Un dîner presque parfait par Françoise Macy

Un dîner presque parfait

Anne commence à sautiller d’un pied sur l’autre ; voilà bien une heure qu’elle est obligée de faire le point sur les derniers dossiers sous l’œil goguenard de son chef. Un sourire narquois se dessine lorsqu’il aboie : « Vous êtes pressée peut-être ? » Anne ne répond pas, ce serait lui donner trop d’importance et de joie. « Oui je suis pressée, stressée, énervée, chamboulée, tourneboulée Monsieur ! » a-t-elle envie de lui jeter au visage avec insolence !

Cela fait un mois qu’elle prépare dans sa petite tête d’étourdie, le dîner que son inventif de mari a proposé à son directeur. Elle a pris des notes : entrées, plat, desserts…. Fromage ? Pas fromage ? Avec salade ? Sans salade ? Laquelle ? Frisée ? Toute rabougrie ? Elle hait les repas avec des inconnus, quand il faut mettre les petits plats dans les grands, de surcroît lorsque ces personnes sont essentielles aux yeux de son époux. Elle ferait bien livrer, mais ce serait révéler au grand jour son incompétence !!! Alors, elle a cédé. Elle mettra sa toque, son tablier froufrou et sortira le grand jeu.

Dans son cahier de recettes, elle a relevé quelques idées. Et puis, si c’est raté, ils ne reviendront plus et en cela, c’est une bonne nouvelle. Elle a confié à son ami Charles ses appréhensions. Il est adorable et surtout, il est pizzaiolo !!! Il a proposé de lui faire la pâte à pizza qu’il déposera sur le siège avant de sa voiture.

Bien, il est vrai que comme dîner pour impressionner la cour, il y a plus sophistiqué, mais tout est dans la garniture, lui a dit Charles ! En ce moment, pendant qu’elle fait la danse de saint Guy, la pâte doit lever toute seule dans la 4L en cherchant la sortie. Anne n’en peut plus, elle a envie de sortir en hurlant des insanités à son chef de malheur ! Ses neurones tournent en boucle dans le concentré de tomates, les lardons et les poivrons. Elle sursaute lorsqu’il lui dit : « C’est correct, je vous libère, Anne »

Le gruyère râpé, ne pas oublier le gruyère râpé….

« Anne, vous pouvez disposer » postillonne à présent le directeur de l’agence. Elle susurre un « moules à la crème » et quitte le bureau. Le chef la regarde, interloqué !

Anne quitte l’immeuble et rejoint sa voiture sur le parking. Elle découvre la pâte à pizza, enveloppée dans un linge, déposée sur le siège avant, comme convenu. Merci Charles se réjouit-elle. Elle roule à tombeau ouvert, enfin selon les possibilités de sa « titine » jusqu’à son appartement. Petit appartement, une mini cuisine qui apprend la courtoisie dans un couple puisqu’il est impossible de se croiser. La politesse est de mise. Une petite salle à manger-salon, lieu privilégié d’un choix noir du doux nom de « Mischka » qui veut dire « souris » en russe. Jeu de mots ridicule en vérité. Ce soir, il n’y aura pas de musique pour animer le repas, tous nos vinyles sont rayés par ce matou qui n’a pas trouvé d’autres jeux que le bras de la platine. Anne chantera en cuisine, c’est son plaisir. En regardant plus attentivement ce lieu, elle réalise que c’est dans cet endroit pour lilliputiens qu’elle doit recevoir le duc et sa duchesse. Elle ne sait pas si rire vaut mieux que pleurer, pour l’instant, elle souhaite se laisser choir dans le canapé où le chat a dû se lover toute la sainte journée vu la quantité de poils qui le recouvre !

Direction la cuisine. Anne pense avoir géré parfaitement son repas. Le dessert, ce n’est pas son affaire, c’est le domaine réservé au pâtissier en bas de chez elle. Son cher et tendre rentre à temps pour mettre la table et préparer l’apéritif. Il trouve Anne en larmes « les oignons, chouine-t-elle en reniflant, je ne supporte pas les oignons »

  • Tu proposes quoi déjà en entrée ?
  • Des moules à la crème, la recette de maman
  • Ha ! Super, c’est délicieux, un plat qui devrait plaire

Lorsque la sonnette retentit, Anne a toujours les mains dans la farine, le tablier des années 50 cache un pantalon noir que la farine a malgré tout malmené. Elle soupire, grogne discrètement, essuie ses mains sur le premier torchon qu’elle trouve et se traîne jusqu’au salon pour saluer les invités. D’emblée, elle ne les apprécie pas : ils sont apprêtés, guindés, pas mon style décrète-t-elle. Le regard noir de son époux lui fait prendre conscience de son allure on ne peut plus négligée. Elle s’esquive dans sa cuisine, ferme la porte en s’excusant platement.

