Boum

Sans titre-1 copieMa case, le Système
Crois-tu pouvoir vraiment m’identifier en fonction de ce que je t’aurais dit de moi ? Oui, certainement, nous avons tous cette fallacieuse capacité !
Encore une fois : si je devais me présenter à toi, serais-je vraiment qui je prétends être ? Ah, oui, c’est vrai, j’y pense, il y a les tests de personnalité pour garantir que je ne te trompe pas… Ah poésie de la modernité !
Si je devais te dire : « je suis ci, je fais ça, je vis là », je me mettrais dans une case. Et dans cette case, il y aurait certainement d’autres individus partageant les mêmes caractéristiques que moi. Je me serais alors transformée en un objet statistique, une hallucination, un personnage de synthèse.
D’autre part, plus j’ajoute de caractéristiques à mon personnage, plus je m’éloigne des autres dans l’espace, jusqu’à les perdre de vue et me retrouver seule dans une case lointaine, à la dérive.
Alors, pour ne pas trop m’éloigner dans le noir espace, je me bride moi-même, je ne me décris qu’en partie, qu’en superficie, je garde le reste pour moi. La peur du vide sidéral me pousse à regagner une case peuplée. Alors, je commets l’assassinat du moi, je me contrains à un personnage, je m’y enferme. Il me représente, me stabilise. Et dans la case douillette, en forme de piège, je me blottis, je me dorlote puis je me débats, je tape sur les parois en vain.
En matière d’identité, il y a ceux qui se contentent de peu et qui ont tôt fait de me caser. Et les cases de premiers niveau sont celles dont on sort le moins facilement, voir dont on ne sort jamais : le sexe, la couleur de peau…
Et puis, moi-même, est-ce que je ne me trompe pas en me décrivant ? Suis-je vraiment objective, est-ce que je traduis bien la réalité ? Non, car j’ai des stratégies plus ou moins conscientes de protection, d’évitement.
Vais-je te dire ce que je vaux en bien ? J’aimerais pouvoir le faire, mais j’aurais trop peur que tu me remettes en question. Que tu me fasses douter de ce que je sais apprécier en moi. Et que ces choses que je crois bonnes en moi et qui sont mes piliers, pas toujours très solides, me fassent défaut, se dérobent et qu’il ne reste plus rien pour me soutenir.
Vais-je te dire ce que je vaux en mal ? Non, car je ne vais pas m’exposer sciemment à l’opprobre publique.
Je ne suis pas sûre d’avoir les mots, le vocabulaire pour décrire qui je suis. D’ailleurs, d’où viennent les mots, qui les a sélectionnés, mis dans le dictionnaire ? Dans quelle mesure contraignent-ils ma manière de me décrire, de m’envisager ?
C’est ainsi que j’ai désappris à communiquer car je ne souhaite pas me mettre en case.
Si je te dis où j’habite, ton cerveau va regrouper tout ce qu’il connaît de cet endroit véritablement ou symboliquement et va en déduire tout un tas de conséquences que je n’imagine probablement pas. Et alors, je perdrai mon identité.
Si tu me demandes quel est mon métier, je cèderai probablement car j’ai été bien élevée. Mais je préfèrerais te répondre par trois beaux cris de bêtes jaunes. Non parce que j’ ai honte de mon métier, mais parce que je souhaite rester moi-même, quelque chose de plus qu’une travailleuse ayant certaines compétences. Je souhaite ne pas éveiller de fantasmes en toi. Je ne veux pas me projeter en toi, me juger par tes yeux supposés, par toutes mes idées préconçues, tout mon système de valeurs que je suppose être tiens aussi. De plus, je sais que, plus un métier est utile, plus il est dévalorisé socialement en termes de salaire, de reconnaissance, d’appréciation positive. Ton jugement serait probablement entaché de partialité.
Je crois savoir que je me trouve à une certaine position géographique relativement à la planète qui me porte et à une certaine date dans l’Histoire. Je sais que je n’étais pas avant et que je ne serai rien après. Je connais mon corps, son enveloppe, sa peau, ses orifices. Je ne connais pas son intérieur, c’est son affaire… quoique je sente certains de mes organes et des douleurs. Ma position dans le temps est plutôt une source de regrets du passé et d’appréhension de l’avenir. Quant au présent, il est et il n’est pas facile de le changer.
2020/04/21 2 / 2
Je ne te dirai pas comment je m’évertue à supporter l’état des choses. Comment ma volonté me porte et mes représentations me guident car je n’y comprends rien. Je ne te dirai pas comme le monde pèse son mon corps et mon esprit. Je crois que, si tu es comme moi, tu comprendras ce qui m’accable.
Je ne te dirai pas quelles choses je fais à longueur de temps, jour après jour, ce que je fais pour subsister, pour ne pas sombrer dans le rien, quel aiguillon me pousse, me pousse vers le gouffre, au bout, vers cette horreur indescriptible, inconcevable, toujours plus proche.
Je ne te dirai pas si je suis seule ou entourée car oh-là, la société m’a déjà truffé la tête de ce qui est bon et mal à ce sujet et je n’y ai pas trouvé mon compte.
Dire qui je suis me mets en colère, me frustre, me limite. Je voudrais être autre chose, ceci, cela. Je voudrais pouvoir avoir l’énergie de changer. Mais non, je suis là, là où les circonstances de la vie m’ont menée, me mènent et me mèneront. A chacun son parcours singulier, sa case à soi.
Entre ceux qui me disent que je ne suis rien et ceux qui cherchent à me mettre dans une case, je dis bas-les-pattes ! Vous n’avez aucune raison de savoir qui je suis car moi-même je ne le sais pas. Alors ne vous avisez pas de présumer quoi que ce soit à mon sujet.
J’ignore en effet l’origine de mes motivations, de mes actions, elles sont respectivement là et adviennent. Je pense m’être/avoir été modelée il y a fort longtemps. Un temps dont je ne me souviens pas. Le modelage s’est poursuivi par la suite mais l’essentiel était déjà en place. Les finitions sont superflues.
Je n’ai pas intérêt à me décrire « en gros ». Tu aurais une certaine chimère en tête pire encore que celle que je me forme à mon propre sujet. Comme toi, je classifie parce que je crois que c’est plus rapide, plus efficace, plus économe que de prendre son temps à découvrir les diverses facettes d’un individu notamment par ses productions artistiques.
Dans ce monde qui va à cent à l’heure et où l’information et la désinformation surabondent, je veux pouvoir lutter contre la tentation réductrice de circonscrire une personne dans un caractère par diverses caractéristiques socialement reconnues qu’elle présente. J’ai trop aiguisé ma capacité à reconnaître les autres selon des critères sociaux simplistes et j’ai remisé ma faculté à sentir et saisir intuitivement l’essence des choses et des êtres. Je suis devenue autiste. Et j’ai bien été aidé par le Système.

 

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