Portraits par Anne Geffroy

Amédée avait fini par trouver la maison dont il rêvait. Pendant des années il avait vécu à
Paris, une fois en retraite son appartement l’insupportait, il s’y ennuyait, il souffrait de
solitude, plus de collègues de travail avec qui partager une soirée, et le peu d’amis qu’il
avait étaient partis depuis longtemps vivre en province. Quant à la famille c’était un vaste
désert.
Il espérait en quittant son 7ème arrondissement renouer avec des rencontres simples, un
voisinage bienveillant, et puis mener une vie tranquille en toute simplicité.
Sa maison se nichait dans une impasse d’un petit bourg dans le centre bretagne. Le grand
jardin ceint de hauts murs en pierre lui procurait un sentiment de sécurité. La maison était
vaste et claire. Il pouvait de la baie vitrée du salon profiter de la vue sur son jardin. Il avait
quéri l’aide d’un jardinier pour maintenir cet espace en un dédale de passages à travers
des buissons savamment taillés, donnant l’impression d’une nature sauvage. Cette vue lui
procurait un immense bien-être. Il y vivait seul. Chaque jour venait néanmoins Hector,
l’homme à tout faire. Il lui préparait des plats savoureux, il organisait les différentes tâches
domestiques. Ils prenaient souvent le temps de discuter de lecture, de musique, de
politique, autour d’un café.
Ils étaient devenus sinon réellement amis du moins des compagnons qui se trouvaient
bien ensemble.
Amédée avait pour passion la peinture, il avait réservé dans la maison une pièce qui lui
servait d’atelier. Il aimait à s’y retrouver seul avec toujours une toile en cours sur le
chevalet. Il peignait les visages de femmes, d’enfants, d’hommes en fonction des
rencontres qu’il avaient pu faire et dont il gardait en mémoire les traits. Il gardait fermée
cette pièce, Hector n’y mettait jamais les pieds. Ses oeuvres n’étaient jamais exposées.
Le mercredi, jour de congé d’Hector, il mangeait habituellement dans le restaurant du
bourg. Il y allait à pied et en profitait pour faire ses commandes à l’épicerie et à la
boulangerie.
Il affectionnait ce moment de douce tranquillité, saluer les passants, bavarder du temps
qu’il fait. Son regard était vif et pénétrant, malgré lui il scutait les expressions des visages,
il faisait son marché de portraits potentiels qu’il peindrait ensuite.
Ce matin, il s’arrêta devant la boulangerie, sur le trottoir une jeune fille était assise, une
boîte de conserve en guise de sébille entre les genoux. Elle chantait, Amédée, séduit par
la voix rocailleuse et accrocheuse laissant filtrer un peu de douceur dans sa finale, resta
immobile devant elle. Il ne remarqua pas sa tenue dépenaillée, ses longs cheveux
tombant sur les yeux. Non, il ne vît pas non plus les larmes qui lui coulaient sur le visage.
Ce chant, cette voix le faisaient frémir, elles atteignaient des profondeurs inconnues de
son être.
Il se reprit et lui dit « Mademoiselle votre chant m’émeut au plus haut point, je vous
remercie pour cet instant de bonheur »
Il souleva son chapeau, Amédée ne sortait jamais sans son couvre-chef, et s’en fût vers le
restaurant où il avait ses habitudes, gardant en lui cette voix qui lui donnait envie de courir,
de sauter comme une jeunesse revenue.
« Le plat du jour Monsieur Amédée ? »
« Oui Fernand, comme d’habitude »
Assis à table, Amédée déplia soigneusement sa serviette et la posa sur ses genoux, les
mains sur la table il patienta jusqu’à l’arrivée du plat. Soudain il vit la chanteuse entrer
dans le restaurant. Il la suivit des yeux, maintenant intrigué. Elle discutait avec le serveur,
le ton montait entre les deux. Amédée se leva et alla vers eux. « Puis-je Mademoiselle vous
proposer de vous joindre à moi pour déjeuner ? »
Le serveur grommela « Encore une qui sait profiter »
La demoiselle regarda Amédée « c’est vous qui m’avez écouté tout à l »heure, vous savez je
n’ai pas les moyens de payer, je voulais juste passer aux tables et demander quelques
pièces pour mon repas »
« Venez Mademoiselle, je vous l’offre, prenez le plat du jour, c’est du cassoulet, excellent »
« Fernand un autre plat du jour »
Dès qu’elle fût servie elle regarda avec gourmandise son assiette fumante et sans plus de
manières se mit à manger. Amédée continua son repas tout en observant la jeune fille.
Elle était penchée sur son assiette, ses cheveux noirs semblaient avoir oublié ce que
c’était un shampooing, ils tombaient sur son visage, elle les repoussait d’un geste brusque
de la tête. L’espace d’un instant il découvrait alors des grands yeux sombres, un petit nez
pointu. Elle mangeait goûlument « attention de ne pas vous rendre malade à manger si
vite, prenez un peu de vin ». Elle lui tendit son verre sans un mot, Amédée prît le temps de
lui préciser qu’il s’agissait d’un cahors de bonne facture, qu’il se mariait bien avec ce plat
rustique. Elle leva son verre en disant « santé » et avala une bonne lampée.
Quand elle eut fini et nettoyé son assiette avec une tranche de pain elle s’adossa à la
chaise « ah ce que ça fait du bien, j’avais faim »

