Le livre disparu (Pascale Bodin)

Avez-vous écrit ce livre ?

Oui.

Pourquoi a-t-il disparu ?

En effet, cette question interpelle autant les lecteurs que les critiques littéraires, les libraires indépendants ou les journalistes curieux. J’entends votre interrogation et votre surprise face à cette situation instable. Comment un livre peut-il disparaître ? C’est un objet matériel, palpable, que l’on peut tenir entre les mains, toucher, sentir, entendre et même voir. Et pourtant, il a disparu.

Je vais vous faire une confidence.

Lorsque j’étais enfant, j’adorais jouer sur le grand toboggan jaune à côté de chez moi. Je passais des heures à monter les marches en colimaçon et à user mes fonds de culotte sur le métal lessivé par les innombrables fessiers de gamins. Je répétais sans cesse ce jeu. J’avais fini par repérer chacune des bosses, chacune des trajectoires, chacun des sauts qui font mal à l’arrivée. Le parcours était ancré dans mon corps. Parfois, il me suffisait de penser au toboggan pour ressentir les impressions de glissade et de vent dans la figure qui faisait s’envoler ma longue frange.

Un jour, j’ai aperçu un jeune homme triste assis sur le banc face au toboggan. Malgré les recommandations de mes parents, vous savez « Tu ne parleras pas à un inconnu », je me suis rapproché. Sans un mot, je l’ai soutenu du regard. Un sourire est venu peu à peu illuminer son visage. Il a fini par me raconter qu’il travaillait depuis quelques jours pour un cuisiniste. Ce domaine le passionnait. De ses mains naissaient des espaces permettant de nourrir les gens, des espaces offrant des moments d’échanges dans les familles, des lieux où mandoline, charlotte et araignée se croisaient sans être louches. Il préférait avant tout l’odeur du bois à celle du formica à la mode.

Il m’avoua qu’il ne savait pas lire. D’où sa grande tristesse. Plus jeune, il n’avait eu qu’un atlas pour lui tenir compagnie, un atlas aux grandes illustrations colorées pour certaines ou en style hachuré pour d’autres. Il suivait les contours des pays avec son index. Sa sœur aînée lui avait raconté les noms et lu les quelques textes qui accompagnaient. Il rêvait un jour de voyager dans chacune des contrées dessinées. Un jour… peut-être… Lorsqu’il saurait lire.

Jusqu’à présent, il avait développé des stratégies pour cacher sa différence. Chez son ancien patron, il adorait être à côté de l’imprimante sous le bel escalier hélicoïdal trônant dans le hall d’accueil. Une machine somme toute banale dans une entreprise comme celle-ci, mais une machine qui l’intriguait car elle était capable de répéter sans cesse les mêmes graphismes, les mêmes tableaux, les mêmes chiffres. Une fois, dix fois, et aussi cent fois. Il s’était accaparé cette parcelle au grand étonnement de ses collègues. Il avait déjà l’allure d’une asperge avec une chevelure poil de carotte, il n’en fallu pas plus pour le traiter de tous les noms d’idiots.

Il m’a raconté qu’un jour, un collègue avait laissé traîner sur un buffet une religieuse au chocolat. Un gros chou dodu surmonté d’un plus petit, lui aussi recouvert d’un glaçage marron foncé luisant, recouvert de sapins de crème pâtissière. Le jeune homme est resté subjugué par cette pâtisserie qu’il n’avait encore jamais goûtée. Ce qui devait arriver arriva. Le petit chou s’envola. La dispute éclata. Les mauvaises langues se délièrent sous l’influence de cet événement. Telle une chorale dirigée par un mauvais chef d’orchestre, l’hystérie gagna les employés et le jeune homme fut congédié d’un coup de brosse. Ainsi, il s’est retrouvé dans de beaux draps. Plus de travail, plus de salaire, plus de motivation. Encore moins l’envie d’apprendre à lire. Que faire quand on est banni de la société pour sa différence ? Que faire quand personne ne vous aide à vous relever ? Que faire quand aucune bouée n’est lancée à la main qui appelle ?

Il a fini par trouver un petit boulot pour réparer les balcons. Il adorait travailler sur les façades des immeubles haussmanniens aux sculptures d’une autre époque. Il voyageait dans le temps, faute de voyager dans l’espace. Il mettait à l’honneur ses connaissances pratiques apprises dans les métiers du bois. Car, s’il ne savait pas lire, il avait développé une maîtrise manuelle extraordinaire et une mémoire auditive phénoménale. Il savait s’accrocher, persévérer. Il avait cette chance de croire en lui, telle une bougie sans cesse allumée pour guider son chemin. Il avait cette foi en l’humanité malgré les coups durs, les revers, les moqueries et autres railleries. Il ne pouvait pas tomber en panne, il ne pouvait pas se laisser abattre. Il encaissait les coups durs car il avait su rembourrer sa carapace. Il s’était battu comme un soldat au combat devant un ennemi. Cependant, son ennemi à lui, c’était son illettrisme. Alors que vous êtes en train de déchiffrer ses signes arbitraires composés de bâtons et de courbes pour entendre une histoire, lui ne voyait que des formes abstraites parfois agréablement disposées.

Il avait beau en coudre et en découdre, cette situation le handicapait énormément. Jusqu’à présent, il avait réussi à cacher, dissimiler, feinter, comme tant d’autres autour de lui qu’il avait fini par repérer. A force de balayer cette idée, celle-ci revenait de plus en plus imposante. Il devait ouvrir les yeux, il devait accepter sa différence pour en faire une force, pour lui apporter des pigments dans sa vie pour lui donner une couleur qui lui serait sienne.

Si je vous raconte tout ça, c’est que vous n’êtes pas sans savoir qu’un terrible accident m’a privé du seul globe oculaire fonctionnel que j’avais. Ma vie est passée de lumière à obscurité. D’un coup. Sans crier gare. Alors que je finissais mon dernier ouvrage. Terrible pour un écrivain de perdre ses yeux.

Pourtant, juste avant l’accident, je venais de retrouver par un surprenant hasard Charles le jeune homme dont je viens de vous parler. Après maintes péripéties, Charles a raconté avoir énormément voyagé à travers le monde. C’est en Inde qu’il a rencontré une institutrice française qui lui a donné trois beaux enfants et surtout le goût pour la lecture. A leur retour dans notre patrie, Charles a commencé à créer de drôles de machines. Des machines à lire pour ceux qui n’y voient rien.

Alors oui, mon livre a disparu.

Je l’écris à nouveau pour le partager à ceux qui lisent avec les doigts.

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