Aucune copie ! par Anne Co

“Avez-vous écrit ce livre ?

Oui

Pourquoi a-t-il disparu ?”

– Il y a beaucoup d’instabilité en ce moment dans notre réalité. La magie sur Terre est très instable . Si je dois vous faire une confidence c’est bien celle-ci, mais je ne peux en dire plus, j’ai réalisé mon tour de magicien ; pour je ne sais quelle raison, tous les exemplaires de mon livre ont disparu avec lui, même mes prises de notes sur informatique, même ma copie originelle. J’ai voulu faire plaisir aux enfants et voilà où cela m’amène aujourd’hui, devant monsieur le directeur, à lui expliquer mon cas. Monsieur le directeur me regarde, son gros nez retroussé par la méfiance , le regard plein de suspicion.

– Je ne sais comment vous vous y êtes pris, Monsieur …., mais je ne dispose même plus de votre copie chez moi, effectivement, elle aussi a disparu.”

Il m’ annonce vouloir rompre notre contrat,, mon livre sur la magie ne se vend pas. Je ne suis jamais sérieux aux rendez-vous, je réponds bien trop rarement à toute proposition de signatures publiques. Entre deux joutes verbales, Madame l’assistante de direction frappe à la porte. Elle apparaît après invitation de monsieur le directeur. Son sourire est crispé, son regard de biche inquiet, tel un renard pris au piège, elle annonce d’une petite voix de souris que toutes les imprimantes du bâtiment viennent de tomber en panne. Elle n’a pu en sortir les documents voulus par Monsieur le directeur. Il me semble voir les oreilles de monsieur le directeur devenir rouge de colère. Elles auraient presque pu fumer d’elles-même. Je me retiens de ne pas rire. Il me jette un coup d’oeil encore plus noir que la fois précédente.

– Fichue machine ! s’exclame-t-il, aussi capricieuse que mes propres enfants!”

Il m’annonce vouloir envoyer le document par mail, me donne un second rendez-vous. Et je sors enfin de ce bâtiment de misère, retrouver un peu de lumière du jour. Le brouhaha de la rue me ramène à la vie humaine quotidienne. J’emprunte les escalators, m’engouffre dans les couloirs du métro, croise une chorale entonnant des comptines d’ Halloween. Je contourne le petit attroupement crée autour d’elle , d’enfants et d’adultes, rentrant mon coup dans le col de mon manteau. Je n’ose plus faire un seul geste de mes membres, sinon marcher. Ah, ces gamins ! À la fête d’hier soir, ils avaient été heureux certes et moi content de mes tours de passe-passe. J’avais même réussi à faire apparaître un lapin sur le toboggan dans le jardin des parents où avait lieu la surprise party des enfants. Hélas … J’avais déclenché -si du moins est-ce bien moi- un ensemble d’événements. Le cuisinier embauché à l’occasion, avait préparé un joli buffet de pâtisseries, avec décor original de circonstance, en ce jour d’Halloween … C’était fort réussi, sauf que le gâteau en forme d’araignée s’est animé. Sa pâte à gâteau se transforma en un corps avec pattes grouillantes de vie … les enfants d’abord rient puis paniquent, puis crient dans un mélange d’incrédulité et d’hystérie ., les adultes pensèrent à un joli tour de passe passe, un jour d’Halloween. . Moi je dû prendre ma cape de magicien, attraper tant bien que mal l’animal pour l’écraser. À mon grand regret. j’apprécie bien les araignées, injustement mal-aimées. Et ma cape, quant à elle, en fut durement secouée de dégoût. S’il n’y avait que cela … Au balcon de la maison, avait été accroché une pinata : un bonhomme en tissus que j’avais moi-même cousu et rembourré de friandises. Soudainement au clair de lune, je vis ses tissus mouvoir, les bras ballotter dans l’air, la tête tourner sur elle même… les enfants tout content, sans comprendre, s’en prirent à lui : le bonhomme hurlant de douleur, jusqu’à ce qu’il éclate sous les coups : les bonbons pleuvaient certes, mais pas que .. là les adultes commencèrent à se poser des questions, fallait-il en rire ou était-ce une blague de très mauvais goût ? Dans l’ escalier de la maison, éclata rapidement une dispute comme je n’en avais jamais vu lors d’un anniversaire, avec toute l’agressivité dont les adultes sont capables, au grand dam des enfants, qui se mirent à pleurer … Moi le magicien, je ne savais plus où me mettre, le cuisinier non plus d’ailleurs : devions-nous rester, ou nous enfuir à toutes enjambées ? Il y avait des phénomènes anormaux qui se passaient ici dans cette maison… Si nous avons été payé pour pigmenter la fête , visiblement, nous n’étions plus indispensables à cette fête étrange .. Ce fut là, ma troisième explication de la journée, la plus honnête possible, face au directeur du cabinet de magie. Ce même cabinet qui surveille, sanctionne, récompense, régule, tous les “vrais” magiciens de notre globe , notre planète terre. Car la magie existe de part ce monde et de part d’autres mondes. Je l’ai appris à mes dépends, par un jour de printemps, quand j’avais six ans. Ce n’est qu’à l’âge de 30 ans que le Cabinet me repéra , me contacta, me fit entrer dans un autre monde, le leur. Hélas pour eux, je n’arrive point à rentrer dans leurs règles, dans leur ordre, dans leur volonté de réguler la pratique de la magie. Ce n’est même pas une question de rébellion , je ne peux pas m’en empêcher, tout simplement : et puis je déteste les secrets, quels qu’ils soient. Un comble pour un magicien !

