La Famille par Françoise Macy

La famille se réunissait à chaque anniversaire, à chaque Noël et c’était un moment de partage sans nom lorsque mon père prenait son accordéon et que nous chantions en chœur. Les souvenirs de ces bonheurs là restent à jamais gravés dans ma mémoire.

Je me souviens néanmoins qu’enfant, une anomalie me blessait.

La table de fête étincelait, les assiettes étaient bien remplies, les conversations animées, jusqu’au moment du dessert où j’entendais invariablement ma mère intervenir :

  • Pas les assiettes de Tante Laure pour les enfants hein !!

On dressait alors devant mon frère, ma sœur et moi, des assiettes en grès de tous les jours. Au fond de moi, je criais à l’injustice. Je déambulais autour de la table, les mains derrière le dos, mes yeux détaillant chacun des motifs floraux qui décoraient ces assiettes et ces tasses. Les dessins d’une finesse incroyable, les couleurs dégradées à l’infini offraient des bouquets sauvages ou précieux remarquables. J’admirais le vert pâle du bord de l’assiette qui se terminait en mourant vers le centre ; les jaunes teintés de brun, les orangés déclinés sur le pourpre et le blanc dégradé de gris. Pas une fleur n’était semblable et toutes les pièces étaient uniques.

J’étais désappointée de ne pas avoir une telle beauté à ma place et j’estimais qu’il était triste d’imposer à cette merveille un morceau de gâteau dégoulinant de crème pâtissière. Avant d’être servis, les adultes retournaient leurs assiettes afin de connaître l’année à laquelle Tante Laure l’avait peinte, en effet, elle signait et datait toutes ses créations. Celles que nous avions dataient des années 1870 à 1875. Je n’avais aucune idée de leur valeur sentimentale ni de la fierté que ma famille éprouvait devant ce trésor.

En grandissant, je me suis intéressée à la vie de cette tante bien éloignée pour moi puisque c’était la grande tante de mon père. J’appris qu’elle habitait Paris lorsque la peinture sur porcelaine devint très à la mode et qu’elle se forma dans une école d’Art. C’était un art sérieux et reconnu, il constituait un moyen respectable de se faire un revenu. Je me suis documentée sur la technique du 19é siècle afin de mieux comprendre les différents composants utilisés dans ces années là. Quels pigments empruntés pour que les couleurs ne tarissent pas, qu’elles demeurent aussi vives, sans s’estomper malgré les nombreux lavages.

Je sus ainsi que les artistes travaillaient sur des ébauches, c’est-à-dire, une forme de porcelaine. Le peintre dessinait ensuite un motif au crayon sur la surface déjà vernie de l’ébauche. Les couleurs utilisées consistaient en oxydes de minéraux et en un fondant de poudre, c’est ce qui expliquerait la résistance. Ces couleurs étaient vendues dans de petites fioles en verre ou emballées dans de petites enveloppes. Elles étaient fabriquées en Europe. J’imaginais les pigments comme les pourpres, les ocres, les verts dans de petites bouteilles meublant les étagères d’un atelier, les pinceaux, gros, fins, extra fins, je n’avais aucune difficulté à me glisser dans cette ambiance et mon cerveau me renvoyait l’image de Tante Laure à sa table de travail, entourée d’ébauches décorées avec talent. Le seul portrait que nous ayons est celui d’une jeune femme aux cheveux bouclés et au regard doux.

Elle dut quitter Paris en 1870, au moment du siège de la capitale durant la guerre franco-allemande. Son père, militaire, resta se battre contre les prussiens. Elle s’isola alors dans la campagne normande. Nous avons la chance de posséder la correspondance échangée entre elle et son père durant ces années. Pendant cette période, elle peindra énormément. Cette activité lui apportera sans doute la sérénité nécessaire pour faire face aux épreuves. Sa production d’objets en porcelaine sera intense dans les années 1870/1872.

En grandissant, j’eus le droit de déguster mon dessert dans ses assiettes, tout en souhaitant n’avoir qu’un biscuit pour que le motif ne soit pas caché ! Mais j’étais trop gourmande et me dépêchais d’engloutir et de « saucer » la crème pour admirer les fleurs !

