était toujours en grande quantité. Et pourtant, elle ne prenait pas un gramme au grand désespoir de sa meilleure amie qui criait à l’injustice. Toutefois, elle faisait quelques efforts pour se maintenir en forme, privilégiant la marche à pied au taxi ou la montée d’escaliers à l’ascenseur. Cependant, elle reconnaissait qu’elle avait beaucoup de chance.

Son repas terminé, elle prépara une verveine menthe dans sa tasse préférée. Elle admettait, en effet, qu’elle avait quelques manies. Puis, elle décida de ne pas allumer la télévision, rien d’intéressant au programme ce soir.

C’est pourquoi ces pensées firent machine arrière, revenant au moment où elle grimpait les escaliers, plus précisément au moment où elle arrivait au second étage. Elle se remémorait son passage sur le palier, elle avait entendu de petits cris étouffés. Par ailleurs elle se souvenait de la discussion qu’elle avait eu avec son voisin du dessous, Augustin. L’appartement en face de chez lui était inoccupé depuis plusieurs mois. Par conséquent comment était-il possible d’y entendre des bruits ? Assurément, il fallait y réfléchir. Il y avait certainement une explication. Certes, pour l’instant on était sans réponse. Peut être tout simplement un manque d’information. L’appartement avait été sans doute loué sans que les habitants de l’immeuble soient au courant.

Marguerite, qui était de nature curieuse, aurait volontiers été aux renseignements, mais c’était plutôt le rôle du responsable de la copropriété.

Le suspens grandissait, Marguerite commençait vraiment à s’amuser.

Mr Picard

Je suis un homme petit par la taille mais grand par sa fonction.

Je suis un homme au physique plutôt repoussant : rondouillard, au nez en forme de croûton de pain, aux oreilles en feuilles de chou.

Je suis un homme à la retraite qui occupait un poste à hautes responsabilités.

Je suis un homme dont la fonction a toujours donné le droit au respect.

Je suis un homme qui vit seul et qui n’a jamais eu d’enfants.

Je sais que ma vie paraît étriquée, ma vie est étriquée.

Je sais que j’ai besoin de ce rempart, je ne me dévoile pas, ce serait la fin.

Je sais que mes voisins me surnomme « l’homme au costume trois pièces » .

Je sais pourquoi , me défaire de ma panoplie serait me dénuder, revenir à l’état de rien, à l’état de vide d’importance.

Je ne pleure pas sur mon sort.

Je pourrais pleurer sur mon sort.

Je pleurerai sur ma vie de solitude .

Je pleurerai sur mon intérieur, rien de superflu .

Je pleure sur mon intérieur à l’état brut .

Tout est posé là à des fins plus utiles que décoratives.

On me dit tatillon, je le suis.

On me dit ordonné et même maniaque, je le suis.

On me dit sérieux et compétent, je le suis.

On me dit lent et monocorde dans mon débit de parole, je le suis.

Mais quand on me connaît mieux, on se dit que j’aime aussi la convivialité. Je sors de mes gonds . Je me révèle à moi même. Je m’envole vers d’autres horizons. Je sors de ma prison. Mon coeur est léger comme l’air, je me sens exister. Je voyage dans ma tête .

Je ne suis plus Mr Picard, le petit rondouillard rabougri.

Je ne suis plus le propriétaire du 1er étage droite.

Je ne suis plus le haut fonctionnaire empêtré dans son costume trois pièces .

Je suis Tarzan qui vole au secours de sa Jeanne.

Je suis Zorro qui défend les plus faibles.

Je suis OSS 117 au volant de sa supersonique, une super-nana arrachant sa chemise pour dévoiler sa superbe musculature.

Je suis le Prince charmant sur son majestueux destrier qui vient délivrer la belle au bois dormant en lui déposant un baiser.

Je suis…je suis…..je suis….

J’aurais tellement voulu être tout cela.

J’aurais tellement voulu être Mr Tout le Monde.

J’aurais tellement voulu fonder une famille , je ne me l’avoue pas, mais je sais tout au fond de mon coeur que j’aurais été heureux en père et en mari.

Une femme qui m’aime et me comprenne.

Une femme qui m’aurait fait des enfants, mais pas de petits rondouillards à feuilles de choux.

Une femme belle. Les gens auraient dit « quel couple mal assorti » .

Une femme grande et élancée. On aurait chuchoté « que fait-elle avec cet homme si laid ? »

Une femme instruite et cultivée. On aurait alors compris le rapprochement des deux.

Je reste enroulée dans ma solitude .

Je reste enfermé dans mon corps.

Je reste pris au piège dans mon image, l’homme au costume trois pièces.

Un enfant issu de ma chair.

Un enfant qui serait mien.

Un enfant qui serait ma descendance.

Je pleure la vie que je n’ai pas eu.

Je pleure la vie que j’aurais pu avoir.

Je sais que je resterai triste jusqu’à la fin. On ne peut pas faire machine arrière, c’est dommage. Je survivrai. Mon coeur, personne ne le voit, personne ne le saura .

Je resterai Mr Picard, l’homme au costume trois pièces qui habite au 1er étage droite d’un bâtiment parisien, qui a été élu à l’unanimité responsable de la copropriété, qui est un homme sérieux sur qui on peut compter, qui a discuté l’autre jour avec Augustin de ce qui le préoccupe en ce moment : les bruits au dessus de sa tête dans l’appartement du 2ème étage censé être inoccupé, qui réglera le problème comme il le fait à chaque fois ce qui lui vaudra la plus grande reconnaissance de tous les habitants de l’immeuble, Marguerite y compris.

Le nez rouge

Le rideau venait de tomber. Guyette n’était pas vraiment satisfaite de sa prestation. Elle n’avait pas eu sa dose d’applaudissements pendant le salut. Elle savait par expérience quand le public avait aimé ou quand il était plus mitigé. Et ce soir, c’était plutôt ça.

Elle s’était réfugiée dans sa loge. Elle avait retiré ses habits de clown. Elle se démaquillait.

Elle avait si souvent entendu dire : « Ah ! Tu fais le clown, tu fais marrer les gens avec de bons gros gags . » Elle préférait se taire et ne pas polémiquer. Pour elle, le clown s’était la façon originale de s’ exprimer au monde de la manière la plus directe et la plus spontanée. Le clown sortait du plus profond de nous mêmes. On ne pouvait pas tricher avec lui.

C’est, plongée dans ses pensées, que Guyette entendit frapper à sa porte. Elle s’étonna . Jamais personne ne venait dans sa loge après son one woman show. Les manifestations d’après spectacle, ce n’était pas pour elle, de toute façon elle n’aurait pas supporté. Elle se décida à aller ouvrir en se disant que ce devait être sa copine qui passait juste après elle qui venait lui faire un petit coucou.

