Il y a très longtemps…

 

Il y a très longtemps, dans un pays très loin d’ici, vivaient en autarcie un groupe de villageois. Ils cultivaient des légumes et des fruits, élevaient quelques chèvres et autant de poules. Leur territoire qui s’étendait sur un millier d’hectares, était entouré de bois et de clairières ouvertes. Au-delà de ces quelques mètres de bois, de taillis et de bosquets, commençaient les grandes forêts des Ames Impures. Les arbres poussaient si haut qu’on ne pouvait,  pas même en tendant le cou, entrapercevoir les houppiers des chênes lièges et des liquidambars ; ils poussaient si serrés que même en se mettant de profil on ne pouvait entrer dans les ténébreuses forêts.
Cet environnement hostile était la hantise des villageois qui n’osaient s’aventurer au-delà des habitations. Parfois à la tombée de la nuit ils entendaient des cris et des hurlements, des aboiements et des hululements provenant des forêts. Leurs cheveux se dressaient sur leurs têtes, ils se réfugiaient dans leurs cabanes de planches et de boue et attendaient en frémissant que cessent ces bruits effrayants. De toujours ces bruits, d’origine inconnue, avaient existé mais jamais les pleutres villageois n’avaient voulu sonder les forêts des Ames Impures.
Ils imaginaient que vivaient dans ces lieux effrayants des monstres hideux, des spectres désincarnés, des bêtes immenses et veules qui en voulaient à leur intégrité, qui voulaient saccager leurs huttes et s’emparer des biens de leur communauté. Des récits effrayants de monstres sanguinaires, de revenants squelettiques couraient entre eux amplifiant leurs peurs.
Noe n’était encore qu’un jeune garçon lorsque, lors d’une nuit sans lune, un bruit long et sourd se fit entendre et les premières habitations du village s’écroulèrent ensevelissant les habitants. Au désastre des maisons et des bâtiments communs, des arbres fauchés et des cultures dévastées s’ajouta le chaos des hommes et des femmes qui dans une panique immense s’éparpillèrent dans toutes les directions pour chercher un abri.

Le petit matin fut douloureux, lorsque l’astre solaire éclaira la scène. Personne n’avait perdu la vie mais il y avait beaucoup de blessés et tout le village était à reconstruire. Déjà cette année-là, Noe surprit ses parents et ses voisins en faisant preuve d’ardeur et d’initiative pour organiser les travaux. Ils avaient consolidés les demeures qui étaient restées debout, refait complètement les toitures et les faîtages, édifiés de nouveaux murs, plus hauts, plus solides. Les gravats de planches avaient été triés et on avait récupéré quantité de matériau pour un recyclage éventuel. Hommes et femmes, enfants et vieillards avaient été sollicités pour balayer et déblayer, trier, édifier, coudre, porter, couper, tailler. Ils étaient fiers de cette entraide et dans l’excitation du travail oublièrent un temps leurs peurs collectives.

Trois années plus tard lorsqu’une nouvelle secousse réduisit leurs efforts en poussière, Noe prit la parole et proposa d’explorer les grandes forêts afin de débusquer leur ennemi. Un courant d’effroi papillonna dans les dos humides. Personne parmi les adultes n’approuva l’idée de Noe. Il réussit cependant à rassembler un petit groupe autour de lui, essentiellement de jeunes personnes comme lui, filles et gars, un peu moins timorés et empreints d’une curiosité légitime.

Tout le village s’était réuni pour voir les plus valeureux des habitants, bien équipés en armes de fer et de bois, en cordes et victuailles, s’en aller vers les forêts hostiles. L’attente fut longue et inquiétante. Lorsque le petit groupe fut enfin de retour le soulagement éclaira chaque ombre, se propagea en ondes réconfortantes. Ils ramenaient accrochés à des grabats de fortune les coupables du saccage : deux grosses bêtes noires, aux museaux allongés, au poil doux et à la gueule ouverte. Effrayés la plupart des villageois reculèrent préférant observer la scène de loin.

Mais au fur et à mesure, voyant l’immobilité des bêtes, ils s’approchèrent et laissèrent éclater la joie d’être débarrassé de ce fléau. Seul Noe ne semblait pas satisfait de la tournure qu’avait prise la croisade vengeresse.

La suite lui donna raison. Seulement quelques semaines plus tard, dans un fracas inouï s’écroulèrent à nouveau toutes les maisons du village, les pluies torrentielles creusèrent des rivières qui charrièrent de la boue, des branches et le matériel précieux des habitations.

La déception immense n’ébranla pas la soumission de ces hommes à l’ignorance qui constituait leur base génétique. Ils baissèrent les bras de l’espoir qui les avait tenus quelque temps et retournèrent à leurs reconstructions cyclopéennes sans se poser de questions. Ils acceptaient la fatalité, il n’y avait pas d’explication, l’exploration des forêts s’avérait inutile et dangereuse.

Noe était déterminé à percer le secret des cataclysmes, il était le seul à ne pas croire à la responsabilité des bêtes des grandes forêts des Ames Impures. Cette fois, il repartit seul, ses accompagnateurs étaient échaudés et s’étaient rangés à l’avis des anciens et à leurs haussements d’épaules.

Noe fut absent longtemps, très longtemps, certains ne pensaient plus le revoir et fustigeaient sa curiosité insatiable.

Plusieurs mois passèrent et un jour Noe resurgit. Il n’était pas seul. Il invita les villageois à se réunir, il avait des choses importantes à leur communiquer. Il présenta le personnage qui l’accompagnait et le désigna comme  » le savant » mot qui n’existait pas dans la langue utilisée par les villageois. Cet homme allait leur expliquer pourquoi à intervalles irréguliers le sol tremblait et dans des bruits assourdissants leurs maisons s’écroulaient et leur village devenait champ de ruines.

 

C’est ainsi que ces habitants retranchés dans leur village et vivant dans l’auto-suffisance firent quelques pas vers la Connaissance. Ils apprirent les causes et les effets des tremblements de terre, ils apprirent à s’en protéger et à construire des maisons plus solides, ils apprirent que d’autres villages, d’autres personnes vivaient au-delà des forêts, que les monstres n’existaient pas et qu’aucune bête ne voulait les dévorer. Peu à peu, la peur les quitta, ils osèrent s’aventurer un peu plus loin, un peu plus profond dans les forêts vers d’autres communautés. Ils échangèrent leurs productions de légumes et leur lait de chèvre contre de la viande de porc et des toiles de lin. Ils apprirent à choisir des matériaux souples et résistants pour leurs maisons et les bâtiments, à anticiper les tremblements de terre et à s’en protéger. Ils devinrent des spécialistes des mouvements sismiques et on vint de très loin les consulter.

 

 

 

 

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