– Est-ce vous Monsieur le directeur du cabinet de la magie, qui avez fait disparaître mon livre ?

– Si nous en avions eu la possibilité, nous l’aurions déjà fait Non ce n’est pas nous, trop risqué ! imaginez ! un lecteur lambda tenant dans ses mains votre livre et tout d’un coup le livre disparaît. Remarquez, pour un livre sur la magie, cela aurait fait une belle promotion …

Je le regarde droit dans les yeux, remarque alors la pigmentation sur ses paupières, où s’y dessinent des fines arabesques noires …

– Quelle serait l’explication de ce pareil phénomène alors ?

– C’est la magie elle-même, qui se régule, quand trop d’interférence vient bouleverser notre monde.

– Mais les événements de la soirée ? Enfin, je n’ai rien fait de particulier pour en arriver là !

Types d’événements de plus en plus rares en ce monde, certes m’explique le directeur : certaines périodes de l’année ont toujours un peu d’ influence sur ma magie, ou bien est-ce vous-même qui avez de l’influence sur ces entre-deux-mondes?

Je balaie du regard la pièce où je me trouve, dans la pénombre, des murs au bois d’un noir profond, tous dénudés, sauf cette carte ; elle représente les continents terrestres sur laquelle une multitude d’épingles rouges parsemées ça et là; un sol presque invisible, une lumière presque irisée, et pourtant j’ai en face de moi un homme qui m’apparait aussi nettement que s’il avait été t éclairé par le soleil de midi. Je brosse alors du regard l’immense bureau du directeur, semblant disparaître de chaque côté de la pièce. Sur la table, un seul objet visible : un atlas en cuir rouge : sa couverture me semble tout d’un coup vivante, elle se soulève et s’aplatit comme pour respirer l’air frais de la pièce. S’il y a une inscription, ses lettres ne cessent de danser… je reconnais soudain sur la couverture vivante une carte de continents, mais point ceux de la Terre. J’entends vaguement le directeur soupirer, prononcer une phrase qui me remplit de colère plus qu’autre chose : – que va t-on faire de vous monsieur D.? Comme si je suis à ses yeux, un de ses subordonnés à gérer parmi d’autres, un problème parmi d’autres, simple pion à manipuler. Je n’ai jamais demandé d’être des leurs ! Il me met en garde : il y a des prisons dédiées spécifiquement aux magiciens récalcitrants. Cette phrase résonne désespérément dans mon crâne, la suite est confuse, je me retrouve je ne sais comment dehors . Autant j’ai démissionné de mon association spécialisée dans l’animation des fêtes, je me suis fait viré sans regrets de ma maison d’édition, autant il me semble impossible de me débarrasser de ce fichu cabinet de magie. Je marche, bouillonnant de colère, ignorant la multitude des gens qui se pressent dans la rue. Soudain je m’arrête devant une boulangerie La devanture offre des pâtisseries toutes aussi alléchantes les unes que les autres, et là, au milieu d’elles, une seule et unique religieuse au chocolat ! mon gâteau préféré, ma madeleine de Proust! Le hasard fait les bonnes choses. Je l’achète. Les papilles en alerte, je mords dedans, avec délice. La bouche pleine de chocolat, une petite parcelle de bonheur se rallume dans mon esprit. Et d’espoir. Allons ! je n’allais tout de même pas me laisser abattre! Il faut que je me ressaisisse ! Dans ma tête, un début de plan s’échauffe. Il me faudra être fort, plein d’imagination, stratégique, pour faire face à ce malheureux cabinet de magie. Retrouver un emploi ne me sera pas difficile, mais retrouver ma liberté individuelle, à un niveau plus acceptable, voilà qui me semblait devenir soudainement presque insurmontable … Effectivement … si j’avais su … Qu’aurai-je fait ce jour ?

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