Une branche contre un bourgeon de Yves Thomazo

Une branche contre un bourgeon.
Assis sur sur mon banc de bois, je regarde les passants et les passantes. Eux, soit ils détournent le
regard quand ils approchent soit ils ne me voient pas. Tous ont un air absorbé. Absorbé par leurs
téléphones, absorbé de soucis, de problèmes sérieux à résoudre. J’ai remarqué parmi tous ces
gens qui, à longueur de journées passent devant moi, combien se donnent des allures d’importance.
A contempler leur démarches hautaines, à voir leurs têtes douloureusement dodeliner de part et
d’autre ou leurs regards penchés vers leurs chaussures à la mode, je sens bien tout le poids et
toute la place que leur intelligence doit occuper sous leurs crânes.
Alors ce matin, assis sur ce banc de l’île Saint Louis, je ne leur en veux pas. Je me dis seulement
qu’ils ont eu de la chance, ces Messieurs Dame « de la Haute ». Ils sont bien-nés. Ils sont instruits.
Peut-être même que certains ont suivi leurs études au lycée Henri IV ? sont diplômés de « Science
PO », ou même de l’ENA. Puis qu’ils ont fait de beaux mariages, dans de beaux châteaux, ont eu de
beaux enfants intelligents, qui suivent leurs traces , pour occuper plus tard les beaux bureaux dorés
de leurs parents, et diriger la marche du pays peut être ? Mes respects, M’sieurs Dames ! Vous êtes
beaux ! …C’est émouvant. Vraiment. J’en ai les larmes aux yeux.
En effet, moi, je n’ai pas eu cette chance, si je peux le dire ainsi. Mais ce n’est pas grave non plus.
C’est seulement que c’est comme ça.
Selon mon certificat d’adoption, je m’appelle Louis Bourgeon. Pour essayer de me rattacher à mes
origines, certains des parents de mes différents foyers d’accueil ont cherché à reconstituer mon
arbre généalogique. Soit disant pour m’aider, me permettre de me repérer et de construire ma vie.
Mais je suis « né sous X ». Et ce X là, est tout le contraire d’ un diplôme réservé aux aristocrates.
Je ne les ai pas beaucoup aidés à retracer mon pedigree.
– A quoi bon connaître des géniteurs qui ne m’aiment pas et qui eux, n’ont pas souhaité me
reconnaître ? leur demandais-je.
Un jour on me fit voir un arbre dessiné sur un petit bout de papier, soi-disant l’arbre de mes
ancêtres. Mais je regardai juste par politesse. Il ne ressemblait à rien ce chétif arbrisseau, avec un
tronc pourri et des branches en forme de points d’interrogation. Le petit « bourgeon » privé de sève
au pied du tronc, c’était moi ! Etait-il besoin de me faire un dessin aussi hideux pour me le faire
remarquer ?
Je le soupçonnais déjà, mais ce jour là, j’en fus convaincu : je n’avais donc pas de racines, pas de
route à continuer, pas d’honneur à défendre, pas de projets, pas de rang à tenir. Et pas plus de
branches pour me raccrocher en cas de tempête. Rien.
Je fis de mon indépendance un avantage, et de ma liberté une chance : j’avais tout à inventer de ma
vie. La page était blanche, de fond en comble. C’est joli le blanc. Quoi de plus parfait pour me
mettre en valeur ? Ma vie me ressemblerait vraiment.
Évidemment des projets aussi vagues, des habitudes aussi vagabondes me valurent quelques mises
en garde :
– Fais attention, petit Louis ! Méfie toi, fais comme ci, et pas comme ça…
Mon école primaire fut le plus souvent buissonnière et mon collège fut celui de la rue, des
boulevards, des bouquinistes. Il n’y eut ni lycée, ni université, sauf ceux du métro et de la Butte.
En ce moment, dès le beau temps, comme ce matin, oh, pas trop tôt, vers dix heures environ , je
viens ici m’asseoir toujours sur le même banc du bord de l’île, avec mon « attaché-case » sous le
bras.
Euh, mon attaché-case, c’est mon accordéon. Je joue mon répertoire de rengaines : le temps des
cerises, le petit vin blanc, mon amant de Saint Jean … , enfin vous voyez, quoi ? …et aussi quelques
chansons de ma composition.
