Se souvenir par Jonquille

Se souvenir

— Réveille-toi ! On arrive à la frontière.

Katia ouvrit les yeux. Combien de temps avait-elle dormi? Toute la traversée de l’Italie ?

Elle écarquillait les yeux, cherchait le poste de douane. Rien! Pas de poste de douane, pas de barrière non plus, et si deux ou trois uniformes traînaient, aucun signe pour leur signifier de s’arrêter. Un simple ralentissement et ils continuaient leur route.

Comme c’est facile, songeait-elle.

Elle se souvenait bien du moment où elle l’avait passée dans l’autre sens, cette frontière, il y avait si longtemps.

Elle était enfant alors et fuyait avec sa mère et sa petite sœur encore bébé. Cela faisait des jours que le vieux break Renault était devenu leur maison. Il puait l’essence, cela lui donnait la nausée même vitres ouvertes. Elles avaient voyagé par la côte, sur cette route coincée entre la mer et la montagne d’où parfois se détachaient des cailloux ou des blocs de roche qui s’écrasaient sur le bitume, ce ruban noir qui surplombait la mer, épousait toutes les sinuosités de la côte et fondait au soleil.

Il y avait eu des arrêts, nombreux, pour des contrôles. Des uniformes, des armes, des automitrailleuses, et même des chars. Elle s’en souvenait parfaitement. Elle se tassait sur son siège, tentant de s’y enfoncer, retenant sa respiration, comme maintenant, rien qu’en y pensant. C’était l’été, il faisait très chaud et elle avait toujours soif, mais il ne fallait pas trop boire, on devait garder de l’eau pour les biberons, car la durée du voyage leur était inconnue, dans ce pays chamboulé, déchiré.

Aujourd’hui son pays n’existe plus.

Ils venaient d’entrer en Slovénie, mais ils étaient encore loin de leur but. Elle voulait refaire le trajet, le même trajet, à l’envers, comme si remonter le temps était possible. Elle se sentait redevenir petite fille et pensait aux nuits toujours trop courtes, passées dans le break à écouter le chuintement des vagues qui léchaient la plage ou la grève dont elles s’étaient rapprochées, avant de s’endormir, du bruit des tirs réels ou rêvés qui la réveillaient en sursaut, de l’agréable fraîcheur de la nuit qui envahissait l’habitacle.

Romain gara la voiture. Il avait besoin de se dégourdir les jambes.

— Veux-tu conduire ?

— Je ne m’en sens pas capable. Trop de choses me viennent à l’esprit et se bousculent et me bousculent.

— Le thermos de café est vide.

— On en trouvera en Croatie, repartons vite veux-tu.

Slovénie, Croatie étaient des noms inconnus à la fillette de neuf ans. Son pays s’appelait alors la Yougoslavie. Il avait éclaté donnant naissance dans la plus grande douleur à de multiples pays dont les peuples parfois se dressaient les uns contre les autres pour d’obscures raisons. Quelles indicibles cruautés engendrent ces conflits !

En exil, sa mère adoucissait les nouvelles qui leur parvenaient. Elle parlait peu et quand la fillette posait des questions, elle voyait les larmes trembler au bord des cils. Alors Katia se taisait.

Puis il y eut le siège de Dubrovnik. On ne parlait que de ça à la radio. Des reporters s’y rendaient et parfois leur rapportaient une lettre de son père. Médecin, il était resté sur place, on avait besoin de lui. L’angoisse devint le quotidien de Katia et de sa mère. Même le bébé pleurait plus souvent alors qu’il était en bonne santé, contrairement à ce que faisait croire le faux dossier médical imaginé par son père avec la complicité d’un collègue genevoix, pour justifier le voyage de sa femme et de ses filles. Puis il n’y eut plus de lettre. Le noyau familial restreint était de plus en plus soudé. Aujourd’hui, à trente ans, elle éprouvait le besoin de retrouver son enfance avant de plonger dans la vie.

Midi approchait quand ils entrèrent en Croatie aussi aisément qu’ils étaient entrés en Slovénie, ce matin. Elle avait oublié combien la mer, les criques, les grèves encore sauvages, dessinaient de beaux paysages. Elle ne se lassait pas de contempler cette beauté naturelle. Elle avait hâte d’arriver maintenant.

Le surlendemain elle entra dans sa ville natale, avec le sentiment d’y être une étrangère. Des hordes d’humains envahissaient les rues, les boutiques. Plusieurs langues se mêlaient, résonnaient à ses oreilles. La couleur des pierres, la couleur des tuiles, le pavage des rues sentaient le neuf alors que cette ville avait plus de mille ans. Même les remparts étaient nets de traces. En cherchant bien, dans une ruelle elle découvrit des impacts sur une façade.Tout ou presque avait été effacé. La reconstruction avait gommé la souffrance des pierres, mais seul le temps gommerait celle des gens.

Elle ne reconnaissait pas cette ville. Elle retrouva la rue où elle habitait autrefois, mais ce n’était plus sa maison qui était devant elle. Cette maison était trop récente, reconstruite elle aussi et pas de rosier grimpant entre l’entrée et la fenêtre du salon.

— Grimpons sur la colline, là-haut habitaient mes grands-parents.

Prenant la main de Romain qui se tenait sagement en retrait, elle l’entraîna.

Le village était en ruine. Quelques pans de murs criblés d’impacts de tirs, près de s’écrouler, témoignaient de la présence humaine autrefois. Des moutons broutaient les touffes d’herbe sèche, poussée entre les pierres.

Ici on n’avait rien reconstruit , les hordes ne montaient pas sur la colline. Elle chercha l’ombre de l’unique arbre, s’assit sur une pierre, perdue dans ses pensées, les yeux embués de larmes.

Un petit morceau d’une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux. Il venait du platane. Elle s’approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main. Comme une bête. Son pied heurta, dans l’herbe, un morceau de bois pourri ; c’était le dernier fragment du banc où elle s’était assise si souvent avec tous les siens.

Cela sonna comme un adieu. Désormais elle pouvait s’en retourner.

Kerlaz, le 5 décembre 2020

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