Le temps des cerises de Françoise Macy

LE TEMPS DES CERISES

Arthur, vieil homme solitaire, habite le quartier de la place Saint Jean. Il est difficile de lui donner un âge, car ses cheveux et sa barbe grise contrastent avec un visage lisse, à peine ridé. C’est une personne avenante.

Arthur ne va jamais au marché, car il est situé très loin de son immeuble, et ses jambes le portent à présent avec difficulté ; mais le soleil, le chant des oiseaux, la gaité ambiante le décident à s’y rendre ce matin : on est mardi, c’est le jour !

Le marché est coloré. Les parasols des camelots, rouges, verts, jaunes, s’associent aux vêtements d’été des clients. Les odeurs d’épices se mêlent à celles des poulets grillés. C’est toute une atmosphère de plaisirs qui accueille Arthur. Il déambule dans les allées, s’arrête aux différents stands alimentaires.

Il n’a besoin de rien, particulièrement, mais il veut ramener des fruits. Il achète des abricots qu’il trouve assez chers. Le marchand lui vante ses produits, bien meilleurs que ceux vendus dans les grandes surfaces. C’est un petit producteur local, dont les produits ne viennent pas de l’étranger. Il lui fait goûter des cerises, et tout de suite, leur saveur lui rappelle les bigarreaux qu’il dégustait quand il était enfant.

Les souvenirs lui reviennent en brassées de bonheur. Il se revoit sur l’échelle, le plus haut possible, son petit panier au bras, les cueillant avec délicatesse. Il aperçoit son grand père au bas du cerisier, son béret galette sur la tête, son sourire qui ne le quittait jamais, à croire qu’il le mettait en place se s’habillant le matin, et l’enlevait au moment du coucher.

C’était une perle d’amour. Son plaisir était de nous crier d’en bas :

  • Sifflez, les enfants, sifflez !

Il riait, sachant que Arthur et son frère ne pouvaient siffler avec une cerise dans la bouche, et Dieu sait que les ventres étaient plus remplis que le panier.

Arthur sourit à ce souvenir.

Le marchand lui dit qu’il les vend moins chers que le prix qu’on lui fait. Le vieil homme examine le vendeur. C’est un petit homme trapu, d’une trentaine d’années. Ses mains sont fines et impeccables, et il s’exprime haut et fort, avec un débit de paroles impossible à suivre. Serait-ce un bonimenteur ? se dit Arthur. Ses mains, surtout, l’interpellent, car elles ne paraissent pas abimées par le travail de la terre. Mais Arthur a encore en bouche le goût succulent de la cerise qu’il vient de manger. Il en achète, car ce souvenir du cerisier de son enfance est merveilleux, et il souhaite encore le vivre.

Ravi, il quitte le marché, et reprend son pas lent jusqu’à chez lui. Dans sa tête, il fredonne « Le temps des cerises ».

Le lendemain, il se rend compte que les fruits sont tous abimés, presque pourris pour certains d’entre eux. Il en goûte un, néanmoins, et ne peut s’empêcher de le recracher aussitôt. Ils sont immangeables. Arthur décide de retourner voir le marchand. Il se sent las, mais repart sur la place du marché, bien décidé à faire part de son mécontentement à ce vendeur.

Arrivé sur la place, il ne le trouve pas !

Les voitures ont remplacé les parasols, plus un camelot à vanter sa marchandise. Plus de marché. Il aperçoit des employés municipaux qui s’activent à nettoyer les lieux, et se dirige vers eux.

  • Bonjour Messieurs, leur dit il essoufflé, où se trouve le marché ?

  • C’était hier, Monsieur, c’est le mardi en période estivale.

  • Sauriez vous où je peux trouver mon vendeur de cerises d’hier ?

  • Non. Nous venons balayer le parking quand tout le monde est parti, Monsieur. Il y a un jeune, là-bas, sous le châtaignier, il pourra peut-être vous renseigner.

  • Vous êtes bien aimables, Messieurs, merci.

Le visage d’Arthur affiche toute sa déception. Aujourd’hui, il se fraie un chemin parmi les voitures et les vapeurs de gaz oil, quand hier, il déambulait parmi les camelots et les odeurs d’épices. De plus, il se sent fatigué. Il se dirige vers le jeune homme ; il a des rastas, une barbe bien fournie, et des anneaux aux oreilles. Il vend des disques et des petites sculptures en bois. La musique est forte, et Arthur a ses oreilles qui vibrent.

  • Bonjour jeune homme, crie le vieil homme pour se faire entendre, étiez-vous sur le marché, hier ?