Parfois, je viens les bras ballants, avec un crayon et quelques feuilles de papier dans les poches,
pour dessiner quelques portraits de passants qui me le demandent.
Je suis l’amusement des touristes et l’objectif des appareils photographiques. Et aussi la distraction
et la bonne conscience des flâneurs indigènes, et de ces bobos du dimanche.
J’ai quelques habitués qui viennent me saluer régulièrement. On blague, on discute, on disserte et
ils refont leur monde, sans jamais rien changer à leurs propres vie, jusqu’à s’y engourdir et que
mort s’en suive. Il est vrai qu’il y aurait tellement à refaire que ce n’est pas possible.
Et moi, pendant ce temps, sans m’en apercevoir je gagne la mienne, de vie. Je ne manque de rien.
Et surtout pas d’amis. Parfois, j’y pense et je me dis que c’est bien. La vie est généreuse avec moi et
me préserve de ses vicissitudes.
L’autre jour pourtant, il n’y a pas si longtemps, tout a basculé. Du moins, j’en ai peur.
Un homme m’a photographié pendant que je jouais un morceau d’accordéon. Puis il m’a abordé en
m’appelant par mon prénom et en se présentant comme journaliste. A voix basse, il m’a demandé
si je le reconnaissais. Je lui ai répondu que je ne voyais pas qui il était.
Il n’était pas content et est reparti en bougonnant, visiblement vexé.
-Désolé, lui dis-je comme pour m’excuser.
Il est revenu me voir deux ou trois jours plus tard avec des photos où lui et moi étions
photographiés l’un à côté de l’autre. Je devais avoir sept ans à l’époque. Il m’expliqua comment il
m’avait reconnu et qu’il avait remarqué que j’étais familier de l’île et de ce banc, particulièrement.
Il me félicita pour la bonne ambiance dont je savais adoucir ce lieu Et il me raconta les bons
souvenirs qu’il gardait des quelques années durant lesquelles lui et son épouse m’avaient accueilli.
Je m‘en souvenais aussi, mais je me tus, à moitié pétrifié.
Ce que je craignais se produisit : il me montra le fameux arbre généalogique qu’il avait griffonné
à l’époque en me disant qu’il avait réussi à le compléter sensiblement. Puis Il me demanda
l’autorisation d’écrire un article sur moi dans son journal.
Il n’eut pas le temps de m’en dire plus, car, glacé comme je ne l’avais encore jamais été, je
repoussai vivement sa proposition en détournant ostensiblement mon regard.
– Louis, tu as tort, me dit-il, je suis venu t’annoncer une grande nouvelle. J’ai fini par découvrir qui
est ton père et donc aussi ton grand père. Je suis sûr que tu vas en être fier. Tu vas faire sensation
dans les journaux, ajouta-t-il.
Il plaqua devant mes yeux la photo qu’il avait prise de moi lors de notre récente entrevue. Puis,
dans une mise en scène soigneusement étudiée, il juxtaposa une autre photo révélant une
ressemblance saisissante. Je reconnus Sacha Guitry.
Un long silence s’en suivit avant que je ne retrouve mes esprits.
Et je pus enfin expulser ma colère.
– Monsieur! Criai-je, lui c’est lui, et moi, c’est moi. Je vous interdit de m’en reparler et de publier
quoi que ce soit sur ces élucubrations. Adieu Monsieur.
Je le vis s’éloigner alors que je me croyais encore à l’épicentre d’un tremblement de terre de force
neuf. Ce n’est pas l’identité de mon père qui me détruisit. Elle en valait d’autres.
Non, c’est mon indépendance et ma liberté qui venaient de se dérober sous moi.
Depuis ce temps, une citation me poursuit jours et nuits. Une citation que j’aurais aimé trouver moimême
:
« Il y a des gens qui augmentent votre solitude en venant la troubler ». Cette phrase me confirme
que l’auteur est vraiment mon père.
Mais ce qui me bouleverse vraiment, c’est de savoir quand redeviendrai-je Louis Bourgeon ?
Yves, le 10 juin 2020

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