C’est dans cet esprit là, vêtue de son simple peignoir que Guyette ouvrit.

Dans un premier temps elle resta bouche bée, immobilisée, même pétrifiée. L’homme devant elle avait toujours été son modèle, elle qui aimait tant jouer avec les mots .

– Je peux entrer Guyette ?

Elle avait été tellement surprise qu’elle le laissait sur le pas de la porte.

-Bien sûr, je vous en prie. Excusez moi de vous recevoir dans cette tenue, j’étais à mille lieux de penser que Mr Raymond Devos viendrait me rendre visite.

– Raymond, tout simplement.

Ils restèrent des heures à discuter. Guyette ne trouvant pas assez de mots pour dire l’admiration qu’elle lui portait et Raymond lui faisant l’éloge de son travail.

Guyette était aux anges et ne redescendait pas de son petit nuage. Elle adulait cet artiste, cet acrobate des mots :

« Il porte les mots au plus haut degrès, comme de petites flammes » disait-elle.

Il lui fallu plusieurs jours pour se remettre de cette rencontre. Raymond Devos lui avait proposé de travailler avec lui. Sur le coup, elle n’en croyait pas ses oreilles , puis le temps passant, elle avait réfléchi . Elle s’était dit c’est fabuleux, puis il va m’avaler, il va me manger et je ne saurai me défendre. C’est une personnalité que j’admire au plus haut point, mais j’ai quand même peur d’être sa première partie .  Elle déclina la proposition.

C’était à ses débuts.

Cet épisode de sa vie résume bien Guyette Lyr. C’est une artiste intègre, elle trace son chemin en suivant ses convictions.

Le personnage du clown qu’elle mettait en scène allait la conduire à l’écriture de pièces de théâtre puis de nombreux romans.

Elle aime à dire :

« J’écris toujours mentalement avec le nez rouge. Je me mets mentalement dans mon personnage de clown pour retourner dans quelque chose d’intérieur, de sensible et de profond ». 

Guyette avait écrit une pièce de théâtre qui s’intitulait: « Mère et fils sur les traces du loup ». L’écriture avait été difficile. Quand elle en parlait, elle disait qu’elle s’était toujours interrogée sur ce que certains appellent notre part d’ombre. C’est de cela que traitait la pièce. Ce double qui se révèle à l’occasion d’un événement qui nous bouleverse ou d’un souvenir qui nous hante.

Guyette vivait avec un lourd secret. Pour les gens du spectacle elle était une femme de 57 ans qui vivait seule et qui n’avait jamais eu d’enfants . Personne ne se doutait que cette artiste reconnue était mère de quatre garçons dont le petit dernier allait avoir 18 ans .

Dans sa vie d’avant, elle avait un mari, haut fonctionnaire, elle vivait dans un immeuble cossu d’un quartier chic de Paris, elle écrivait déjà. Mais un jour, elle a craqué, elle a étouffé à ne plus pouvoir se raisonner, elle a fait sa valise, elle est partie. Laissant une famille abasourdie. Son petit Jules avait 6 ans, le plus âgé 16 . La grand-mère paternelle était venue prendre le relai puis le papa avait assuré. Il y avait de cela presque 12 ans. Plusieurs fois, elle avait failli craquer et revenir parmi les siens, mais elle avait eu peur de ne pas tenir sur la durée. Repartir une autre fois aurait été terrible pour les enfants. Elle avait préféré leur éviter un deuxième traumatisme.

Elle donnait des nouvelles régulièrement, mais n’en recevait que très peu. Elle aurait voulu au moins quelques photos. Voir grandir ses enfants lui manquait. Elle se noyait dans le travail et s’y épanouissait malgré tout.

Guyette avait une vie sentimentale désordonnée. Elle n’était pas faite pour la routine. Elle n’était pas faite pour vivre avec le même homme toute une vie, du moins elle s’en persuadait.

Jules descendait les escaliers quatre à quatre, du rock métal à fond entre les oreilles, le sac à dos bien en place. Il se rendait à son cours de muscu, débardeur oblige à l’entrée du printemps, il fallait être à la hauteur pour draguer les filles.

Sa salle de sport était à une petite demi-heure à pied, il comptait utiliser cette marche active comme échauffement.

Jules était un jeune lycéen de 17ans, il fréquentait le lycée Desailly, établissement très prisé du quartier. Son père, haut fonctionnaire, l’y avait inscrit d’office.

Son petit dernier, comme les trois autres, se destinerait aux Grandes Ecoles. Cela ne faisait aucun doute. Sauf pour Jules, qui avait d’autres ambitions. Il aimait le sport, bien sûr, mais sa passion c’était le théâtre. Après maintes et maintes discussions et promesses en tout genre, il avait réussi à obtenir de son père, une inscription dans un cours de la maison des jeunes de son quartier.

Deux heures par semaine, c’était peu, mais, se disait-il, un bon début.

Il gardait le secret, mais il attendait d’avoir 18 ans et le bac en poche pour s’inscrire au cours Simon. Il en rêvait, il voulait faire sa carrière sur les planches. Il avait de qui tenir.

En attendant, il jouait le jeu. Il le devait bien à son père.

Il croisa Marguerite, la femme aux chapeaux comme il la surnommait. Elle rentrait chez elle .

Marguerite occupait l’appartement du 3ème étage sur le même palier que Jules.

Elle lui demanda s’il avait entendu récemment du bruit dans l’appartement du second étage situé au dessous de lui. Jules lui répondit que non, il lui promis d’en parler à son père.

Antoine

Qui étions nous ? Antoine venait de raccrocher. Il restait immobile, plongé dans ses pensées. Qui étions nous ? se demanda-t-il.

Antoine s’était mis dans son fauteuil favori, celui qu’il adoptait quand il rentrait du travail. Il avait ôté son carcan professionnel, l’éternel costume-cravatte et s’était mis en jogging- dilettante .Il terminait son thé au jasmin, son petit péché mignon, quand son téléphone avait sonné. C’était Guyette. Elle téléphonait rarement. Quand elle le faisait c’était pour prendre des nouvelles des garçons. Antoine aurait pu lui en vouloir, mais il lui avait pardonné.

Cela faisait déjà 11 ans presque 12 qu’elle était partie. Elle avait juste laissée un mot sur la table de chevet. Lui était parti travaillé et les enfants étaient à l’école.

Dans un premier temps il avait été complètement désemparé. Il n’avait rien vu venir.

Qui étions nous ? Se répétait-il.