  • Oui Monsieur, je suis là tous les jours.

  • Je cherche un vendeur de fruits, abricots, cerises, qui était là.

  • Ils sont nombreux, Monsieur. Le marché, c’est un marché alimentaire. Il y a les charcutiers, fromagers, maraîchers, apiculteurs, enfin tous, quoi ! Je suis le seul à vendre des produits autres.

  • Est-ce vous qui sculptez ces petites figurines ? Je collectionne les pipes, et je vois que vous en avez de bien belles !

Arthur revoit soudain ces moments où il fréquentait les brocantes, les salons d’antiquités et les sculpteurs sur bois, allant même jusqu’à Saint Claude. Il revoit la petite vitrine dans son appartement où sa collection est à l’abri de la lumière et de la poussière. Certaines sont sculptées, en écume de mer, en bruyère. Il est très fier de sa collection.

Sa mémoire vient d’occulter le présent. Il ne sait plus ce qu’il disait à ce jeune homme.

  • Oui, je les sculpte. Elles sont en buis pour la plupart.

  • Vous n’avez pas de pipes, par hasard ?

  • Ho ! Mon bon Monsieur, je ne peux vous en présenter que deux. Voilà : elles sont en bruyère, et très légères. Celle-ci représente une tête de chat, et l’autre, un aigle royal. Elles sont uniques…

  • J’ai très envie de vous acheter la « tête de chat », elle augmentera ma collection. J’en ai déjà beaucoup, une centaine à peu près, jeune homme.

  • Voici ! continue Arthur en réglant le vendeur.

Ravi, le vieil homme s’apprête à partir.

  • Et pour le marchand de fruits ?

Un verrou semble sauter dans la tête d’Arthur. Il regarde le pochon qu’il tient à la main. Il se souvient de la raison de sa venue ici.

  • Oui ! J’aurais désiré lui montrer l’état des cerises qu’il m’a vendues hier. Regardez, poursuit Arthur en ouvrant son sac en papier, elles sont déjà toutes pourries !

  • Ha oui ! dit le jeune, elles ne sont pas appétissantes du tout, mon pauvre monsieur. C’est peut-être le vendeur qui a été délogé par la police municipale parce qu’il n’était pas en règle !

  • L’avez-vous vu ?

  • Non, je n’ai pas fait attention. Vous devriez aller à la mairie. Jai entendu dire que le marché serait maintenant fermé.

  • Fermé ? Mais pourquoi ? Vous avez raison, je vais me rendre à la mairie, c’est une excellente idée. Merci beaucoup, jeune homme, vous êtes charmant.

Arthur reprend sa marche lente, en direction de la mairie. Il rumine malgré son plaisir d’avoir augmenté sa collection de pipes. Ce que lui a raconté le jeune garçon l’inquiète. A-t-il eu affaire à un voleur, alors qu’il lui avait paru si sympathique, plein de bonnes intentions ? Et ses cerises, ses bigarreaux, d’un rouge proche du noir, éclairées par le soleil, laissaient deviner le jus sucré qu’elles contenaient ! Celle qu’il avait savourée était succulente. Était-ce le saladier en céramique de sa grand-mère, décoré de coquelicots, qui, peut être mal lavé, aurait gâté les cerises ? Les pensées les plus pessimistes encombrent son esprit. Il marche comme un robot.

Parvenant enfin à la mairie, il gravit les quelques marches avec difficulté. Déambuler dans les rues depuis plus d’une heure l’a exténué. A l’accueil, une jolie jeune femme blonde lui sourit aimablement tout en reposant son téléphone, et lui demande ce qu’il désire.

  • Bonjour Madame. Voilà, hier, j’ai acheté des cerises sur le marché, et aujourd’hui, elles sont moisies ! Regardez ! Je voudrais retrouver le vendeur pour lui faire part de mon mécontentement. Ce n’est pas parce que je suis à présent un vieil homme, qu’il faut me voler…

  • Je comprends, mon pauvre Monsieur, c’est irrespectueux. Malheureusement, je crains fort de ne pouvoir vous renseigner. Le marché dépend d’un autre service.

  • On m’a rapporté que la police municipale l’avait fait partir car il n’était pas en règle.

  • Donc, l’affaire dépend de la police. Il n’y a personne pour l’instant. Je ne suis pas sûre qu’ils soient autorisés à vous communiquer l’identité du vendeur.

  • Ils seront là cet après-midi ?

  • Oui, à 14h. Monsieur.

  • C’est que j’habite loin.

