Gagné par Pascale Bodin

Victor n’en revenait pas. Le coeur battait la chamade sous sa salopette, les mains transpiraient, le
front et les dessous de bras aussi. Il relisait pour la trentième fois le petit papier orange qu’il avait entre les mains.
G A G N É !
Le message était clair : c’était lui l’heureux gagnant du voyage à Paris.
Comme chaque année, les enfants de l’école du bourg passaient chez lui pour les tickets de tombola.
Il leur prenait un ticket, au cas où comme on disait. Tout le monde espérait gagner le gros lot, mais
toujours il y avait un seul gagnant et la chance ne voulait guère de lui. Sa voisine avait pourtant
gagné un repas pour 4 dans un très très bon restaurant du coin. Alors, Victor avait acheté deux
tickets aux petits jeunes car il les avait trouvés fort polis. L’un des tickets avaient été tirés au sort à
la fête de fin d’année. Les enfants étaient passés ce matin pour lui apporter son gain.
Il avait gagné !
A lui la promenade en bateau mouche, à lui la descente des Champs Élysées à bord d’une 2CV
Charleston, à lui la tour Eiffel et le repas au 2ème étage avec vue imprenable sur la capitale, à lui les stars et personnalités du musée Grévin, à lui la journée à la cité des Sciences, à lui la visite de l’Arc de Triomphe, du Sacré Coeur et de la butte Montmartre, à lui la soirée au Moulin Rouge.
Victor réalisa soudain qu’il n’avait jamais quitté le Finistère. Il lui était arrivé d’aller à Quimper à la Préfecture, à l’époque où le services des cartes grises était ouvert au public et qu’il fallait attendre des heures et des heures pour récupérer le fameux sésame. Il lui était arrivé d’aller dans la grande galerie commerciale, ébloui par les éclairages puissants et les fonds musicaux, mais étourdi par la foule compressée courant et flânant.
Il était allé jusqu’à Brest, Brest même, car un copain était parti travailler à l’Arsenal. Il avait eu
l’occasion de découvrir cette ville portuaire, ces remparts parfois gris, parfois bruns, selon
l’ensoleillement, la rue de Siam qui était plus facile à descendre quand on avait déjà tout descendu,
le pont de Recouvrance qui vibrait aux passages des bateaux.
Il était allé dans les Monts d’Arrée jusqu’à Brasparts pour rendre visite à tante Ginette. C’était haut
et c’était loin de la mer, malgré la proximité du lac. Tout était vert, quand le soleil luisait. Sinon,
c’était gris de brume ou blanc de neige. Le centre Finistère était trop unicolore à son goût.
Il était allé au Cap Sizun avec des copains. La côte sauvage lui plaisait, surtout le ballet incessant
des oiseaux nourrissant les petits calés sur le bord des falaises. Le vent rabattait sans cesse sa mèche sur le mauvais côté, ce qui lui cachait la moitié du visage et lui chatouillait le nez. Les embruns lui dégageaient les narines. Un bon bol d’air iodé, il n’y a rien de mieux pour ravigoter un homme. Victor était habitué à la mer, les espaces infinis, les éléments qui dirigeaient la vie. Le soleil cuisant, les embruns brûlants, les vagues dérangeantes. Il côtoyait les animaux marins lorsque son bateau le conduisait aux Glénan. Dauphins, requins pèlerins, fous de Bassan, petits pingouins et phoques étaient de formidables compagnons de route. Victor avait racheté le bateau de Norbert et l’avait baptisé « Charles Marie » du nom de ses défunts parents.
Il posait ses casiers dans la Chambre, au coeur de l’archipel. Tourteaux et araignées étaient ensuite
vendus à la halle de Trévignon chaque jour que la météo le permettait. L’été, les touristes le faisaient bien rire quand les crabes leur pinçaient les doigts ou que les goélands frôlaient leurs casquettes trop neuves. Le moment le plus drôle était celui de la fiente coulant sur la jolie robe de madame ou parmi les frites du petit dernier. A la fin de la saison estivale, Victor était soulagé de ne plus entendre les questions un peu idiotes des vacanciers. Le calme revenait peu à peu, les goélands
pouvaient s’égosiller à nouveau.
Victor se rendit compte qu’il allait devoir faire ses valises et prendre le train. Il espérait partir de la
gare de Rosporden car il ne connaît pas bien celle de Quimperlé, encore moins celle de Lorient.
