Avez-vous écrit ce livre? DE F. Congar

Avez-vous écrit ce livre?

Oui

Pourquoi a-t-il disparu?

La jeune bibliothécaire qui m’interrogeait semblait désemparée et impuissante. Je m’étais présentée ce matin pour écrire une petite dédicace sur la page de garde de  « Vivre et se souvenir ou les mémoires des habitants de Ker-Joulle » et maintenant le livre était introuvable. J’étais agacée par le retard que prenait ce que je pensais être une bourde, une indélicatesse. J’avais un rendez-vous de chantier avec le cuisiniste et son équipe et je voulais être sur place lorsqu’ils déplaceraient le grand buffet. Il était prévu qu’ils le fassent descendre par lebalcon, l’escalier de l’immeuble était trop étroit pour le meuble massif et précieux. Cette empaillée me retardait ; je jetai, malgré moi, un œil sur les étagères, je soulevais l’imprimante, déplaçait la pile de magazines qui encombrait la banque de prêt en maugréant. La jeune femme, se tortillait les mains et, sans oser me regarder dans les yeux, bafouilla

-Je ne comprends pas, je l’avais posé en évidence, ici, hier soir, puisque nous devions nous rencontrer ce matin, quelqu’un a dû l’emporter sans nous prévenir.

Je ne voulus pas l’accabler outre mesure et nous convinrent de prendre un nouveau rendez-vous lorsque le livre serait réapparu. Je cherchais qui aurait pu s’emparer du livre sans avertir la bibliothécaire. Une groupie? Un aficionado? Je rêvais tout haut en rejoignant mon appartement. Après le départ du cuisiniste et de son apprenti je me replongeais dans l’incident qui avait émaillé ma matinée. J’avais, pendant une année d’immersion, interviewé et photographié les habitants de Ker-Joulle. J’étais entrée dans leurs maisons, dans leur intimité parfois, j’avais recueilli leurs confidences, leurs souvenirs, leurs espoirs. Je revivais cette enquête et, tout en continuant debalayer le sol de la cuisine et de brosser le carrelage sali par les grosses chaussures, passais en revue toutes les personnes qui m’avaient reçue. J’enlevais le drap posé  par précaution sur les étagères et le secouais dans le vent du printemps. Et si c’était un vol ; une personne mécontente de mon travail de collectage aurait voulu soustraire le livre? Je poussai le drap dans le tambour de la machine que j’évitais  de rembourrer, elle n’allait pas me refaire le coup de la panne! Je sortais un à un les livres, les bandes-dessinées et les atlas des grands cartons et les disposais à nouveau sur les étagères débarrassées de leurs toiles d’araignées. Peut-être était-ce Mère Sainte Cécile, la responsable de lachorale locale qui m’avait accueillie timidement sur le seuil de la maison qu’elle partageait avec trois autres religieuses. Elle regrettait de m’avoir parlé de ses doutes et du vacillement de sa foi? Elle était rapidement sortie de sa réserve comme si jamais encore l’occasion ne lui avait été donnée de dire sincèrement ce qu’elle avait sur le cœur. Elle m’avait confié des scènes de violences inouïes entre les jeunes nonnes pendant son noviciat. La toute-puissance d’une vieille religieuse tyrannique et influente engendrait des disputesfurieuses et des scènes d’hystérie menant à l’automutilation voire au suicide de jeunes sœurs. J’essuyais machinalement les verres poussiéreux avec un torchon de lin sans oublier l’énigme qui me préoccupait. Le coupable écornifleur devait être Jean-Jules, l’ancien commissaire-divisionnaire qui vivait à présent sur une parcelle de terrain qui ne lui appartenait pas. Il avait construit une cabane avec des palettes  et des plaques de fibrociment dérobées sur le chantier de la nouvelle cité. Il avait cousu entre eux les rideaux occultants fauchés à la salle du patronage et les avait accrochés pour camoufler les nombreux interstices de son logement. A l’intérieur, il avait, en guise d’escalier, posé le toboggan filouté dans la cour de l’école communale.  Le vol était inscrit dans ses gènes, il connaissait autant le côté pile que le côté face, puisqu’après avoir traqué des cambrioleurs pendant trente ans il avait imité leurs façons de faire, s’était initié à leurs combines et stratagèmes. Les gens du village et les édiles s’indignaient mais fermaient les yeux devant tant de grivèlerie. Jean-Jules était un personnage inquiétant, des cheveux jaune paille, comme pris directement sur la botte, des pigments bruns laissaient sur sa peau les traces des routes du globe entier qu’il avait parcouru dans les deux sens. Son appendice nasal ressemblait à un circuit de bicross et le charbon de ses yeux brûlait dans l’histoire sombre de sa vie. J’étais plongée dans les souvenirs de ma rencontre houleuse avec Jean-Jules lorsque mon portable émit la petite secousse me prévenant de l’arrivée d’un message. La bibliothécaire m’annonçait que mon livre avait refait surface et m’invitait à passer à la bibliothèque lorsque je serai disponible. Je souhaitais en finir autant avec cette énigme qu’avec cette dédicace et prenais aussitôt la route de Ker-Joulle. Le livre retrouvé trônait en bonne place sur le bureau mais la bibliothécaire était introuvable ; quelques lectrices, les yeux rivés sur les tranches des romans se déplaçaient en silence dans les allées. Je remarquai le mauvais état de la couverture de mon livre et m’interrogeais sur la mauvaise rencontre qu’il avait fait. L’air embarrassé et les joues rosies, la jeune bibliothécaire vint vers moi: 

« Nous avons retrouvé le livre, il a un peu souffert. L’étagère des nouveautés étant instable, il a servi d’étançon pour empêcher sa chute » expliqua-t-elle en tentant de sourire.

Mortifiée et confuse, je claquais la porte et disparus. 

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