  • Je suis sincèrement désolée, Monsieur, la mairie ferme dans une demi-heure. Vous pouvez peut-être vous restaurer. Le quartier est très agréable. Vous allez trouver des petits restaurants bien ombragés par des platanes, ou alors, vous avez le parc, vous pourrez vous y reposer.

  • Merci. Je pense que je vais rentrer.

Le parc semble inviter Arthur. Les arbres abritent du soleil, et le lac, avec ses nymphéas et ses canards, appellent au repos. Arthur y fait halte pour détendre son corps fatigué. La chaleur est suffocante. Une odeur âcre s’échappe à présent du pochon où s’entassent les cerises. Il tient le sac comme une relique, ses mains ridées le serrant vigoureusement. Un chien miséreux, sans doute errant, s’approche du vieil homme, renifle le sachet, et s’assoit à côté de lui.

Arthur est seul, assis sur un banc face au lac ; l’eau rafraîchit l’air, ses paupières s’affaissent, sa respiration ralentit. Il s’endort.

Les cloches de l’église, située à deux pas de là, sonnent joyeusement les douze coups de midi. Arthur sursaute. Les allées du parc sont à présent envahies par des hordes d’enfants sortant de l’école, et des adultes pressés aux regards angoissés, devisant sans interruption. Le parc a changé de visage. L’activité grouillante et bruyante décide le vieil homme à se réfugier dans son appartement pour quelques heures. On se retourne sur son passage, le chien jaune le suit tranquillement, léchant le jus qui s’écoule du pochon percé.

Il regagne la place Saint Jean, où il occupe un appartement dans ce quartier historique. La place est encadrée de beaux immeubles du XVIII° siècle qui lui donnent toute sa splendeur. Il réside dans l’un d’eux, le plus ancien, sous les toits, au dernier étage, depuis maintenant cinquante ans. Il n’y a pas d’ascenseur. La porte d’entrée de l’immeuble est lourde, et il doit s’y prendre à deux reprises pour la pousser. Lorsqu’il se retourne, le chien jaune est assis derrière lui.

  • Non ! Toi, tu n’entres pas.

La porte se referme avec un bruit sourd. Les escaliers de bois vermoulu sont de plus en plus difficiles à gravir. Les haltes deviennent indispensables à chaque palier. Ses poumons brûlent et sa chemise colle à la peau au fur et à mesure de la montée. Il ne peut plus fredonner comme avant pour se donner du courage. Arthur tourne la clé dans la serrure rouillée, le trousseau devient lourd à manœuvrer. Son antre, son refuge, sa mémoire se trouvent ici. Arrivé là, sa poitrine se desserre. Ses yeux balaient avec émotion les poutres apparentes de la charpente, ses livres, son piano qui trône au milieu de l’appartement avec majesté malgré les coins abîmés. Ici, pas de radio ni télévision.

Le vieil homme se laisse tomber, essoufflé sur le canapé recouvert d’un plaid écossais. Il sort de sa poche la pipe qu’il a achetée ce matin. La tête de chat sculptée lui plaît beaucoup, il se met à la culotter. Il veut reprendre ses esprits avant de repartir. L’odeur du tabac lui procure toujours calme et sérénité. Il n’a pas le courage de manger. Le sommeil le prend dans ses rets. Le chat « Camus », lové dans un fauteuil de cuir usé et lacéré par ses soins, n’a pas bougé.

Il s’éveille doucement. Le sac de cerises a laissé couler le jus rouge sur le tapis sans âge, une odeur aigre s’en échappe. Lorsqu’Arthur le soulève, le fonds mouillé se déchire complètement, libérant les bigarreaux pourris. Ses nerfs sont à vif. Il se met en quête d’un nouveau sac en papier. Les cerises rougissent ses mains osseuses quand il les y dépose.

L’heure tourne, il prend à nouveau la direction de la mairie, bien décidé à se faire justice. La chaleur est écrasante malgré la fraîcheur des marronniers, son pas devient de plus en plus lourd, mais il est confiant. Il va enfin connaître la vérité sur son vendeur.
Les policiers municipaux sont bien là, dans leurs uniformes bleus et blancs. La dame de l’accueil le reconnait et fait signe à un des policiers.

  • Oui, Monsieur, je vous écoute. Quel est votre problème ?

  • Voilà, j’ai acheté des cerises sur le marché ce matin et aujourd’hui, regardez leur état ! Elles sont pourries ! Vous voyez la petite mousse blanche qui les recouvre partiellement, c’est du moisi, monsieur le policier. Je souhaite donc retrouver le vendeur qui m’a volé, parce que c’est du vol, n’est-ce pas ? Il m’a offert un bigarreau délicieux et a rempli le sachet de cerises tachées. Il m’a volé !!!

