Le phare au parfum de Rome

Le phare au parfum de Rome

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Samedi, vers seize heures, Pétronille et Gédéon bavardent, dans la cuisine rustique de leur maisonnette. Les deux époux sont attablés devant un café, lequel exhale une délicieuse odeur corsée. Gédéon gratte son crâne chauve, absorbé un moment par ses pensées. Il rêve de devenir un grand poète.

— Je suis fatigué du Beau, je vais chercher le Laid, déclame-t-il soudain, en agitant fiévreusement les bras.

Pétronille le regarde de ses yeux bleus porcelaine, l’air enjoué :

— Bonne idée, va chercher le lait, et n’oublie pas le vin.

— Le vain, très bien, ma douce, la vanité ça me connaît. « Vanitas vanitatum et omnia vanitas ». Le vain ça emplit des vers.

Pétronille acquiesce d’un signe de tête :

— Oui, le vin ça remplit des verres, Avec modération, comme on dit, récite-t-elle, sachant qu’elle prêche un convaincu. Des verres pleins d’eau, c’est mieux, ajoute-t-elle.

Gédéon, interloqué, reprend :

— Des vers plein d’os ? Oui, ça m’inspire. Ça rejoint la vanité, nous allons tous finir comme cela, de toute façon, un monticule d’os. Mais ce n’est pas très gai.

— L’eau ça ne rend pas gai, c’est connu ! balaie l’épouse. Cela dit, le vin, c’est une question de foie, il ne faut pas en abuser, surenchérit-elle.

— Tu as tout compris, ma chérie, c’est une question de Foi. Je crois en mes vers. Je vais en faire des chants, des chants sur le vain.

— Oh, le vin, ça fait chanter mais c’est mauvais pour le cœur, tranche-t-elle, commençant à s’agacer.

Gédéon prend la mouche à son tour.

— Qui te parle de chœur, je ne veux pas monter une chorale. Juste aligner des vers !

Pétronille se rassérène, énonçant calmement :

— Des verres ? Tu m’inquiètes, chéri, laisse tomber le vin et va chercher le lait.

— Oui, le laid ! « Des lais laids, sans délai », scande joyeusement Gédéon, sur le point de se lever de sa chaise. Il songe à récupérer les poèmes déjà couchés sur le papier, dans son bureau.

Tout à coup, les yeux de Pétronille s’illuminent.

— Que dirais-tu d’un far avec le lait, mon chéri ?

— Un phare inondé de laid ? Un phare laid, quelle merveilleuse image, mon ange, dit-il tandis qu’il se rassied comme touché par la grâce.

— Si tu veux, mon chéri. Le far, s’il est bon, peu importe son apparence.

— Imaginons déjà des vers sur le phare laid ! s’exclame Gédéon avec un air inspiré.

Pétronille s’étonne :

— Des verres sur le far ? Tu veux un far au parfum de rhum, mon amour ?

— Un phare au parfum de Rome ? Mais oui ma colombe, c’est ça ! Le phare de Rome ! Le fameux phare du Janicule, nimbé de nuages laids, s’enthousiasme Gédéon.

— Un nuage de lait ne suffira pas pour le far. Il faut y mettre un litre, presque, il me semble.

— Tu dis ? Presqu’île ? Mais oui, imaginons un phare sur une presqu’île ! Ou plutôt une île terrifiante.

Pétronille fait la moue, dubitative.

— Hum ? Tu veux dire que tu préfères une île flottante avec le lait ?

— Je sais ! Le grand phare de l’île de Sein, ce sera parfait, ne dit-on pas « qui voit Sein, voit sa fin » ?

— Tu as faim ? Pour nous deux, un petit far suffira, mon chéri, non ? Et ce n’est pas la peine d’aller si loin, on peut en préparer un, ici, même sans rhum. J’ai l’impression que tu es déjà bien exalté.

— Je te le dis, sans fard, toi seule comprends mon art, mon amour, lui confesse-t-il avec un geste d’affection.

— Sans far, finalement ? conclut Pétronille, un brin décontenancée.

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Isabelle, le 11 novembre 2020.

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