Patronyme

PATRONYME
Corentine Autrou
L’enfance de Corentine Autrou avait été un long calvaire : son patronyme faisait l’objet de
continuelles railleries et de quolibets sans cesse renouvelés. Autrou ! Comment pouvait-on
naître « Autrou » et survivre dans la jungle des enfants farceurs ? Elle ne comptait plus les
moqueries sur les divers « trous » qui pouvaient la concerner.
Le premier appel de présence en classe et l’éclat de rire nerveux qui l’accompagna donna le
ton pour le reste de l’année, les reste de la scolarité. Une seule fois un malheureux « Husse »
avait partagé avec elle la mise à l’index et lui avait apporté un compagnon d’infortune : leurs
noms s’accordaient pour multiplier les blagues les plus triviales.
Elle avait longtemps envié les bègues, les handicapés, les sots dont la disgrâce ne sautait
instantanément aux oreilles. « Autrou » désignait instantanément le bouc-émissaire d’une
communauté. Comment des géniteurs dignes de ce nom n’avaient-ils jamais eu idée de
changer ce patronyme ? Comment sa mère avait-elle pu choisir un homme affublé de cet
« Autrou » stigmatisant et ne pas conserver son propre héritage ? Quel péché originel la petite
Corentine avait-elle commis pour grandir sous d’aussi sombres auspices ?
Et bien c’était la grande question de la jeune fille ! Son père semblait pourtant fier de son
ascendance : il relevait le menton, s’annonçait avec aplomb, croisait le fer de ses yeux glacés,
dissuadant la plus petite ironie et la moindre allusion sur sa lignée. La pauvre Corentine
évoluait dans le monde la tête basse en rasant les murs, frémissant à chaque nouvelle
rencontre et fuyant les regards. Sa vie lui semblait un enfer inextricable : le mariage seul lui
aurait sauvé la face mais pas de mariage bénéfique avant ses seize ans ce qui lui apparaissait
une éternité à supporter les multiples quolibets.
Si encore elle avait pu se réfugier derrière un prénom ! Mais quelle mouche avait donc piqué
ses parents pour qu’ils extirpent d’un dictionnaire obsolète ce prénom de Corentine, qui
évoquait le plus antique des terroirs bretons. Pourquoi pas Bécassine tant qu’ils y étaient !
L’appel de « Autrou, Corentine » déchaînait inéluctablement une vague ricaneuse qui
marquait d’un sceau brûlant sa petite personne. Chaque nuit Corentine rêvait que ses parents
n’étaient pas ses véritables géniteurs : ils l’avaient adoptée, son prénom lui avait été attribué
par de vieilles religieuses de l’orphelinat qui l’avait recueillie, le pur fruit du hasard l’avait
étiquetée, c’était une malchance mais pas définitive, les choses pouvaient reprendre leur cours
d’avant ce mauvais tirage au sort. Rien d’autre n’était possible : on ne fait pas peser une telle
charge sur d’aussi frêles épaules.
Ou alors une sorcière mal intentionnée avait vaporisé les bonnes fées de la naissance pour
faire de Corentine sa chose.
Comme elle était fille unique, elle ne put partager son fardeau patrimonial avec quiconque.
Avec obstination elle fit de la vie de sa mère un enfer quotidien, peuplé d’incessantes
récriminations et bouderies. Sa mère pleurait, ne comprenant pas pourquoi ce prénom qu’elle
avait choisi comme unique pour sa fille exceptionnelle, un prénom hors du commun pour un
destin qu’elle imaginait merveilleux, rebutait autant Corentine. Sa fille ne pouvait pas devenir
une ordinaire Marie ou une quelconque Laura : elle ne ressemblait à personne ! De ce point de
vue, on pouvait considérer qu’elle avait bien réussi son coup ! Détester ses parents bien avant
l’adolescence fut la première décision de Corentine pour affronter l’adversité. Ce choix alla
ensuite de soi à l’âge ingrat où le physique désordonné de Corentine, bousculé par les
hormones, s’adapta naturellement à son patronyme. L’espèce de rancoeur qui se répandait
dans ses veines affleurait à la surface.
Excédé par l’ambiance, le père avait filé sans laisser d’adresse, disparu, volatilisé, laissant
derrière lui son patronyme honni sans que la chaleur de sa présence ne vienne en alléger le
fardeau.
On ne pouvait pas dire que la jeune fille était avenante : les sourcils froncés, la bouche pincée
et le regard fuyant. Les prétendants ne se bousculaient pas. La possibilité de se débarrasser de
ce nom encombrant s’éloignait chaque jour un peu plus, ajoutant de l’amertume à sa colère
rentrée. Corentine était en rogne contre la terre entière. Peu à peu les joyeux moqueurs et les
humoristes occasionnels abandonnèrent leur cible revêche et leurs sarcasmes usés pour de
plus riantes agapes. Corentine respira mieux mais respira seule !
Sa mère épuisée par tant de haine abandonna rapidement la partie et se laissa ensevelir dans le
cimetière de la commune. Outre son patronyme définitif, elle laissa en héritage à sa fille
pestiférée la bicoque de pauvresse accrochée au flan de la falaise. Corentine s’établit sur place
et y vécu comme une sauvageonne. Le sobriquet qui l’accompagnait désormais était « La
sorcière de l’Aber » ce qui la confortait dans l’idée que les forces du mal l’accompagnaient
depuis le berceau
Elle avait un temps placé de grands espoirs dans la généalogie : forcément pour qu’un tel
patronyme traverse les générations, c’est que de glorieux ancêtres l’avaient porté. Elle avait
fouiné, manipuler de vieux registres, exploré les registres. Effectivement le nom de famille
« Autrou » était peu populaire et étiquetait un maître seigneur du Finistère. Un certain « Barbe
Autrou » au dix-huitième siècle semblait à l’origine de son calvaire. « Barbe Autrou ! » Il
était possible de faire pire que « Corentine Autrou ». Cet argument arrivait trop tard pour la
réconforter mais déchira tout de même le voile gris qui étouffait sa vie.
Elle reprit du poil de la bête et s’acharna à être digne de la singularité de sa lignée. Sa colère
s’émoussa avec le temps face à l’indifférence des villageois. N’ayant plus personne sur qui
s’acharner, sa force vitale menaçait de lui faire défaut dans la solitude de son quotidien. C’est
ainsi que l’idée de partir sur les traces de Barbe Autrou du côté de Trégourez lui trotta
obstinément dans la tête.

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