Marcher sur les traces de Tante Laure devenait une obsession, d’autant plus que mes parents, me voyant dessiner en permanence, estimaient que je possédais son don artistique. Aussi, mon bac en poche, j’émis le souhait d’entrer à l’école des Beaux Arts. Le refus de mes parents fut catégorique. Je devais continuer mes études pour gagner ma vie, le reste n’était que futilité. Je ne pus qu’obtempérer et suivre une autre voie, mais l’obsession était toujours aussi fraîche que durant mon enfance.

Plus tard, tout en gagnant ma vie, je suivis une formation de peinture sur porcelaine à Colmar auprès d’un professeur réputé, persuadée d’être habitée par le talent de la tante. Cette formation me fit tomber lourdement de mon piédestal. Non seulement le travail sur cette matière ne me plaisait pas, mais mes essais étaient catastrophiques. Moi qui restais émerveillée par le travail de la tante et qui, avec prétention sans aucun doute, pensait que cet art était simple, compris que la réalité était tout autre. Je n’apprivoisais pas la technique et pire encore, je ne l’aimais pas. Exécuter une demi douzaine d’assiettes d’une simplicité affligeante m’avait suffi pour me rendre compte que les gènes de Tante Laure ne m’avaient pas choisie. L’appel de la peinture était néanmoins toujours présent, permanent, je décidai donc de choisir un autre support et mon père m’y aida.
Mon père était lui aussi un artiste talentueux. Menuisier, ébéniste de métier, il fut prisonnier durant cinq longues années pendant la seconde guerre mondiale. Prisonnier dans un camp de travail, il fut appelé à travailler pour les allemands dans une scierie. Dans son baraquement, il côtoyait les prisonniers à grande majorité polonaise. Ils lui transmirent la technique de la marqueterie. Le soir, éclairés quand ils le pouvaient par une lampe à pétrole, ils découpaient avec minutie les placages volés dans l’usine et les assemblaient pour réaliser des motifs de fleurs. Ils fabriquèrent des objets plein d’émotion durant toutes ces années d’enfermement. La guerre fit de lui un homme différent, mais il poursuivit avec un immense talent l’art de la marqueterie, se replongeant sans doute dans des souvenirs rien qu’à lui. Il réalisa des coffrets et des tableaux splendides pour ses enfants et petits-enfants. Il continua cette activité jusqu’à la fin de ses jours, avec la même minutie et concentration, mais aussi avec un évident plaisir. Lorsque je le regardais travailler, je voyais ses mains géantes qui devenaient délicates, obéissant à la finesse de la découpe. Il a souhaité m’apprendre sa technique mais il l’avait déjà transmise à mon frère et je désirais qu’ils partagent ces moments tous les deux. Aujourd’hui lui et mon frère sont paris, et je regrette de ne pas avoir appris cet art. Il m’avait néanmoins montré la technique du vernis au tampon, très difficile à réussir et que j’ai utilisée par la suite. M’encourageant à m’investir dans une activité artistique, il me créa dans un premier temps toutes sortes d’objets en bois que je décorais avec minutie comme il me l’avait montré. J’étais tombée dans les copeaux enfant, et le bruit du rabot, l’odeur du bois faisait ressortir en moi des effluves délicieuses, alors, j’ai travaillé le bois avec bonheur pendant plusieurs années.

Mais, j’ai trouvé mon vrai plaisir avec la décoration des œufs, de l’infiniment petit au gros œuf d’autruche, le support permettait des créations infinies. J’ai exploité toutes les techniques avec un bonheur immense, faisant de cette activité artistique une certaine réussite.

En ce qui me concerne, je ne parlerai pas de talent, c’est une envie de création, et pas un don. C’est une curiosité qui pousse à exploiter différentes techniques. Le désir s’affine sans doute lorsqu’on a baigné dans un univers adéquat.

La Tante Laure et mon père avaient du talent, car à leur époque, les conditions dans lesquelles ils pratiquaient étaient exigeantes et sans ce talent, ils n’auraient sans doute pas pu exceller de cette façon.

Je retiens de mes ancêtres la transmission de leur savoir.

 

Aujourd’hui encore, lors de nos repas de famille, nous continuons à déguster nos desserts dans les assiettes de la tante, et à présent, c’est moi la grand-mère qui crie :

  • Pas les assiettes de Tante Laure aux petits !

Elles ont embelli les tables de fêtes depuis le 19ès et continueront encore les générations suivantes.

Quant à mon père, ses magnifiques marqueteries sont dans toutes les maisons de la famille.

Savoir transmettre est aussi un talent.

 

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