Pourvu qu’il n’y ait pas de correspondance à Rennes et que le train soit direct jusqu’à Paris.
Ensuite, comment fera-t-il ? Le stress apparaissait.
Pour les bagages, il ignorait quelles tenues emmener. Les bottes et le ciré seraient peu
recommandés. Cette pensée le fit sourire. Il lui faudrait aller à Concarneau dans l’un de ces
nouveaux magasins de vêtements pour acheter un pantalon et un pull. Il faudrait prendre rendez-vous chez Maryvonne pour rafraîchir sa coupe. Son teint buriné respirait l’air de la mer, ses cheveux clairs mettaient en valeur ses yeux bleu océan. Il garderait ses souliers bien habitués à ses pieds, cela lui éviterait les ampoules.
Victor commençait à se projeter. Il allait à la bibliothèque pour trouver des informations sur les
visites prévues. Il se renseignait sur les monuments principaux. Il regardait les images. Les gens
souriant devant la tour Eiffel, les visiteurs s’amusant pendant les expériences, les groupes suivant
religieusement leur guide. Peu à peu, Victor commençait à compter les jours avant le grand voyage. Un peu comme les enfants avant la venue du Père Noël. Quelle aventure ! Il serait à Paris dans 3 mois jour pour jour. Lui ? Victor ?
Il n’avait pourtant pas bien regardé le verso du ticket… : Escapade pour 2
personnes à Paris

Mari-Jo, 74 ans, Concarneau. Elle a vécu en Île-de-France, plus précisément à Asnières dans les
Hauts-de-Seine. Elle se souvient de l’avenue d’Argenteuil où elle habitait au 6ème étage avec
ascenseur, au-dessus de la boucherie Halal, devenue magasin de tapis d’orient, puis épicerie de fruits et légumes. A quelques pas, se trouvait la rue commerçante des Bourguignons puis la gare de Bois-Colombes qu’elle fréquentait tous les jours ouvrables pour se rendre au quartier d’affaires de la Défense. Trois quarts d’heure de train pour s’engouffrer dans la vie trépidante et professionnelle.
Trente quatre ans de ville pour s’engouffrer dans une retraite pétillante en bord de mer. Son défunt
conjoint étant originaire du Finistère, c’est tout naturellement vers la Ville Bleue qu’elle a jeté son
dévolu il y a 13 ans. L’annonce de Victor a fait resurgir des souvenirs, un petit manque, une petite
envie de profiter encore un peu de la capitale, peut-être une dernière bouchée avant de laisser le
gâteau à d’autres, saupoudré des odeurs et des bruits qui lui étaient quotidiens.
Jordan, 37 ans, Ergué-Gabéric. Cet homme au corps d’athlète est un chorégraphe formé au centre
international de la danse à Paris, à l’European Dance Developement Center aux Pays-Bas et à l’Art
du Mouvement Expérimental. Il cherche sans cesse des défis inédits pour laisser son corps
s’exprimer et inviter tout à chacun à cette formidable expérience. Il avait envie de retrouver les
sensations parisiennes, les vibrations typiques de la ville de Lumière. Il imaginait Victor engoncé
dans son vieux ciré jaune, mélange de force marine et de laisser-aller célibataire. Le challenge du
chorégraphe était de faire danser ce corps novice sur le Champ de Mars, sous les yeux de la Dame
de fer et des passants. Cela sera un sacré challenge.
Anne-Charlotte, 28 ans, Quimper. Après des études à Sciences Po, elle souhaite retrouver le rythme
de la vie parisienne, entre culture et terrasses, foule et joggeurs, brouhaha et espaces verts. Elle
aimerait revoir les bâtiments historiques de la rue Saint Guillaume et aussi jeter un oeil au chantier
place Saint Thomas d’Aquin où évolueront les prochaines promotions en 2022. Accompagner Victor
lui permettrait de transmettre ce qu’elle a découvert il y a quelques années et lui d’apporter un regard plutôt naïf sur la capitale. Anne-Charlotte est curieuse de cette aventure.
