Z’aristos. par Solange

Z’aristos.

Eblouie, elle était éblouie. Devant elle se déroulait la scène mythique qui avait fait la quête de sa vie de chercheuse :
Une colonie (si, si ,une COLONIE de Martin pêcheurs bâtissait un HLM ! rien de moins, un ensemble d’habitats groupés, creusé dans un tronc de tilleul, soudés les uns aux autres, pour étayer leur volonté de se cohérer (oui je sais ce verbe n’existe pas, mais bon il dit bien ce qu’il veut dire : cohésion, cohérence, ensemble…)

C’était une première ! Jamais ces alcédinidés piscivores (comme disait Marie Marie la scientifique fondue de ces bestioles) ne construisaient ensemble jusqu’ici !
Mais voilà, fini cette attitude d’individualisme, ces envols indépendants, ces flèches solitaires mordorées filant à l’oblique et trouant l’eau de la rivière, transperçant le malheureux poissillon naïf et ingénu d’un bec effilé comme une dague.
Le danger avait été trop fort : Il avait fallu se réunir, se serrer les coudes (si j’ose dire) se blottir les uns contre les autres pour y échapper.
Finie la liberté de pépier, chanter lyrique ou Jazz hot, tournoyer dans un rayon de soleil en se saoulant de « siii siii » aigus et joyeux et finir son ballet en piquant juste sous la surface, le reflet argenté d’un petit vairon aux yeux vairons, créant une onde ronde allant s’élargissant, effrayant la gracile araignée d’eau, affolant la nurserie de têtards dodus.
Depuis qu’une sombre famille de grands ducs aristos avait établi son QG de campagne dans le grand cèdre noir qui surplombait la rivière, c’était la guerre, que dis-je la guerre : le massacre l’apocalypse !
Pas un matin brillant de rosée, pas un de ces matins légers et joyeux qui appellent aux meetings aériens, sans qu’un martin pêcheur kamikaze, salivant à l’idée d’un amphibien tout frais craquant, croquant croustillant et remuant, ne surgisse des roseaux en une trajectoire sans faille vers un nénufar bleu, et finisse entre les serres d’un membre de la funeste famille des ducs…
-Salauds d’aristos, quand même ! se disait Marie Marie, vissée à ses jumelles.
Donc c’était la guerre, et les Martins pleuraient dans leur chaumière, seuls, car il est bien connu que les Martins comme tous leurs congénères piscicoles, sont des solitaires : « mon nid à moi, ma pêche à moi, ma compagne, quand j’en ai une, à moi et rien qu’à moi ! »
C’est là leur moindre défauts, à ces emplumés : Chacun pour soi !!!
Faire la plus belle pirouette, le plus beau vol plané pour épater la galerie et ces dames enamourées, là ils sont fort ! Mais de solidarité, point ! Chacun pour soi.

Et là, au fil des matins sanglants, un voisin à gauche, une couvée pas très loin disparaissait, à cause d’une immense ombre planante, qui telle un gros bombardier, surgissait à l’improviste, sans prévenir, pour réduire en bouillie le premier imprudent venu, tous becs confondus, tout ramage de quelque couleur qui soit ! ( mais les martins plus que les autres, car évidemment, le Martin est un met de choix pour le grand duc – salaud d’aristo- autant peut être que les ortolans qu’on savoure le nez sous un blanc torchon… )
La mésange bleuissait de peur, le rouge gorge s’enflammait de colère, et le serin ne l’était plus (serein) , quand à la bécasse, elle en devenait de plus en plus bête !
Ca devenait urgent, d’autant que la saison du coucou approchait et qu’on allait bientôt revoir des occupations illicites, peut être même des tentes sur la place de la république. Il faudrait alors faire très attention aux poulets.
Alors on décida d’une assemblée citoyenne chargée d’émettre des idées qui seraient reprises par l’ensemble des oiseaux après concertations, discussions, votes au scrutin majoritaire et autres appareils démocratiques.
On prit de lourds arrêtés : des consignes de silence, d’abord : plus de trilles joyeuses, de trompettes suraigües, il fallait la fermer. On inventa le masque obligatoire, et les autorisations circonstanciées pour les sorties.
Les étourneaux étourdis furent décimés. Les alouettes qui montent droit vers le ciel pour saluer le soleil furent fauchées au ras du sol.
On tenta des opérations de défense passive, à plusieurs : trois martins pêcheurs, sous une feuille de nénufar bleu, se risquèrent à une pêche clandestine… Mais ils furent vite dénoncés par un canard siffleur respectueux de l’ordre et des interdictions de sortie, et aussitôt bouffés par l’aristo !
Deux gobe-mouches, blottis sous une bogue de châtaigne, décidèrent de migrer vers l’autre rive, mais une si lourde charge rendait leur vol erratique et vite repérable ! Le Duc fonça !
De multiples actions furent menées, en groupe… On semblait avoir compris la nécessité d’agir ensemble.
Mais la famille duc l’avait également compris…
La lutte était inégale ! Trop forts, ces aristos, il allait falloir couper des têtes, mais on n’en était pas encore là.

Marie Marie, Notre scientifique, ethno sociologue des alcédinidés d’Europe, (et plus précisément des rivières du sud est du Vercors), en treillis couleurs forêt, immobile dans sa cache de paille, prenait des notes frénétiques sur cet épisode dramatique…
Elle avait une théorie, la Marie- simple, mais bon, les plus grandes découvertes sont souvent surprenantes de banalité !- :
« L’Union fait la force »
s’intitulait sa thèse, osé, non ?
Elle s’appuyait sur l’idée qu’à force de subir, d’être persécuté, décimé, abusé, tout individu en vient un jour à se dire que s’il n’était pas si seul, (cf. Chez les humains, les révolutions, les syndicats, coh lanta ou les clubs de pétanque…) s’il se groupait, se réunissait, unissait ses forces et ses idées, bref, dans le cas qui nous occupe, si les petits oiseaux se serraient les plumes, ça pourrait aller mieux !
On en voyait ici les prémisses mais ça restait pauvre et inorganisé.
Même le HLM en cours de réalisation commençait à être contesté, chacun voulant un dernier étage plein sud, avec balcon et isolation renforcée, et abonnement gratuit à TF1 (pour Coh Lanta !)
Et surtout, surtout, tous les essais tournaient court, car, la nature animale, comme la nature humaine reste bien mesquine, et supporte mal les héros. Foutue jalousie ! Et toujours l’individualisme qui reprend le dessus. Il faut dire que le péril était de taille, mais chacun pensait que ça tomberait sur le voisin…
Marie Marie enrageait, pestait contre ces cervelles d’oiseaux qui mettaient à mal sa théorie, qui- théoriquement- devait rendre meilleure la vie de chacun.
La conclusion de sa thèse virait à l’échec.
Alors Marie Marie s’énerva, se prit pour Dieu et sortit sa pétoire.

On entendit un gros bang qui fit se serrer les petits oiseaux les uns contre les autres, tandis que dans un gros nuage de plumes, un grand duc tout rôti tombait à pic dans l’onde limpide et claire.

Puis, elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie voyez vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit »

Sol


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