C’est vrai qu’ils étaient très différents, lui PDG d’une grande entreprise, elle artiste comédienne, écrivaine. Ils s’étaient rencontrés dans une soirée chez des amis communs . Elle avait 30 ans et lui 33 ans. Tout les opposait . Lui était quelqu’un de pragmatique, très rigoureux peu enclin à la rêverie. Elle était tout l’inverse, la tête dans les nuages, l’esprit en continuel désordre et un manque d’organisation certain. Pourtant ils avaient vécu ensemble seize années en douce harmonie et pour Antoine il n’y avait pas l’ombre d’un doute, ils finiraient leur vie ensemble.

Nier devenait sa force. Au début de ce mélodrame, car Antoine avait vécu ce passage de vie ainsi, le père de famille avait nier en bloc. Il ne pouvait envisager que sa femme, son double, sa moitié l’ait quitté. Il se disait qu’elle reviendrait, qu’elle était partie sur un coup de tête, qu’il y avait ses enfants, elle ne pouvait les abandonner . Nier les faits l’aidait à surmonter le traumatisme, il n’était pas dupe.

C’est au bout de plusieurs mois qu’il s’est rendu à l’évidence qu’elle ne reviendrait pas.

Elle avait pris un virage à 180°. Sa décision avait été dure à prendre, elle s’en était expliqué au téléphone, mais une fois prise elle savait qu’elle ne ferait pas demi-tour. Elle demandait des nouvelles des enfants, mais comment une mère pouvait les rayer de sa vie en si peu de temps. Antoine ne reconnaissait plus Guyette qui avait été une mère aimante et tellement lier à sa progéniture. Il avait longtemps cru que sa femme était partie pour un autre. Pour lui il n’y avait que cette explication. Un amour fou soudain, un coup de foudre incontrôlable. Il avait été presque déçu d’apprendre de la bouche de Guyette qu’il n’en était rien.

Ils venaient de découvrir un bel endroit dans la campagne proche de Paris. Ils en étaient tombés amoureux. Ils avaient décidé de quitter la capitale et sa pollution, ils se disaient que pour les enfants ce seraient mieux.

Ce projet était récent. Il devait se concrétiser quelques mois plus tard. Est ce que c’était la goutte qui avait fait déborder le vase ? Guyette avait-elle pris peur de s’éloigner de la capitale, source de création pour tout artiste ? Ou ce nouvel engagement l’avait-elle fait fuir ?

Cette maison bleue me paraissait tellement l’idéal pour notre famille, se surprit à réfléchir tout haut Antoine. Nous l’avions visiter d’abord tout seuls, nous en étions tombés amoureux. Puis les enfants étaient venus avec nous, ils l’avaient déjà adoptée. Ce n’était pas une maison bleue « accrochée à la colline », mais elle avait beaucoup de charme. Plantée fièrement sur un terrain arboré d’un hectare, elle avait beaucoup d’allure avec ses trois étages et son côté un peu vieillotte, dans le jus. Elle aurait été magnifique après quelques travaux de rénovation.

« Je vais sûrement aller voir mon éditeur la semaine prochaine » avait lancé Guyette. Antoine s’était réjoui, il avait tout de suite pensé que son écrivaine de femme avait terminé son livre et qu’il serait bientôt édité . Cet aboutissement était toujours d’un grand réconfort pour lui. Sa moitié était angoissée et fébrile durant ses moments de création. Il savait la rassurer quand elle doutait. Il se disait que dans un cadre champêtre, elle serait plus sereine et plus créative .

La semaine d’après elle était partie !

Il aurait aimé qu’un drame se produise, un tsunami, une éruption volcanique, un tremblement de terre, une apocalyse, quelque chose qui explique son geste. Non, elle s’était volatilisée en pleine quiétude, en plein bonheur, sans faire de bruit.

Antoine ne le digérait pas. A chaque fois qu’il raccrochait comme aujourd’hui, tous les souvenirs remontaient à la surface, toutes les interrogations restaient les mêmes. Cela faisait presque douze années que de l’avoir au téléphone le chamboulait.

Antoine n’avait jamais refait sa vie. Il avait eu quelques aventures bien sûr, mais avait mis un point d’honneur à ne jamais faire entrer la gente féminine dans le foyer familial. Il avait toujours voulu faire passer ses enfants en priorité.

La vérité était pourtant simple, il ne voulait pas se l’avouer, il était encore très amoureux de sa femme. Parce que Guyette était encore officiellement sa femme . Ni l’un ni l’autre n’avait émis le souhait qu’il en soit autrement.

Elle m’invita à venir prendre un verre un jour, je ne m’y attendais pas, se remémora Antoine. Elle m’avait appelé et juste avant de se quitter elle m’avait lancé «  tu ne veux pas que l’on aille boire un coup ? » Surpris j’avais du laisser un moment de silence. Il y avait cinq ans que l’on ne s’était pas revu. Elle avait réitéré sa demande. J’avais trouvé ça très courageux de sa part.

Nous nous sommes retrouvés dans un petit café que je ne connaissais pas dans le 11ème. J’ai su après qu’elle habitait dans le quartier.

Je ne savais pas comment nous allions réagir. Nous nous sommes retrouvés comme si nous nous étions quittés la veille. Quelques minutes de réadaptation et nous engagions une discussion animée sur tout et sur rien comme nous en avions l’habitude auparavant. Les réflexes revenaient à tel point que chacun avait du ce jour là rester vigilant pour ne pas dépasser le cadre d’un rendez vous entre amis.

Antoine avait bien cru que les liens s’étaient resserrés et que Guyette réintégrerait son foyer, mais rien ne s’est passé .

Antoine en avait été très affecté et s’était promis de ne plus jamais recommencer.

Il ignorait ce que le chien pensait à ce moment précis. Antoine avait machinalement plongé sa main dans cette boule de poils . Hector commençait à se faire vieux. Guyette l’avait à peine connu. Il allait avoir 12 ans . Ce compagnon de voyage avait été d’un grand réconfort surtout pour les enfants. Il avait été bien souvent leur confident et il les avait aidé à traverser cette épreuve.

– Salut ‘pa  .

Antoine sortit brutalement de ses pensées. Jules vint l’embrasser. Il sortait de son cours de musculation.

– Tu t’étais endormi ? demanda l’ado.

-Non, je décompressais, la journée a été dure. Et toi ça s’est bien passé au lycée ?

– Oui, la routine.

Jules ne s’étendait jamais vraiment sur ses journées de lycée. Son père le laissait autonome, ses résultats étaient tout à fait honorables.

– Au fait ‘pa, j’ai croisé Marguerite tout à l’heure en allant à la muscu. Elle me demandait si nous avions entendu du bruit dans l’appart du dessous, je lui ai dit que je t’en parlerai .

