Pascale

PAZ ET KAL
Paz et Kal habitaient sous le même toit : une petite hutte ovale et bien solide, une immense
calebasse faite d’os, de peaux animales colmatée de poils, de boue et de sang, qui les
mettaient à l’abri de chocs et accidents éventuels. Au centre de leur cabane poussait un arbre,
un magnifique manguier au tronc robuste et au feuillage opulent.
Paz se sentait en sécurité et rassuré dans ce cocon solidement arrimé à cet arbre costaud. Il
était installé là pour l’éternité ou du moins la durée de sa petite vie, réconforté par la force de
l’arbre.
Cet arbre était une partie essentielle de son identité : il était né à son pied, à l’époque des
premiers bourgeons, lorsque ses racines s’employaient laborieusement fouiller le sol pour s’y
ancrer et ne gondolaient pas encore de leur prolifération massive le sol de la cabane. Il était
attaché à ce bout de terre partageant avec son arbre et Pat la terre sous ses pieds, admirant le
vaste ciel à travers les branches et tutoyait les dieux en haut de la cime arrondie. Le manguier
était son marchepied pour l’immensité. Il lui apportait la fraîcheur de son ombre pendant les
rudes saisons chaudes, nourrissait son quotidien de ses gros fruits juteux, abritait le chant
mélodieux des oiseaux, retenait l’eau de ses feuilles et ses racines pour lui permettre de
cultiver un fructueux petit potager de subsistance et fournissait le petit bois nécessaire à son
feu quotidien. En échange Paz prenait bien soin de son arbre, portait des seaux depuis le
fleuve lointain pour étancher sa soif, surveillait les parasites susceptibles de creuser son tronc
en mortelles galeries, apportait du crottin pour amender le sol, taillait les branches mortes et
collectait les fruits pourris pour éloigner les mouches voraces.
La journée finie il enlaçait de ses bras son fût rêche, sentait palpiter la sève et murmurer les
feuilles. Sa vie était ici ! Au pied de son arbre il vivait heureux.
Kal ne rêvait que d’évasion et de mouvement. La présence obsédante de l’arbre pétrifiait sa
vie. Elle aurait espéré aller plus loin, ailleurs, n’importe où, arpenter le monde, vivre
autrement. La lente anesthésie infligée par le manguier rétrécissait l’horizon et la conduisait
tout droit vers la mort par endormissement.
Elle aspirait à la frivolité des découvertes, aux passages éphémères dans des lieux exotiques,
souhaitait des rencontres fortuites sans lendemains, des successions d’émerveillements,
l’extase des îlots paradisiaques, les nuits grouillantes de promesses, les parfums entêtants et la
connaissance universelle.
Cédant aux charmes des sirènes, un jour que Paz s’était absenté, d’une hache rageuse elle
brisa la chaîne qui l’arrimait à l’arbre et sectionna la plus belle branche pour y creuser sa
pirogue. Puis avec audace elle s’élança à l’assaut du vaste monde et partit voir ailleurs si elle
y était…
Tout semblait si facile lorsqu’on ne fait que passer. Rien ne lie, rien ne retient, rien ne
contraint, la vie est sans limite. Jouissant de la liberté de n’être qu’avec soi, sans rendre
compte, Paz ne craignait pas la solitude du vagabond. Toute une terre à explorer, sa vie n’y
suffirait pas. A quoi bon stationner lorsque la vie ouvre grand les portes de la liberté ! Le
voyage tenait lieu de philosophie. Tous les dieux n’avaient imaginé tant de beauté pour se
cantonner au pied d’un manguier. Sa pirogue instable voguait sur les mers, essorait la planète,
portée par un élan de curiosité insatiable. Ses bras trop petits pour enlacer le manguier,
étreignaient l’infini ; elle tutoyait les étoiles avec le détachement nécessaire à l’errance,
maintenait son âme en haleine en traversant les multiples tableaux de la nature vivante, se
sentait appartenir à chaque paysage, chaque fleur, chaque arbre…
Au lieu de ne penser à rien d’autre que sa route, voilà que Kal évoquait son arbre !
Pendant ce temps Paz regardait son manguier meurtri dépérir, amputé de sa plus belle
branche. Tous les arbres ne sont pas du bois dont on fait les pirogues ! Les fruits se faisaient
plus rares et chétifs. La moitié de la cabane subissait désormais les assauts ardents du soleil et
les inondations déferlaient dès la petite saison des pluies.
Pourtant Paz s’obstinait, taillait, pansait, engraissait le sol, craignant la nécessité de
déménager. Son paysage n’était plus le même mais, en petit prince consciencieux, il ne
pouvait se résoudre à abandonner son arbre aux lourdes racines boursouflées et aux fruits
ratatinés. Les jours passaient et Paz se recroquevillait accroché à ce qu’il restait de son tronc
et ses racines. La dernière feuille jaunissait un midi lorsqu’un mouvement monta de la rive :
dans un halo blanc de lumière incandescente, la silhouette de Paz se dessina en contre jour
traînant derrière elle, par une épaisse corde à noeuds, sa pirogue.
Paz et Kal se congratulèrent comme il se doit lorsque deux pièces retrouvent leur
emboîtement harmonieux. La soirée fut magnifique ; la disette s’effaça avec les fruits et récits
que Kal ramenait de son périple. Un souffle divin rafraîchit la nuit épaisse et le sommeil vint
nimber le pied du manguier. Une pluie chaude arrosa le petit matin. La joue posée sur le tronc
Paz perçut une trace de vie, un soupir parcourir son arbre. A l’extérieur Kal contemplait avec
étonnement sa pirogue rudement éprouvée par la navigation : avec la même vitalité un
bourgeon se préparait à éclore entre deux éclats d’écorce sur la proue fatiguée.
La pluie de ce matin sans doute après tant d’eau salée, se disait Kal sans conviction.
Sans doute, souriait Paz, empli de sagesse puisqu’il désirait ce que, réunis à nouveau, ils
possédaient depuis toujours.
Le manguier jubilait de toutes ses feuilles impatient de redevenir le vaillant arbre à palabres
sous-lequel décisions et indécisions, départs et retours, avanceraient leurs arguments sans fin
dans une oscillation perpétuelle.

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