  • C’est peut-être la chaleur ! Décrivez le moi

  • Vous le connaissez, vous l’avez chassé du marché hier, m’a-t-on dit

  • Ha Non ! Effectivement, nous avons obliger un marchand à quitter le marché hier parce qu’il n’était pas en règle, mais il vendait des savons.

  • Mais, vous avez néanmoins vu mon vendeur de cerises !

  • Pouvez vous me le dépeindre ?

  • Un homme de petite taille, avec un béret, une petite moustache et un long nez avec la goutte. Un gentil monsieur ma foi !

  • Je suis désolé, mais je n’ai vu personne de cette ressemblance. Le garde-champêtre gère aussi les emplacements. Il saura peut-être, mais aujourd’hui, nous sommes tous débordés, monsieur. Nous avons une multitude de choses à régler.

  • Mais, il était là hier, j’en suis sûr

Le policier prend avec gentillesse le bras d’Arthur et le reconduit à la porte.

  • Vous devez confondre avec un autre marché, monsieur, au revoir.

Arthur, épuisé, ne tient plus debout. Le pochon pressé dans sa main, il ressasse cette incroyable histoire de voleur envolé. Je continuerai mes recherches près du garde-champêtre demain, se dit-il, même si mes cerises ne sont plus que queues et noyaux. Entendant souffler dans son dos, il se retourne et sourit en voyant le chien jaune. Sa présence le réconforte. Le nouveau sac est percé lui aussi.

En approchant de son appartement, il aperçoit la patronne de la petite supérette où il fait ses achats, s’activer à rentrer ses étales. Déjà, réfléchit Arthur, la chaleur n’est pas souhaitable pour les fruits et légumes, c’est vrai, mais d’habitude, elle déplie le store !

Arthur s’apprête à lever la main pour la saluer, mais elle disparaît prestement en poussant un chariot dans la boutique, sans lui jeter un regard.

Le vieil homme est dans l’incompréhension la plus totale, pris entre la tristesse et la déception, mais c’est la colère enfouie toute la journée qui lui donne des ailes. Il ne ressent plus ni la fatigue, ni la sueur. Arrivé à la porte cochère, son sac trempé s’éventre délivrant les cerises poisseuses qui roulent dans le caniveau et entre les pavés. Chien jaune les engloutit en se léchant les babines. Arthur avale les escaliers comme s’il avait retrouvé ses jambes de vingt ans.
La journée fut exécrable ! Plus aucune idée sensée ne calme le vieil homme. Il s’assoie, dépité, perdu. « Camus » vient se blottir en ronronnant sur ses genoux. Cela l’apaise et le sommeil le prend dans ses rets.

Un coup de sonnette le fait tressaillir. Il ne bouge pas.

  • Monsieur Arthur, vous êtes là ? C’est Margot ! Il faut que je vous parle.

Margot, son aide-ménagère, son ange gardien, sa bonne fée. Il se lève pour lui ouvrir. En voyant ses traits tirés, les cernes bleues sous les yeux, les tremblements de son corps, Margot prend peur.

  • Il ne faut pas vous mettre dans un état pareil, monsieur Arthur. Je vous ferai les courses tous les jours, ne vous inquiétez pas.

  • Mais je vais bien, Margot. Je vais faire mes achats tout seul, voyons. D’ailleurs, demain je vais voir le garde-champêtre pour mes cerises.

  • De quoi parlez-vous ?

  • Il faut que je sache sur quel marché je peux trouver mon vendeur de cerises, celui qui m’a volé !

  • Asseyez-vous, il faut que nous ayons une discussion. Je sais que vous ne lisez pas le journal et n’avez pas la radio, ni la télévision , rien quoi ? Mais, voilà :il y a une épidémie mondiale. Il s’agit d’un nouveau virus, ce serait long à vous expliquer, mais à compter de ce soir, nous sommes confinés.

  • Cela signifie quoi concrètement : confiné ?

  • Vous n’avez plus le droit de quitter votre appartement pendant deux mois. Les marchés sont interdits, les commerces fermés, sauf l’alimentaire. Mais je viendrai tous les jours, je vous apporterai le journal pour que vous restiez informé. Tout va bien se passer, monsieur Arthur, ne vous inquiétez pas.

  • Mais et mes cerises ?

  • Il reviendra, Monsieur Arthur, le temps des cerises, il reviendra.

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