– Ah bon ! Mais il n’est pas inoccupé cet appartement ?

– Ch’ai pas…. Bon je vais prendre ma douche.

Les habitants de l’immeuble (vus par l’auteur)

Pardonnez moi cette intrusion chers lecteurs. Je me présente, je suis l’auteur. Depuis le temps que ma plume me démangeait. J’avais envie de vous parler de mes personnages, de faire un peu d’introspection, de creuser un peu plus. Loin de moi toute pensée de voyeurisme. Loin de moi l’idée de curiosité mal placée. Cette parenthèse va exister uniquement pour servir l’histoire.

Commençons par Augustin, habitant du 2ème étage gauche . (50 ans) Personnage au centre de l’histoire. Personnage au départ de l’intrigue. Il est antiquaire.

Augustin s’est mis dans une grosse galère, il en est bien conscient mais ne peut revenir en arrière. Est-il pour autant un mauvais homme ? Est-il pour autant un voyou ? Non je ne le pense pas. Augustin est un bon bougre. Il aime faire plaisir et particulièrement à sa jeune épouse Claire. C’est un moyen, il ne se l’avoue pas, de compenser les 20 ans qui les séparent. Ils étaient ensemble quand elle avait remarqué ce magnifique bracelet dans la vitrine du bijoutier. Il savait très bien qu’il n’avait pas les moyens de lui offrir. Augustin est un gentil garçon, un homme aimant. Son aspect physique de grand costaud cache un coeur en or. Il a dû mentir. Il n’a pas aimé. Il a regretté ce qu’il a fait. Augustin n’est pas un menteur. Il s’est laissé emporter dans ses rêves, il est sorti de la réalité. Il croit très fort en l’amitié. C’est une valeur qui lui est chère. Il pense que Jean, son ami d’enfance va le sortir de là. Il veut résoudre cette affaire, il veut redevenir un honnête homme, il veut que son petit Barnabé soit fier de son papa, il veut pouvoir lui dire sans arrière pensées : «  Tu seras un homme, mon fils. »

Marguerite , habitante du 3ème étage gauche. (50 ans )

Personnage haut en couleur. Elle ne sort jamais sans son couvre-chef. Ancienne mannequin, elle est créatrice de chapeaux. C’est une artiste. A été la maîtresse d’Augustin il y a quelques années avant qu’il ne refasse sa vie avec Claire. Marguerite est d’un tempérament rêveur, elle s’évade facilement dans sa tête, elle en a besoin. Elle aime faire ce qui lui plaît. On pourrait la qualifier d’égoiste dans la mesure où elle ne supporte pas les contraintes. Dans sa vie amoureuse il en est de même. Quand un homme commence à l’agacer, c’est le signal pour elle de lui donner congé. Elle aime être seule. La solitude ne lui pèse pas. Marguerite n’a pas d’amies, elle se suffit à elle même, comme elle aime le dire. Dans notre affaire, Marguerite pourrait jouer un rôle clef à un moment donné de l’histoire. Elle a surpris Augustin (elle parle d’un homme corpulent sans le nommer mais elle l’a reconnu) qui serait entré dans ce fameux appartement qui fait beaucoup parler. Ne pourrait-elle pas profiter de cette situation pour faire chanter Augustin ? Elle en serait capable. Marguerite pourrait cacher son jeu. C’est une femme énigmatique.

Mr Picard, habitant du 1er étage droite. (Retraité)

Personnage autour duquel va se dérouler l’intrigue. En effet, Mr Picard est le responsable de la copropriété de l’immeuble. C’est par lui que tout a commencé. C’est par lui que l’affaire est arrivée. C’est par lui que les bruits-qui-courent ont démarré. Mr Picard, surnommé par les habitants de l’immeuble « l’homme au costume 3 pièces » est un petit bonhomme rondouillard dont le physique peut faire retourner dans la rue mais pas parce qu’il ressemble à Clark Gable. Ancien haut fonctionnaire, il s’est toujours fait respecter par son statut. Son costume qu’il ne quitte jamais, bien qu’il soit en retraite, lui sert de rempart. Sans lui, il se sentirait dénudé, sans importance, à l’état de rien. Il vit seul et a toujours vécu seul. Sa vie est étriquée, sans fantaisie, sous contrôle en permanence. Est-il heureux dans cette existence là ? C’est un homme intègre. Mais dans son fort intérieur ne s’est-il jamais imaginé être un hors la loi ou un super héros ? Au feu le costume étriqué, à la corbeille les obligations d’usage, à la poubelle le gigot d’agneau du dimanche midi et le potage du soir. Il sait qu’il pourrait oser, qu’il pourrait franchir des montagnes, qu’il pourrait passer un jour du mauvais côté . Pourquoi pas dans cette affaire qui nous intéresse ?

Antoine et Jules, habitants du 3ème étage droite. (Respectivement 60 et 17 ans)

Père et fils.

Antoine, papa de 4 garçons qu’il a élevé seul quand sa femme Guyette a fui le foyer conjugal. C’est un homme discret, réservé et timide, une force tranquille. Ses enfants lui sont très reconnaissants d’avoir fait de leur éducation une priorité. Il n’a jamais refait sa vie. Il aurait pu être rancunier, il ne l’est pas. Il n’a jamais rejeté sa femme, peut être parce que secrètement il l’aime encore. C’est un père courage. Il n’a jamais menti à ses enfants à propos du départ de leur mère. Il est un exemple pour eux. Il a pu leur dire : « Tu seras un homme, mon fils ».

Jules, l’ado de la famille, le petit dernier de la fratrie. C’est un garçon sportif. Il rêve de devenir comédien, sans doute une histoire d’hérédité. C’est un jeune qui aime la vie . Son papa lui a inculqué le minimum nécessaire pour être un bon citoyen. Son histoire personnelle l’a rendu plus fort, c’est un garçon courageux et volontaire. Il a des ambitions et il sait, il en est persuadé, il arrivera au bout de ses envies. Jules est un jeune attachant. Emilie et ses enfants Roméo et petit Jean l’ont adopté. C’est un peu une seconde famille pour lui.

Mais au fait, oui c’est moi l’auteur, je m’aperçois que je viens d’introduire des personnages qui vous sont encore inconnus. Ce sont les habitants du 1er étage gauche. Un jeune couple trentenaire et leurs 2 petits garçons. Vous en entendrez parler plus tard…..Patience…..

« La patience est une vertu qui s’acquiert avec de la patience » Alessandro Morandotti (un illustre inconnu)

Et je vous rappelle (pour que tout soit bien claire) que l’appartement du 2ème étage droite est celui qui est soi-disant inoccupé et qui est au centre de notre intrigue !!!!!

