Conversation avec Albert. Par Régine

Pardon ?

Je vous entends si mal Albert ! Ne crachez pas dans les fils du téléphone de grâce !

Redites-le-moi s’il vous plaît, je n’ai reçu que des gazouillis…

Vous criez Albert ! S’il vous plaît, je ne suis pas sourd !

Du drôle ? C’est ce que vous me demandez ?

Si c’est pour vous payer ma tête Albert, baissez le volume !

Non, non Albert je ne compose pas des épitaphes pour mon plaisir. Rappelez-vous lorsque nous avons passé contrat, j’arrondis mes fins de mois, c’est tout.

Acquiescez,,. Acquiescez…

Des épitaphes drôles ? Vous vous moquez Albert ! Vous me connaissez suffisamment pour avoir remarqué que jamais je ne ris. Je ne connais rien à la fantaisie.

Je suis un taciturne Albert…

Oh je vous en prie, Albert, laissez- moi… Vous vous payez ma tête !

Non, il ne m’est jamais rien arrivé de drôle. N’insistez pas, je suis né gris, j’ai grandi terne et lisse et je termine mon parcours en écrivant des épitaphes. Elles portent mes couleurs, sombres, voyez-vous.

Ecoutez Albert, stop. Cessez de vous moquer. Ne me suppliez pas, je ne vous écouterai pas une seconde de plus !

Comment ? Vous vous payez ma tête !

Trois mille euros ? Là pour le coup je rigole Albert !

Trois mille euros, mille euros l’épitaphe rigolote !

Enfin Albert, un peu de sérieux tout de même, il s’agit de personnes décédées.

D’abord qui sont-ils ces gens ?

Morts naturelles ?

Des vieux vous dites… Parlez en plus articulé Albert ! Je vais finir par penser que vous avez bu.

Deux femmes… Un homme… D’ordinaire les hommes décèdent… Là n’est pas le problème… Vraiment Albert je ne pourrai pas. Je ne conçois l’épitaphe que grave.

Voyez-vous Albert, de ma vie je ne me souviens que de deux évènements qui m’ont arraché… J’ai du mal à prononcer le mot… Des rires. Peau de chagrin n’est-ce-pas…

Ne vous moquez pas ! Je vous en conjure.

D’accord, je vous le dis… Ma mère. J’accompagne ma mère qui va rendre visite à son amie. Il se met à pleuvoir fort, elle a oublié son parapluie. Sa coiffure qu’elle a mis tant de temps à échafauder va s’effondrer. Vous savez Albert, à l’époque, les dames utilisaient une quantité incroyable de laque. Imaginez la pluie là-dessus ! Ma mère a dans son sac un sachet de crêpes qu’elle vient d’acheter. L’emballage de plastique va faire office de bonnet me dit-elle.

Mais Maman, les crêpes ?

Qu’à cela ne tienne, nous voilà à l’abri du porche de l’église à boulotter les douze crêpes pour que Maman puisse protéger sa coiffure. Puis elle a enfilé le plastique sur sa tête et a continué dignement par les ruelles du village.

Vous ne riez pas. Je vous avais prévenu Albert !

L’autre évènement ? Vous m’épuisez ! Si cela peut vous convaincre de cesser de m’importuner avec vos idées saugrenues…

Pont Aven, la bibliothécaire. Je dois avoir une dizaine d’années. J’accompagne ma mère… Non Albert ! Je ne suis pas un fifils à sa maman ! Ma mère est de très bonne humeur. Nous entrons dans la boutique, nos livres à rendre… La bibliothécaire est assise à son bureau, ma mère entame la conversation. Pendant ce temps j’observe et je remarque très vite l’étrangeté du regard de la dame. Voyez-vous Albert, un de ses yeux disait merde à l’autre. Mince alors… Je ne sais que penser et je ne peux détacher mon regard de cette bizarrerie. Ma mère se tourne alors vers moi, je lui souris en me demandant bien comment elle peut bavarder ainsi. Moi je ne le pourrais pas, où regarder la dame ? Quel œil me voit ? Quel œil me parle ? Il me semble que si je devais lui adresser la parole, je regarderais en l’air …Ma mère doit deviner mon désarroi et je suis certain qu’elle rencontre le même problème que celui qui me préoccupe…Elle éclate de rire, franchement, ouvertement…Je la suis dans cette gaieté libératrice. Nous rions jusqu’aux larmes. La dame à l’œil qui dit merde à l’autre ne comprend rien et nous regarde sortir précipitamment. Une fois dehors ma mère me dit qu’elle est pressée, qu’elle a envie de faire pipi tant elle a ri.

Vous ne riez toujours pas Albert… Vous l’avez bien cherché… Je ne vous entends plus ?

Vous conviendrez que vos épitaphes… Même à trois mille euros les trois, n’y pensez plus. Ce serait pour moi une telle corvée !

Non, Albert, vraiment, sans façon…

Soyez aimable Albert, retenez seulement l’épitaphe qui me concernera, le moment venu :

« Je vous emmerde…

Je suis né gris et je meurs noir. »

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