Retrouvailles

Retrouvailles

Afin de fêter leurs quarante printemps, quatre anciens amis de lycée décident de se retrouver … « Face de Bouc » a bien fait les choses, leur permettant, par son truchement, de redevenir « amis » (Hi Hi !). Ils ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans. Direction, une forêt du Morbihan, une auberge campagnarde au bord d’une rivière glougloutant, lieu bucolique au possible …

En fin de matinée, qui de Brest, de Rennes, de Lorient et des Tréfonds des Côtes d’Armor, Nathalène, Patrocle, Achille et Nicolette se rejoignent pour une journée au vert … Des présentations tout ce qu’il y a d’anodin, les jeunes hommes racontant leurs épousailles, puis leurs divorces respectifs, et les deux jeunes femmes mettant l’accent sur leurs études, voyages et rencontres.

La conversation ne s’anima qu’au retour des bois profonds, lorsqu’ils s’installèrent pour l’apéritif dans la fraîcheur ombragée de l’auberge « Au retour du pêcheur ».

Achille démarra sur les chapeaux de roue devant son cocktail double dose, se targuant d’être le cador de la poésie, s’étant spécialisé notamment sur « la Pléiade » ; à l’entendre, Ronsard, Du Bellay et les cinq autres poètes du groupe n’avaient aucun secret pour lui. Il se mit même à déclamer cette poésie si connue « Mignonne allons voir si la rose » … tout en observant les deux jeunes femmes. Il n’était que sonnets, décasyllabes, odes et rimes … Sa vie entière n’était que poésie !! « Une encyclopédie sur pattes » songeait Nathalène, souriant derrière son Perrier tranche.

Quant à Nicolette, l’asthème, devant son jus de fruits frais, on l’entendit peu, se sentant ignare devant tant de savoirs, de certitudes même. Elle ne se vanta de rien, se considérant « être comme une truie qui doute » … Elle ne développa aucun talent particulier considérant que sa vie minuscule, enseignante dans un collège de campagne, ne valait pas un développement… elle se tint coite.

Patrocle, devant une pinte de bière colorée délira tout à son aise sur les différentes « physiques », la forme classique, la physique quantique, celle des particules … Un puits de science, un brin prétentieux songea Nathalène, toujours aussi discrète, tout en grignotant ses petits amuse-bouche… Aucun des garçons ne semblait vouloir la connaître plus avant, tout imbus d’eux-mêmes, vaniteux au possible.

Et c’est dans la torpeur qui suivit un repas bien arrosé, lorsque le café leur fut servi en terrasse « avec vue sur l’eau cascadant », que la timide Nathalène lance le sujet de ses compétences. « Oui, elle travaille à Brest, dans le milieu des sciences « exactes » ; elle s’est même spécialisée dans un domaine pointu, celui du « bozon de X » ( !!!) car la physique a toujours été son point fort. Devant l’air ahuri de ses commensaux du dimanche, elle développe le thème, sentant une attente chez les trois amis … Oui, « X », comme vous l’avez appris au collège, est une inconnue, la première, avant le « Y », et le bozon est bien le cousin du photon, voire du méson … C’est Einstein qui l’a écrit. Donc « X » et son bozon, ce sont deux associés, amis, amoureux, ils forment une paire indissociable comme Paul et Virginie, Eloïse et Abélard, David et Jonathan. Mon travail consiste donc à essayer de prouver qu’il n’y a pas de « X » sans bozon, pas de bozon sans « X », tout comme il n’existe pas de « Y » sans popoton », conclut-elle en baissant les yeux. A ce délire verbal postprandial, Nicolette resta bouche bée … Elle ne prononça que « ben alors, que j’étais d’une ignorance totale ! Tu m’étonneras toujours, chère Nathalène. »

Achille, le littéraire du quatuor, qui, de ce fait ne comprenait rien à ce charabia, ne se souvenait pas qu’il y eut un jour une inconnue prénommée « X » dans ses cours … Quant au « Y », ça lui en bouchait un coin … Lui qui ne jurait que par octosyllabes, décasyllabes, alexandrins, il en rit à gorge déployée, se montrant, en ce sens, le candide de la bande. Quant à Patrocle le fat, celui qui avait forcé sur la dive bouteille, il se mit à abonder dans le sens de Nathalène, en rajouta une couche, glosa sur le bozon, le X, le Y … Et fit remarquer que tout cela lui était familier ! « Bravo Nathalène, nous pourrions si bien nous entendre, toi tu travaillerais exclusivement sur le bozon de « X », et moi sur le popoton de « Y » … Quel beau couple de physiciens nous formerions » !

Nathalène en rit sous cape … Elle s’était dit dès le matin que peut-être, avant « date de péremption », elle s’intéresserait de près à l’un de ses anciens camarades ici présents, beaux gosses au demeurant, tous deux d’allure plutôt charmante.

Lorsqu’elle s’était lancée dans son délire, elle avait hésité entre « de l’œuf ou de la poule, qui est arrivé le premier » ou même, car elle s’intéressait à l’ornithologie, elle aurait pu parler «  des martinets et de leurs deux cerveaux ». Mais elle avait choisi le « boson de Higgs » », ayant peu de temps auparavant lu un article à ce sujet.

Entre un sot poète qui ne connaissait rien au-delà de son nombril et un fat prétentieux, de ceux qui semblent ne rien ignorer, elle préférait les renvoyer « dos à dos ».

Et c’est ainsi qu’elle se retourna en souriant vers la discrète Nicolette … Et dans l’après-midi finissant, à l’ombre des hêtres centenaires, elles jurèrent de ne plus se quitter !

Joëlle 31.05.20

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