Au plaisir de vous retrouver bientôt,

L’auteur

Epilogue ( peut être….)

Cataclysme. Pas d’autres mots pour expliquer ce qui arrivait à Augustin. Au départ un cafouillage, un énorme cafouillage. Il était dans le caca. De belles canailles ces p’tits jeunes ! Ils lui avaient refilé le butin, lui promettant la grosse cagnotte, puis s’étaient carapatés. En cavale, les p’tits gars, plus de news. Montés dans la camionnette et byby dans la campagne profonde. Il ne restait plus qu’à Augustin de prendre le candélabre et d’allumer un cierge…Ils avaient sûrement capter un danger quelconque, avaient laissé Augustin dans son canapé, pauvre candide et étaient partis cahin-caha danser la carmagnole aux Caraibes ou au Cap-Vert.

Et lui, Augustin, pauvre caille, surnom que lui donnait sa compagne, caracolait comme un cabri en cage avec un grand besoin de câlins, de calmants ou de calories pour affronter ces cannibales.

Ils avaient carillonné à sa porte, il devait être midi trente, il était seul. Il mangeait ses pâtes à la carbo qu’il avait préféré au reste de cassoulet et se disait quel est le casse-pied qui vient me casser la tête pendant que je casse la croûte .

Enfin pour faire bref, ils ont débarqué avec leur carrures imposantes comme tout bon gendarme qui se respecte, mais pas pour une causerie entre amis. Augustin avait les jambes qui jouaient des castagnettes. C’était pas jour de casting pour la prochaine série à la mode. Il savait qu’ils ne débarquaient pas pour prendre le café, il n’allait pas se raconter de carabistouilles, Augustin !

Finies les parties de cache-cache, terminé les canulars, cap sur la réalité, tombée la carapace, descente dans les catacombes.

Adieu les rêves de bijoux à 24 carats, les cardigans de chez Dior ou les repas carnivores 5 étoiles.

Augustin avait le couteau sous la carotide, la carabine entre les omoplates et la camisole bientôt enfilée.

Inutile d’espérer de fumer le calumet de la paix, de partager un calendos ou un verre de calvados.

La maréchaussée avait débarqué dans son modeste cabanon, pas fini les pâtes à la carbo, carême en perspective….

– Mr Martin …..Augustin de votre prénom ? Avaient-ils demandé

– Oui c’est moi avait-il répondu d’un ton carrément trop assuré pour se faire rabattre le caquet juste après.

– Nous avons un mandat de perquisition Mr Martin.

Si Augustin avait été cardiaque, il serait tombé d’un seul bloc. Il n’avait plus de  carburant, plus de cargaison énergétique, le cargo naviguait à vide, une carpette, un carrefour sans voitures, une cascade sans eau, une casserole sans queue, un casino sans joueurs, une cavalcade sans chars, une salle de bain sans carrelage.

Un cauchemar.

Paris le 12 avril,

Cher Mr Picard Alfred Mr Picard,

Je ne sais pas si cette lettre, qui est pour l’instant un simple brouillon, vous parviendra un jour .

Je m’appelle Nadine. Mon prénom ne vous dira rien, je pense. J’ai exercé comme simple secrétaire dans le haut lieu de l’Administration des Finances Publiques. Je suis à la retraite depuis deux ans. Pendant 40 années, j’ai occupé le même bureau. Quand je me retourne, je me dis que ma vie aurait pu être moins étriquée, moins ordonnée, moins sérieuse. Je suis restée seule. Je n’ai pas fondé de famille.

Etait-ce le constat bien triste de ma vie en ce début de retraite qui m’a fait prendre la plume ?

Certainement.

Alfred, je peux peut être vous appeler Alfred, c’est toujours plus facile de s’exprimer par écrit, surtout lorsqu’on se donne la liberté d’expédier ou non le courrier.

Alfred, je vous ai croisé pendant presque 35 années .Vous occupiez un poste à haute responsabilité . Ma fonction ne nécessitait pas que je vous côtoie. Vous aviez votre propre secrétaire.

Quand vous avez été affecté, c’était votre premier poste.

Je vous ai tout de suite remarqué. Vous étiez jeune et peu expérimenté. Vous avez très vite eu la réputation de quelqu’un de très consciencieux, très professionnel et très exigent. C’est ce qui m’a plu chez vous.

Très vite,vous avez été apprécié pour vos compétences.

A cette période, je regrettais de ne pas travailler à vos côtés.

Toujours tiré à quatre épingles dans votre costume trois pièces, vous en imposiez. Vous étiez très discret quant à votre vie privée.

J’ai souvent espéré que vous viviez seul sans femme ni enfants.

Un jour, je vous ai suivi. Un jour, je me suis trouvée par hasard dans votre quartier, je vous ai vu entrer dans votre immeuble. J’ai poussé la curiosité à rentrer dans le hall. Je me suis penchée sur votre boîte aux lettres. Le souffle en suspension, j’ai lu : Mr Picard Alfred. Il n’y avait pas de Mme Picard ou de Melle Untel. Je suis sortie en courant avec la sensation de ne pas être à ma place.

Après, je pouvais vous imaginer dans votre lieu d’habitation. J’avais l’impression d’être un peu avec vous.

Pourquoi cette lettre ?

Je suis quelqu’un de très timide, même introvertie. Quand vous êtes parti en retraite, je m’étais promis de vous avouer ma flamme de vous parler. Mais je n’en ai pas eu la force. Je voulais que vous sachiez que vous ne m’étiez pas indifférent . Je voulais que vous sachiez que j’aurais aimé finir ce qui restait de ma vie avec vous. Je voulais que vous sachiez que depuis le premier jour où je vous ai vu que j’ai des sentiments pour vous.

Cette lettre est un risque que je prends. Mais j’ai envie de le prendre. Je suis prête. Je ne peux plus vivre dans l’incertitude.

Ma vie n’aura été faîte que d’alternance d’espoir et de désespoir. Peut être aurais-je vécu une autre vie si j’avais pu vous parler. Peut être aurais-je connu un homme avec qui j’aurais fait des enfants qui m’auraient donné des petits enfants.

Mais je n’en ai pas eu le courage. Je crois que j’avais tout simplement peur que vous me disiez non.

Maintenant, je suis prête pour entendre ce «  non ».

Plus j’avance dans mon écriture et plus je me sens prête. Cette lettre aura un effet libérateur quelqu’en soit l’issue.

Plus j’avance et plus je suis persuadée que je vous enverrai ce papier. Il le faut. Pour moi, pour ma vie à venir et pourquoi pas pour vous aussi.