Albert, 71 ans, Saint-Yvi. Agriculteur à la retraite depuis quelques années, il continuait à donner un
coup de main à la ferme reprise par son fils Pierre. Les vaches étaient des reines. Albert les
bichonnaient : brossage, lavage, massage. Il leur proposait des balades dans les prés au gré des
ballades classiques. Il était convaincu que la musique adoucissait les moeurs des humains et des
animaux. Albert était fier de montrer la médaille de 1983. L’une de ses bêtes, au doux nom de
Marguerite, avait remporté le premier prix au salon de l’agriculture de Paris, dans la catégorie des
vaches laitières. Une semaine de festivités pour les agriculteurs, les animaux, les fabricants de
machines agricoles et les organisateurs. Le Télégramme et Ouest-France en avait fait leur une,
Albert était devenu une star à l’égal de Marguerite. Son amour des bêtes lui avait fait oublier peu à
peu le terrible chagrin lié au décès brutal de sa femme Thérèse. Les barrières ne s’étaient pas
baissées, le train de Rennes était arrivé, et puis terminus. Albert était toutefois partagé entre l’envie
de découvrir enfin la capitale et la crainte de prendre le train. Il comptait sur le côté sûrement
bourru de son compagnon de voyage pour profiter sereinement du voyage.
Tom, 20 ans, Rosporden. Il allait régulièrement à Paris. Pour affaires. Son petit commerce local
fleurissait, sa clientèle s’agrandissait. Il avait développé son réseau dans la région. Discrètement. Il
avait réussi à conquérir la confiance des uns et des autres. Son profil passe-partout apportait aussitôt la confiance. Sa jeunesse écartait la méfiance. Tom espérait que Victor n’aperçoive ni ses sachets d’herbes, ni ses barrettes. Une occasion en or de passer incognito.

A côté de lui, une femme âgée. Visage ridé, peut-être fatigué par le travail physique, peut-être usé
par les aléas de la vie. A-t-elle la soixantaine ? Peut-être. Difficile de lui donner un âge. Difficile de
lui donner un prénom. Elle serait de la génération des Annie, Catherine, Régine, Liliane ou
Françoise. Des bottines à lacets, des soquettes mi-bas qui ne cachent pas tout le mollet, un pantalon
en prince de galle dont l’ourlet du bas a déjà été rallongé. Un gilet bordeaux déformé, dont la poche
droite camoufle à peine un mouchoir brodé de petites fleurs. Un foulard rouge, rose, un peu des
deux. Un rouge à lèvres qui porte bien son nom car rouge il débordait. Des lunettes à double foyer,
avec une monture métallique marbrée gris-bleu. Des cheveux mi-courts, mi-longs, au ton auburn
décoloré et aux racines datant probablement de 4 mois. Elle était assise, les yeux rivés sur son
ouvrage, les doigts agiles tricotaient et détricotaient un semblant d’écharpe multicolore. Telle
Pénélope, elle attendait. Elle attendait. Mais, elle attendait quoi ?
Lola et Lou, 21 ans, Quimper. Elles étouffaient des rires de gamines en regardant leurs écrans de
smartphone. Les deux copines inséparables avaient envie de découvrir la capitale. Quelle aubaine
pour elles d’être tombées par hasard sur le journal. Elles profiteraient de l’occasion pour préparer
leur dossier d’études sur l’aménagement des villes fluviales, contrairement à leurs camardes de
promotion cantonnés sur Nantes ou Angers. Pendant ce temps, elles visionnaient les dernières
publications de Norman et Cyprien. Mais là, on n’a plus la « ref ».
Martin, 49 ans, Concarneau. Une asperge blanche d’1,91m, enroulée dans un costume bleu marine,
posée sur des souliers propres et chics. Les mains à plat près des genoux. Les épaule basses et en
arrière. Le menton relevé, l’épi rabaissé. Il fixait le mur face à lui, intrigué par la trace d’un ancien
tableau resté suffisamment longtemps accroché là pendant que la tapisserie changeait de couleurs.
Tout était calculé. Martin répétait dans sa tête les stations de métro de la ligne 1. Porte Maillot.
Argentine. Charles de Gaulle – Étoile. Georges V. Franklin Roosevelt. Champs-Élysées.
Clemenceau. Concorde. Tuilerie. Palais Royal – Musée du Louvre. Louvre Rivoli. Châtelet. C’est là
qu’il descendait pour rejoindre le cabinet de comptabilité de Monsieur Lotteau. Le code d’accès aux
bureaux étaient le 22-29, code inchangé pendant les 18 ans de bons et loyaux services du Breton,
comme un clin d’oeil au bout du monde. Au décès du patron, Martin était revenu s’occuper de sa
mère. Ligne 1. Le Lay. Malakoff. Jean Jaurès. Malakoff. Gare. Espace jeunes. Kerandon. Le saule.
