La peur des mots de Isabelle M

La peur des mots

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J’ai écrit un roman sur la vie des araignées. Il a disparu des rayonnages des librairies. Pourquoi ?

Notre nouveau président, élu en avril 2046, est instable. Il souffre de tout un tas de phobies. Désormais, les termes susceptibles de provoquer des phobies sont proscrits. Certains ont peur des escaliers ou des toboggans, ces mots sont donc censurés dans les livres, pour ne pas heurter leur sensibilité. Mais celui qui a peur des mots, n’aura-t-il pas bien plus peur des choses ?

Mes livres d’horreur ne sont plus édités même si mon imaginaire est loin d’être en panne. Mes ouvrages précédents ont été brûlés dans un autodafé, digne du roman Fahrenheit 451. Nous, les auteurs, nous étions dévastés, autant pour nos œuvres que pour les classiques partis en fumée. Les éditeurs sont également bouleversés ainsi que tout le monde du livre.

Nous comprenons la souffrance des personnes phobiques, moi même je suis nomophobe : j’éprouve une peur incessante de perdre mon téléphone portable. Au début, nous avons tenté de nous rebeller. Nous avons organisé des manifestations, avec moultes banderoles. Nous nous sommes attelés à nos machines à coudre. Nous avons sorti les draps des buffets et des armoires pour les accrocher à des manches à balai et y inscrire des slogans. Mais face à ce régime autoritaire, nous sommes impuissants.

Les lecteurs ont signé des pétitions pour le retour des ascenseurs ou des agoras dans les livres. Pour épargner ceux qui éprouvent la peur du vide ou le vertige, il n’est plus fait mention des montagnes ou même des balcons dans les textes. J’attends le jour où les balcons seront interdits à la construction. Et pourtant, il fait souvent beau. En tant qu’opposant au régime, je vis caché dans une cave. Combien je regrette ce temps où le soleil cuivrait ma peau, pigmentée par ses rayons. Je travaillais dans un transat, bien rembourré de coussins, sur mon balcon. J’y pianotais sur mon ordinateur portable, en sirotant un thé à la menthe.

De nombreux auteurs se sont exilés. Ceux qui sont restés écrivent sous le manteau, à l’aide de leur imprimante personnelle, ou se conforment aux nouvelles règles absurdes. Les moins réfractaires passent la brosse à reluire au président. Il expurgent leurs textes, lesquels deviennent rudimentaires et sans saveur. Ils ne s’exposent pas au caviardage.

Nombre de mes amis écrivains se sont reconvertis. Beaucoup ne souhaitaient pas s’expatrier, l’un est devenu cuisiniste, un autre vend des atlas et des globes terrestres. Je me suis improvisé pâtissier, dans la boulangerie d’une amie, mais mes religieuses sont si bancales, et mes éclairs si difformes que je vais sûrement passer à autre chose.

Je me dispute sans cesse avec les partisans de la censure, imposée par ce dirigeant foutraque. Ils sont en proie à une hystérie collective. J’espère avoir encore une petite influence dans ce pays, bien que j’y sois persona non grata. Il faudrait balayer ce tyran mais il a été élu démocratiquement. Je vais vous faire une confidence. Je sais que des dissidents préparent un roman chorale désopilant qui évoquera l’agoraphobie, la claustrophobie, l’hypocondrie, l’arachnophobie, la phobie administrative, la peur de l’avion, du ménage, de l’orage, des oiseaux, des chiens, des serpents, du vide, de l’obscurité, du sang, de rougir, de vomir, de devenir phobique.

Ils comptent le lire avec un haut-parleur devant le palais de cet autocrate.

Ce sont sans doute des idéalistes, mais s’ils réussissent, par le pouvoir des mots, à faire rire le despote de ses peurs, peut-être aurons-nous gagné une présidence moins totalitaire. Si le chef de l’état retrouve une parcelle de clairvoyance, nous pourrons republier des livres, dans leur version intégrale. Et peut-être en aurons-nous fini avec notre phobie de la censure.

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Isabelle, le 16 novembre 2020

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