Mes sentiments révélés pour vous éveilleront, qui sait, des émotions chez vous.

Ce qui était pour moi, au départ une ébauche, un brouillon va devenir une lettre à part entière que je vous adresse . Au fil de l’écriture, j’avais opté pour éliminer quelques phrases, je décide de vous livrer mes écrits tels quels, sans aucune censure.

Cher Alfred , j’espère de tout coeur votre réponse. Je l’accepterai telle qu’elle sera.

Mon adresse postale sera au dos de l’enveloppe.

Nadine qui vous aime.

Le Plan

Mon désir est de mettre du piment dans ma vie.

C’était après une réunion de copropriété. Elle avait lieu chez Mr Picard. Marguerite était restée pour l’aider à ranger, enfin c’était le prétexte annoncé. Ils avaient un peu abusé du cocktail préparé par l’hôte, responsable du syndic. L’ambiance avait été fort sympathique et la discussion était souvent revenue sur le problème à élucider : l’occupation ou non de l’appartement du second étage droite.

Marguerite flottait, l’alcool la mettait dans un état vaporeux, désinhibé sans qu’elle perde pied pour autant. Elle aimait cet état qui la rendait encore plus forte, encore plus sûre d’elle même.

Faisant des allers-retours entre le salon et la cuisine, les bras chargés de verres, d’assiettes à dessert et de couverts, elle observait en coin Mr Picard . Le cocktail faisait son effet. Il était détendu, tout guilleret, allant même jusqu’à faire de petites blagounettes. Marguerite jouait le jeu jusqu’au bout en riant à chaque fois.

Parce que Marguerite avait une petite idée derrière la tête. Cette idée lui était venu pendant la réunion quand il avait lâché , l’alcool aidant:

–  je n’ai pas forcément choisi cette vie étriquée , mon plus profond désir serait de rendre ma vie moins triste, plus intéressante. 

Je ne sais pas si les autres avaient relevé. La phrase s’était perdue dans le brouhaha des discussions. Mais Marguerite l’avait entendu et s’était dit que c’était l’opportunité.

Il fallait trouver le bon moment, mais sans trop attendre. Le rangement touchait à sa fin, Marguerite n’aurait bientôt plus de raison de s’attarder. Il fallait attaquer.

– Quelle drôle d’histoire quand même que ce qui se passe au second étage ?

– Oui, comme vous le dites c’est une drôle d’histoire !

– Tout cela semble incohérent, répondit Marguerite. Plusieurs personnes ont entendu des bruits alors que cet appartement est censé être vide !

-Oui, rétorqua Mr Picard, je n’en dors plus la nuit, il va falloir élucider l’affaire au plus vite.

L’entremetteuse allait se jeter à l’eau.

– J’ai vu quelqu’un entrait dans cet appartement.

La phrase était lancée, elle attendait la réaction de l’homme en face d’elle . C’était de cette réaction que dépendait la suite du plan. A ce moment précis, elle était angoissée, l’alcool ne faisait plus effet. Elle avait tellement envie de s’amuser, le désir de rendre sa vie moins monotone était tellement présent. Marguerite guettait les moindres signes venant de son interlocuteur : étonnement, stupéfaction, interrogation, indifférence, angoisse…..

– Quand ?

– Il y a environ une semaine de cela. Le matin, je partais travailler. En descendant l’escalier, j’ai aperçu un homme, de dos qui tournait la clef dans la serrure et qui s’est empressé de rentrer dans l’appartement.

– Mais pourquoi ne pas en avoir parlé ce soir?

Marguerite passa un coup de brosse à reluire.

– Parce que je voulais que vous soyez le premier à l’apprendre.

– C’est très intriguant continua Mr Picard à la fois stressé et curieux. Il va falloir que je mène mon enquête.

Marguerite sentait que l’homme à la vie étriquée commençait à renaître. Elle l’imaginait dans la peau de l’Inspecteur Maigret, pipe aux coins des lèvres, chapeau sur la tête, manipulant des dossiers, interrogeant des témoins, relevant des indices.

Elle en était sûre, cette homme là n’avait qu’un seul désir : rendre sa vie plus fun.

– Je sais qui est cet homme, balança Marguerite profitant d’un silence afin que sa phrase ait plus d’impact.

Un blanc, il y eut un grand blanc.

L’homme était resté comme figé dans une attitude qui aurait pu faire l’objet d’une moquerie : bouche ouverte, yeux écarquillés, bras tombant le long du corps, jambes légèrement fléchies, corps penché en avant.

Un benêt, un véritable benêt se dit Marguerite satisfaite de son effet et à la limite du rire incontrôlé.

Elle avait réussi son coup. Il était mûr, Mr Picard, mûr pour son plan.

– Comment cela, vous l’avez vu ? Je croyais qu’il était de dos ? Dit-il en bégayant.

– Oui, je l’ai aperçu de dos et un peu de profil. Marguerite faisait monter la pression. L’homme marchait à fond. Elle voyait bien qu’il prenait à l’hameçon. Pour une fois qu’il s’amusait !

– Et bien, dite moi. Il avait un air inquiet, espérant la réponse . L’aventure ne pouvait s’arrêter là. Maintenant qu’il y avait goûté !

– C’est Augustin, Mr Martin. Autre pavé dans la marre, autre attitude de benêt.

Un blanc de nouveau.

L’homme au costume trois pièces s’était assis. La réponse était tombée comme un couperet. Comment Augustin avait pu lui faire ça ? Pas plus tard que la semaine dernière ils avaient échangé tous les deux sur le sujet. Augustin se posait les mêmes questions que lui sans rien laisser transparaître.

Il sentait la colère montait. Un sentiment qu’il n’éprouvait que très peu.

Marguerite avait tout prévu : la surprise dans un premier temps, puis l’incompréhension et pour finir la colère.

On y était .

Elle choisit ce moment pour passer à la deuxième étape de son plan.

Elle s’assit à côté de lui sur le canapé, la proximité faciliterait les choses. Elle commençait déjà à s’amuser. Le désir de mettre du piment dans sa vie. Elle y arrivait. Un petit sourire de satisfaction à peine visible de l’extérieur pointait à la commissure de ses lèvres.

Elle avait installé un léger contact épaules contre épaules, il ne fallait pas brusquer son interlocuteur. Un contact nécessaire. Il était loin de se douter de son acte prémédité.

– Mr Picard, je suppose que cette nouvelle vous a blessé comme elle a pu le faire pour moi. Nous qui avions entière confiance en Augustin.

Il fallait jouer cette carte là, elle serait efficace, Marguerite le savait.