Enfin seule. Anne est bientôt prête, il ne reste plus qu’à assaisonner les moules à la crème. C’est une recette qu’elle maîtrise parfaitement ! Elle attrape une cuillère et goutte en soufflant. C’est un tsunami qui balaie tout sur son passage, gorge, estomac, intestins, tout ce petit monde semble vouloir sortir de ses entrailles et elle se met à tousser, prête à s’étouffer la gorge en feu. Elle descend une bouteille d’eau au goulot. La porte de la cuisine s’ouvre promptement et trois paires d’yeux la dévisagent, et dans un trio parfait, d’une même voix, les invités et son mari s’écrient : « tout va bien ? »

Anne hoche la tête et prononce avec difficulté un « oui-oui ». Elle reprend ses esprits tout doucement tandis qu’au salon, les langues vont bon train. Que s’est-il passé ? Elle a parfaitement suivi sa recette, une chose est certaine, c’est immangeable ! Il faut qu’elle comprenne pour sauver son entrée, alors, doucement, comme on avale une cuillère d’huile de foie de morue, elle porte une petite dose sur le bout de ses lèvres. L’alcool ! C’est cela, la préparation sent l’alcool fort ! A la vitesse de l’éclair, elle comprend. Elle s’est trompée de bouteille ! Elle a dû prendre la bouteille de gnôle au lieu de la bouteille de vin blanc sec. C’est la même couleur !!

Mon dieu, cela signifie que dans ma crème, il y a un quart de litre de lambic à 45° !!

Anne n’a pas le choix, il faut rattraper son erreur : délayer avec du lait, goûter, délayer, goûter, délayer, goûter et ainsi de suite. Ses yeux commencent à briller, ses joues rouges concurrencent le phare de la Teignouse, le feu a pris possession de son estomac. Elle se met à rire, hume l’alcool qui s’évapore avec délectation et elle goûte, elle goûte encore !! Elle chante en hurlant « à table » comme on le fait avec les enfants, oubliant que les invités y sont déjà depuis longtemps en attendant l’entrée. Anne est gaie ! Très gaie, quand elle s’installe auprès des convives. Elle rit sottement et bruyamment. Lorsque le directeur fait un compliment sur le plat, cela a un effet dévastateur sur Anne, qui est prise alors d’un fou rire incontrôlable. Elle débarrasse les assiettes en esquissant des pas de danse, un sourire débonnaire sur les lèvres, cligne des yeux en direction du directeur. Il reste muet, emprunté, gêné, un seul désir semblerait les combler, lui et sa femme : Fuir !!!

Anne rejoint sa cuisine, continuant sa valse et mettant les assiettes en danger. Elle a mis la pizza au four, elle doit être cuite à présent. Elle se souvient que Charles lui avait dit qu’il en faisait un peu plus pour qu’elle puisse proposer des petits pains tout chaud à ses invités. Anne avait considéré la chose inutile et avait tassé la pâte dans son plat, certes avec difficulté, mais elle y était parvenue. Anne regarde le stade de cuisson en ouvrant la porte du four !!! Décrire Anne à ce moment-là revient à assister à une pièce de Feydeau …. Anne est assise, la porte du four grande ouverte montre un spectacle burlesque inimaginable !! La pâte à pain a tellement levé qu’elle est sortie du plat, enveloppant de ses bras dodus la grille du four et présentant à son sommet un petit cratère de tomates. Impossible de partager la pizza sans amener la grille à table !

Anne pleure de rire, elle glousse, elle pouffe sans retenue. Le désappointement qu’elle voit sur le visage de son mari la désole….un peu ! « Je vais faire une omelette » suggère-t-elle en se tenant les côtes.

Ils sont partis !

Au moins, nous aurons le dessert pour nous tous seuls !

Son époux se laisse glisser au sol en riant. Ils dégustèrent la tarte meringuée au citron qui fut un vrai délice…

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