  • Dîtes moi, que faîtes vous donc ici dans ce petit bourg, je ne vous y jamais vu, excusez
    moi si je suis indiscret
  • Un plan qui a mal tourné. Un ami, enfin je croyais un ami m’a proposé de le suivre pour
    du travail pendant la période des vacances, il connaissait une ferme qui embauchait pour
    la saison. Nous avons travaillé une journée et il en a eu marre et il est parti, j’y suis resté
    une semaine tant qu’il y a eu du travail. J’ai continué à chercher autre chose, en vain. Mon
    petit pécule a fondu et puis j’ai fait du stop et me suis retrouvée ici. Voilà rien de bien
    original.
  • Vous avez une voix extraordinaire, vous n’avez pas tenté votre chance dans ce
    domaine ?
  • J’aime bien chanter mais non je n’ai pas envie de me donner en spectacle, je suis
    quelqu’un de timide. Et puis ce que j’aime par dessus tout c’est la peinture.
  • Vous peignez ?
  • Oh pas vraiment, je n’ai pas les moyens de m’acheter le matériel, mais j’aime à me
    perdre dans la contemplation de tableaux. J’imagine le peintre dans sa posture, dans son
    élan vers ce qu’il va créer. Et parfois c’est comme si je m’y plongeais, comme si moi aussi
    je me trouvais dans le tableau. Etrange non ?
    Amédée réfléchit à peine avant de lui dire que lui aussi avait pour passion la peinture, que
    c’était cependant un jardin secret. Il peignait pour lui et n’imaginait pas ses oeuvres dans
    une galerie quelconque.
  • Vous savez lui répondit-elle, les peintures prennent une autre dimension sous le regard
    du spectateur. Elle deviennent joie ou tristesse selon le regard que l’on porte. C’est vrai
    qu’elles peuvent aussi dévoiler de l’intime du peintre, est-ce cela qui vous gêne ?
  • Peut-être oui effectivement que l’on ne veut pas dévoiler de soi, le peur de ne pas être
    compris ou que ce que l’on peint ait une autre portée que celle que l’on imagine.
    Mais dîtes moi, qu’allez vous faire maintenant demanda curieux Amédée. Si vous voulez
    nous pouvons aller jusque chez moi et je vous montrerai mes portraits.
  • Vous me faîtes vraiment confiance sans me connaître, j’en suis touchée. Mais je ne
    pense pas pouvoir le faire, la démarche de celui qui regarde est tout aussi intime et ne
    peut être faite sous les yeux du peintre, enfin c’est ce que je ressens. Mais je suis sûre
    qu’un jour je verrai vos peintures exposées et là alors je vous en parlerai.
    Elle se leva et remerciât chaleureusement Amédée de sa confiance. Elle devait partir elle
    avait prévu de continuer sa route.
    Amédée se sentait empli de joie, il avait réussi à parler de ses portraits à cette inconnue.
    Quelque chose c’était déplié en lui. Il était temps de regagner son atelier et peut-être
    prévoir une exposition.
    Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie
    ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids
    que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.
    Anne
    Décembre 2020

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