– Bien sûr que je suis blessé, on le serait à moins. Je ne le comprends pas. Pourquoi avoir menti de la sorte ? Et que cache-t-il dans cet appartement ? Le sujet doit être grave pour qu’il le tienne secret ? Peut être est-il en grande difficulté ?

Cette dernière phrase ne plaisait pas à Marguerite, mais pas du tout. Ne pas partir dans la pitié sinon c’est foutu. Ne pas le laisser s’apitoyer.

– Mr Picard, ne lui trouvez pas de circonstances atténuantes, je vous en prie. Il nous a menti, il a menti à tous les habitants de l’immeuble. C’est inadmissible.

Elle avait monté le ton, elle avait senti qu’il le fallait, elle était en train de le perdre et son plan avec.

– Oui Marguerite, vous avez raison. Mais qu’allons nous faire alors ?

– J’ai un plan.

– Un plan ? Vous m’intriguez.

– Nous allons l’obliger à parler.

– Mais comment ?

– Nous allons le prendre au piège.

– Ah bon !

Mr Picard avait les yeux qui s’ouvraient. Non pas de surprise, non, de curiosité . Le poisson était ferré. Il n’y avait plus qu’à tendre l’épuisette pour l’attraper.

– Mais comment ? Répéta t-il.

Il était impatient de connaître la suite. Ses yeux s’illuminaient. Son désir de changer de vie, de la rendre plus lumineuse, plus attractive se concrétisait.

Il avait trouvé un sens à son existence. Il avait hâte d’en savoir plus.

Nom de jeune fille ( mai 2021)

– Nom de jeune fille  Péronnet , ça se prononce pareil mais ça s’écrit différemment .

– Différemment de quoi ?

A ce moment là, l’interlocuteur vous regarde avec des yeux ronds pleins d’interrogation.

– Eh bien de l’os ! Vous lui répondez.

Bien souvent, les yeux ronds persistent. Il faut encore apporter quelques précisions avant que l’autre, en face, vous fasse un hochement de tête pour vous annoncer qu’il vient de comprendre.

C’est vrai que tout le monde n’a pas suivi de cours d’anatomie….mais tout de même .

Et puis il y a cette injustice, je me serai appelée Melle Tibia, pas de gros yeux ronds, pas de temps de réflexion, quasiment instantanément, la réponse arrive :

– Ah!oui , l’os de la jambe, comment ne pas s’en souvenir, il m’a si souvent fait souffrir.

Forcément, c’est un os qui se montre, qui est à fleur de peau, on peut le toucher, on peut l’effleurer , on sait qu’il est là et il nous le rappelle bien des fois.

Alors que son voisin, le péroné, placé à l’extérieur de la jambe, est un être fin, fragile, tout en torsion sur lui-même. Qui pourrait bien s’imaginer sa présence ?

Tout ça pour dire que lorsque l’on porte ce nom de famille une partie de sa vie, ce n’est pas toujours simple !

Et puis, pour terminer le cours d’anatomie, on oubliera pas de préciser que les yeux ronds interrogatifs reviendront quand on parlera de la jambe.

En effet, familièrement, on cite la jambe comme étant tout le membre inférieur alors qu’il faut savoir que cette dernière est comprise entre le genou et le cou de pied…..

Désolée de vous avoir imposé cette introduction un peu longue et un peu trop technique, mais vu mes origines, je ne pouvais pas m’en dispenser.

Par contre, si vous avez envie de vous enfuir en courant « prendre ses jambes à son cou » comme le dit l’expression, ne vous privez pas . Quoiqu’une fois vos jambes autour du cou, je ne vois pas très bien comment vous allez pouvoir faire. Ceci ne me regarde pas….

Vous pourriez également me dire  et vous n’auriez pas tort :

– ça me fait une belle jambe !

Je comprendrai. Mais je me poserai la question, sur quels critères estimez vous que votre jambe est belle ou pas ? Et en même temps, avoir une belle jambe c’est bien, le mieux serait tout de même d’en avoir deux….de belles jambes.

Admettons que vous n’attendiez pas la fin de mon introduction , faudrait-il encore que vous ayez de bonnes jambes pour vous enfuir ? Ce ne serait pas le moment de se dire :

– Je n’ai plus de jambes .

La situation serait alors dramatique. Comment partir en courant si les guiboles vous manquent ?

Je sens que vous allez devoir aller au bout de mon introduction !

D’autant que si vous faites partis des gens qui sont toujours dans les jambes de leur mère, vous allez avoir du mal à déplacer tout le monde….je veux dire : vous et votre mère…. Si peu qu’il y ait aussi toute une fratrie, cela devient alors quasiment impossible…

Ou bien vous décidez de prendre tout cela par dessus la jambe et tout ira bien….pour une jambe déjà. Après il faut réfléchir à une solution pour l’autre. Si peut que cette dernière soit une jambe de bois, alors là je ne vois qu’une solution, la prendre sous le bras.

Une fois tous les problèmes résolus, pensez à vous mettre en jambe et gare au croc-en-jambe qui serait alors mal venu.

Si vous réussissez à utiliser vos gambettes à bon escient, si vos flûtes vous portent loin de cette démonstration anatomique qui vous barbe, un conseil pour vous détendre, peut être un peu grivois, une bonne partie de jambes en l’air vous fera le plus grand bien…..

Danielle ( Péronnet de son nom de jeune fille)

Sur un air de Bel Canto ou la deudeuche à Bébert

Telle une cantatrice qui pousse sa chansonnette, la deudeuche de Bébert roulait à flot tendu, émettant de petits bruits de cithare modérato, des notes de rapp plus marqués et une mélodie de fond style contre-fugue digne d’un cours de solfège de haut vol. Son chauffeur n’avait pas le blues pour oser faire rouler ce morceau de taule perché sur ses quatre roues. En contre-chant de la mélodie principale, un méli-mélo d’instruments en tout genre répandait une musique façon jazz où se mêlait piano et contrebasse. Il flottait dans l’air comme une vieille odeur de gazoil et d’huiles brûlées.

Lancée à fond sur les petites routes de campagne, elle évoluait à cappella dans un mélange de swing et decornemuse.

Son chauffeur s’accommodait de ce qui lui passait entre les oreilles, la chorale des pistons était à son comble, les couplets s’enchaînaient, la valse du moteur s’écoutait en accord musette, les basses du système hydraulique évoluaient en arpège, Bébert était au firmament de son œuvre.

Bébert, le soprano de la débrouille, le ténor du rafistolage.