Square. Maison Blanche. Keramperu. Martin n’empruntait plus cette ligne depuis que sa mère s’était envolée pour le paradis des mamans. Or, Martin voulait encore se rendre utile. Victor aurait
forcément besoin de ses services pour se déplacer dans une ville aussi grande que Paris. Martin
serait son guide.
Josiane, 55 ans, Elliant. Elle venait d’envoyer un énième message à sa fille Juliette. Belle comme un
ange, sa fifille avait l’âge du mariage. Si intelligente. Si jolie. Mais ça, elle l’avait déjà dit. Josiane
radotait un peu. Sa fille était d’une splendeur irréprochable. Un teint parfait. Un sourire idéal. Des
yeux brillants. Comme elle. Sa brillante fille avait une situation professionnelle enviable. Et son fils
Yanis, adorable beau gosse intelligent, était un coeur à prendre. Le gendre rêvé, bien élevé, poli,
serviable. Une jeune fille bien éduquée lui conviendrait. Josiane avait promis de lui suggérer
quelques connaissances. Peut-être faudrait-il qu’elle arrange des rencontres lors d’une fête. Comme
elle l’avait fait pour Juliette il y a quelques années. Voilà que Mimi son bichon blanc commençait à
tirer sur sa laisse. Son petit trésor n’avait guère l’habitude de traîner dans des endroits comme ça.
Josiane voulait pourtant que la petite chienne découvre du pays. Les voyages forment la jeunesse,
comme on dit. Il faudra qu’elle demande au monsieur comment régler les places supplémentaires,
peut-être qu’un forfait famille est envisageable. En effet, Josiane ne se voyait pas partir sans Juliette, ni Yanis et encore moins sa Mimi.
Georges, 68 ans, Névez. Il est retraité de la marine. Et veuf. D’habitude, c’est plutôt les hommes qui
partent avant leur femme ; là, c’est comme ça. La mer et les bateaux le lient à Victor. Georges espère que le gars ne sera pas trop bavard. Il n’aime pas les gens embêtants.
Adeline, 67 ans. Ex-directrice artistique à Paris, elle passait toutes ses vacances, et aussi certains
déplacements professionnels, à voyager à travers le monde. Nombre de capitales étaient à son actif.
Toutefois, elle préférait partir seule. Un pays, un point de chute, un sac à dos. Le reste est organisé
au jour le jour sur place avec les locaux et les opportunités. Elle s’est déjà retrouvée dans des coins
perdus et extraordinaires, seule dans un gîte avec vue sur le Chimborazo Ecuador, point culminant
de l’Équateur, ou hébergée dans une famille péruvienne à Iquitos sur l’Amazone, ou dans
l’orphelinat de Pattaya en Thaïlande. Elle s’est déplacée en fourgonnette parmi les noix de coco, à
dos de dromadaire ou éléphant, ou dans des trains de l’extrême, selon les moyens locaux.
Aventurière elle était, aventurière elle resterait. Elle avait envie de partager son expérience avec
Victor.
Bertrand, 31 ans, SDF. Sans domicile fixe et sans difficultés financières. Bertrand avait vendu ses
appartements en région parisienne pour alléger sa vie et revenir à l’essentiel. Il logeait au gré des
petits boulots qu’il trouvait. De l’huile de coude contre un lit et un repas. Il avait traversé la France,
découvert des coins insoupçonnables et des gens authentiques, comme Pierre forgeron héritier de
plusieurs générations au Crest dans le Puy de Dôme, Gaspard et son château en chantier depuis plus de 20 ans sur les rives de la Loire, Catherine et Christian éleveurs de chèvres à Saint-Bonnet-sur-Gironde, Simon tailleur de pierre pour la cathédrale d’Amiens. Bertrand avait envie d’une
parenthèse dans sa vie. Un petit saut dans le passé.
Roseline, Jacques, Hugo, Sylvaine, Marina … Hommes, femmes, jeunes hommes, jeunes femmes,
tous se regardaient sans essayer de se voir. Concurrents d’un jour.
Victor avait réuni ce petit monde au café du coin pour choisir qui irait à Paris.



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