Le pied marin d’Isabelle M.

Le pied marin

J’ai récemment eu accès à mon arbre généalogique. J’ai eu la surprise de constater qu’il
remontait jusqu’au XVIème siècle. J’y ai découvert des cultivateurs, des pêcheurs, des
marins, des tailleuses d’habits, des ménagères, des notaires, des armateurs, un gardien de
phare… et même un corsaire.
C’est peut-être de ces ancêtres que j’ai hérité le goût de la pêche à pied et des balades sur les
flots.
Petite, j’aimais ramasser des palourdes et pêcher la crevette en famille au milieu des
rochers. Munis d’un haveneau et de sandales en plastique, nous traquions les crevettes roses
et les étrilles. A marée basse, il fallait repérer les meilleurs coins, ceux qui n’avaient pas
encore été explorés ; racler le sable avec un petit grattoir à quatre dents. Nous en extirpions
de belles palourdes blanches ou bistres, lisses ou striées. Sitôt collectées, nous les placions
dans nos paniers en plastique kakis. Il ne fallait pas ramasser les plus petites et bien veiller à
replacer les cailloux là où ils étaient afin de ne pas perturber leur environnement.
À l’adolescence, même si je ne comprenais pas tous les termes de marine, je dévorais les
histoires de bateaux : Deux ans de vacances de Jules Verne où des collégiens dérivent sur le
Sloughi avant de faire naufrage, L’île au trésor de Stevenson, Capitaines courageux de
Kipling…
N’en déplaise à mon ancêtre corsaire, je ne suis pas devenue navigatrice. D’ailleurs je ne
sais même pas manoeuvrer. J’ai bien fait un stage d’aviron sur l’Odet, un été de mes vingt
ans, mais c’est la seule embarcation que j’ai dirigée moi-même et je n’étais pas très douée.
Néanmoins lors de mes voyages, je n’ai jamais manqué l’occasion de monter sur des
bateaux. J’adore observer la mer et son horizon, les rivières et leurs berges, être ballotté
doucement ou plus vigoureusement au fil de l’eau : fêtes maritimes dans les ports en
Charente-maritime, sorties en mer en Californie et en Espagne, balade en barque sur le
Guadalquivir, excursion à l’île de Porquerolles, voyage à Malte, remontée de l’Odet en
voilier, excursion aux Glénans, à l’île de Sein, traversée entre Lorient et Groix, sans parler
de l’attraction bateau-pirate à Disneyworld en Floride, toute jeune. Sans le savoir je revivais
peut-être l’histoire de mon ancêtre corsaire ! Cet univers des Pirates des Caraïbes de Disney
n’est que carton-pâte et automates comme le remarque Umberto Eco, dans La guerre du
faux. Mais je n’avais pas encore lu le linguiste italien et j’étais amusée par cet endroit
ludique. Toutefois mon aïeul m’en voudrait certainement de confondre corsaires et pirates.
Si les corsaires pillent les navires en temps de guerre, obéissant à un commandement, il n’en
est rien des pirates, qui sont hors la loi.
Quoi qu’il en soit, dès qu’une virée en bateau était proposée aux touristes, il fallait que je la
tente. Faut-il y voir un atavisme, serait-ce une prédisposition héritée de mes ancêtres qui
avaient le pied marin ? Toujours est-il qu’en 2004, à Sliema, dans la station balnéaire
maltaise, j’ai effectuée presque toutes les virées en bateau, disponibles depuis
l’embarcadère. J’ai pu découvrir le fameux lagon bleu et une vue splendide, en quittant le
port, où se découpait la capitale, La Valette en arrière plan. Son architecture toute de pierres
dorées, magnifiées par le soleil, m’émerveillait. J’ai emprunté une embarcation à vision subaquatique
pour admirer les fonds marins : je n’ai pas vu l’ombre d’un poisson, seulement
des bouteilles en plastique. Mais le simple fait de monter sur un rafiot m’exaltait.
J’ai eu plus de chance aux Canaries, où j’ai aussi effectué toutes les sorties en mer possibles.
Lors d’une de ces excursions, j’ai vibré devant les dauphins, des globicéphales plus
précisément. Si je n’en ai pas aperçu lors de ma visite aux Glénans, il reste que l’endroit est
magnifique, l’archipel préservé, il n’a pas dû beaucoup changer depuis l’époque de mon
ancêtre corsaire.
Même à Paris, où j’ai vécu longtemps, je ressentais le besoin de voguer sur l’eau. Je suis
montée à plusieurs reprises sur des bateaux-mouches glissant sur la Seine, ou sur des
péniches le long du canal Saint-Martin ou de celui de l’Ourcq.
Je crois que le rythme lent de l’eau m’apaisait. Mais, comme mon ancêtre le Corsaire, sans
doute, l’océan en furie me fascine aussi. J’ai traversé la Manche de Saint-Malo à
Portsmouth, en ferry, dans une mer démontée. Au lieu de me provoquer le mal de mer, cela
m’a revigorée. Dans le film En pleine tempête qui raconte l’histoire des marins de
Gloucester, au large de la Nouvelle Angleterre, une vague scélérate a malheureusement
raison de leur petit bateau de pêche. Le film n’a pas reçu une très bonne critique, mais je
trouve les images de déferlantes grandioses.
Cette attirance pour les flots est sans doute partagée par de nombreux Bretons ou habitants
des côtes et même par tout un chacun. Rien d’étonnant à cela. L’homme est né de l’eau où
se sont formés les premiers organismes vivants et il aime y retourner. Mais nous avons
tendance à souiller la mer, la submergeant de plastiques, de fibres textiles ou de pétrole.
Sans compter le réchauffement climatique. Aujourd’hui, l’océan commence à être au bout
du rouleau…
@
Isabelle, le 13 juin 2020

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