D’une vieille carcasse rouillée, il en sortait une Ferrari. C’était l’as du concert mécanique. Il savait régler la balance électronique comme personne. Les cuivres, les violons s’harmonisaient, la pédale wawa donnait le la. La partition était bien rodée, le chef d’orchestre imposait le rythme de sa baguette magique. Tantôt rock, tantôt folk, il embarquait l’engin dans une danse chaloupée dont seul le conducteur avait la clé. Ce compositeur du dépannage à la tête de sa philharmonie hydraulique imposait le tempo et donnait la mesure. Comme soufflant dans un trombone ou tapant sur les touches du piano, il écrivait son concerto, boite de vitesse, embrayage et suspension à l’unisson, en mode classique ou free jazz.

Comme celui qui tape dans ses cymbales au moment écrit sur la partition, Bébert savait quand il fallait mettre la tête dans le moteur. Ni en mode pop, ni en mode gospel pas plus en mode contemporain, à cet instant précis il lâchait la fanfare, il envoyait la batoucada.

Il aimait avoir les mains baignées dans le cambouis, il aimait ce moment au plus prés des odeurs d’huile et de carburant.

La deudeuche était à son apothéose, comme le pianiste qui termine son concerto dans l’église en tapant bruyamment sur son piano demi-queue, comme le percussionniste qui s’acharne sur sa grosse caisse, comme le chanteur d’opéra qui envoient ses dernières notes, comme le musicien qui reçoit son disque de platine ou comme le danseur de tango qui finit dans un rythme endiablé.

En cette fin de voyage, Bébert avait perdu toute audition . Aucun violoncelle, aucun accordéon, aucune orgue de barbarie ne pouvait atteindre son ouie, pas plus qu’une musique baroque ou encore moins une berceuse. Son acoustique était au plus bas.

A coup sûr un voyage en deudeuche n’était pas aussi reposant qu’un concert de harpe ou de guitare ou même une turlute dissonante dans une contrée Québecoise.

Mais notre chauffeur n’aurait échangé pour rien au monde sa machine infernale contre une carriole médiévale. Plutôt jouer du pipeau, du biniou ou de l’hélicon sur un air d’adagio !

Bébert était heureux. Il chantait à tue-tête. Pas besoin de trompette pour annoncer son arrivée. Il aurait pu danser la polka tellement il était comblé.

Le jingle de la fin avait retenti et comme à chaque fois, il avait des trémolos dans la voix.

Mais il savait que bientôt il reprendrait la route pour encore quelques bœufs et improvisations musicales sur des airs de boogie-woogie ou de bel canto et il savait que le chef d’orchestre qu’il était, avait encore de beaux moments à vivre en stéréo et allegretto.

Le chevalier Alfred

Alfred tenait la lettre entre ses mains.

Depuis combien de temps était-il resté là, dans l’immobilité, à lire et relire ces quatre mots qui lui faisait tant de bien : « Nadine qui vous aime ».

Alfred venait d’avoir 65 ans et c’était la première fois qu’il recevait une lettre d’une femme et c’était bien sûr la première fois qu’une femme lui avouait son amour. Alfred aurait pu hésiter entre l’incompréhension et le plaisir  du moment. Mais, là bizarrement, il ne se posait aucune question. Il lisait ces mots qui lui faisait du bien et tout cela lui suffisait. Il se sentait comme dans une bulle pleine de légèreté, isolé du monde extérieur. Il flottait comme en état d’apesanteur. Il avait laissé le monde réel à l’extérieur avec tous ses soucis et ses contraintes . Il était bien, comme dans un état de méditation. Il se sentait en paix. Son esprit s’évadait dans un état de rêverie qu’il découvrait avec délice. Il avait l’impression de planer au dessus de sa vie, de la regarder d’en haut comme s’il pouvait s’en extraire. Il ne sentait plus son corps, il était devenu indolore, ses tensions avaient disparu. Son costume trois pièces étriqué ne le gênait plus. Il s’imaginait en tenue d’été, déambulant sur une plage, les pieds dans le sable chaud, le visage baigné de lumière, l’esprit libre. Il ne se voyait pas dans les bras d’une femme, de Nadine en l’occurrence. Il ne s’en étonnait pas. Son manque d’expérience peut être l’empêchait de se projeter. Mais il ne s’en inquiétait pas.

Il était bien, très bien, comme peut être il n’avait jamais été.

Il était bien dans l’instant.

Il n’était plus enroulé dans sa solitude, enfermé dans son corps, triste, à pleurer sur sa vie.

Alfred vivait une renaissance .

Il allait avoir 65 ans et il renaissait.

Pourtant, il ne s’y attendait pas. Il s’était résolu à finir sa vie sans avoir jamais connu le bonheur.

Il marchait dans un grand champ de fleurs légères et colorées entouré d’oiseaux sifflotant au dessus de sa tête. Le paradis devait ressembler à cela. Il était entouré d’arbres immenses qui laissaient entrevoir de petits morceaux de bleu du ciel, l’odeur des sous bois et de la mousse encore humide lui titillait les narines, des biches et des animaux bienveillants venaient le saluer. Il courrait les pieds nus dans l’herbe fraîche, cette sensation nouvelle lui plaisait, lui donnait une impression de liberté. Il courrait à perdre haleine, à se vider de sa vie d’avant. Il découvrait la notion de plaisir, lui qui n’avait connu qu’ordre et devoir. Nadine. Il se l’avoue, il ne l’avait pas vraiment remarqué. Il la croisait tous les matins, certes, petit bout de femme qui passe inaperçu. Mais lui, petit rondouillard au gros nez et aux oreilles en feuilles de chou. Comment a-t-elle pu tomber amoureuse de lui ? Alfred redescendait doucement de son nuage. Ce voyage lui avait fait un bien fou.

Etait-il prêt à franchir le pas ?

Etait-il prêt à prendre la plume ?

Il ne le savait pas encore. Il avait besoin de réfléchir.

Une vie entière de solitude à se replier sur soi, une vie entière à refuser le bonheur.

Alfred voulait donner une dernière chance à sa vie. Il ne se l’avouait pas mais, dans son for intérieur, il avait peur. Il avait peur que son rêve s’arrête. Il avait peur de ne pas être capable d’aimer. Il avait peur de ne pas savoir comment faire à deux et de tout gâcher. Pour l’instant, il préférait attendre. Il préférait savourer ces moments de plénitude . Il était si bien, comme il ne l’avait jamais été. Comme un ado qui imagine son premier rendez-vous, il se plaisait à rêver de leur première rencontre. Il se mettait dans la peau du prince charmant qui part, sur son destrier, séduire sa belle. Il se sentait alors infaillible, sûr de lui, déplaçant des montagnes pour rejoindre sa bien-aimée.

Alfred était un autre homme.

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