Conférence

CONFERENCE

Couché dans l’herbe, son visage pâle tacheté de soleil, il réfléchissait à tout ce qu’il savait. Il savait tant de choses à son avis, que ses connaissances formaient un monde à elles seules. Pourtant, si l’on s’en tenait à son bagage scolaire, il était d’une ignorance presque totale. Il n’aurait pu indiquer les frontières des pays étrangers, ni leurs montagnes, ni quel roi avait succédé à un autre. Il n’aurait pas su expliquer la latitude ni la longitude.

Il n’ignorait pas qu’il ne savait pas grand-chose du monde dans lequel il vivait, par exemple, la religion lui était étrangère, l’ignorance sur ce sujet là ne le tourmentait pas. Il avait fait un choix dans ses apprentissages.

Il était un secteur où il excellait : la connaissance de la nature. Elevé par sa grand-mère guérisseuse, il avait parcouru les forêts et les champs, l’aidant dans sa cueillette des plantes. Il avait été initié très jeune à ce que l’on nomme aujourd’hui, phytothérapie, nom bien savant du grec « phytos » qui signifie plante et « therapeuo » qui signifie soigner. Sa grand-mère ne savait ni lire ni écrire, illettrée comme beaucoup à l’époque, mais pas ignorante. Ses connaissances, sa finesse d’esprit ont permis à des paysans de fermes éloignées d’être en bonne santé, et cela durant des décennies.

Son savoir, sa passion qui l’ont conduit à entreprendre des études scientifiques dans cette voix, c’est à elle qu’il les doit. Elle a transmis sans relâche. Que serions-nous devenus sans l’expérience première de nos ancêtres ? Il a relu maintes et maintes fois « Ayla » de Jean. M. Auel, plongeant dans ce roman, comme si c’était sa vie.

Il se lève, s’étire et part se préparer. Il y a un colloque avec des scientifiques cet après-midi, il veut y assister. Il ignore le nombre d’intervenants, mais les débats devraient être passionnants. Il porte sur le « nombre d’or » dans la nature. Ce sujet sur lequel il a fait sa thèse, l’interpelle. La conférence est publique. En se dirigeant vers la salle, il touche l’amulette au fond de sa poche, cadeau de son aïeule, il aurait aimé qu’elle puisse entendre les discussions.

Sur l’estrade, six chercheurs, dont deux femmes s’installent. Assis au second rang, il s’estime chanceux d’être aussi bien placé. Il est entouré d’une belle et grande femme en petit tailleur à sa gauche et un homme tout droit sorti des bois à sa droite. Le contraste est étonnant et le fait sourire. Le besoin de savoir touche tout le monde. L’Homme des Bois lui donne un coup de coude sans ménagement.

  • C’est qui le grand chauve au milieu ? interroge-t-il

  • Ha, désolé, je l’ignore, monsieur

  • Vous avez fait des études sur le sujet ?

  • Oui, j’ai préparé ma thèse

  • J’espère que nous allons obtenir des réponses

  • Je ne pense pas que cela soit aussi simple

Il espère que l’Homme des Bois va se taire, il a l’air assez perturbateur. L’une des femmes prend la parole. Après les banalités de remerciements, de présentation, et d’avoir annoncé la possibilité pour le public de poser toutes les questions qu’il souhaite, elle commence son intervention.

  • « La nature abrite des forces mystérieuses qui construisent le monde où nous vivons. L’ensemble est d’une telle beauté, d’une telle complexité qu’on est ébahi de pouvoir traduire en équation les phénomènes qu’on y rencontre, tout en ignorant les pourquoi et les comment. C’est pourtant exactement ce qui se passe. Nous voguons entre équilibre et mouvement, entre ce qui nous est inconnu et familier, entre celui ou celle que nous sommes et ce dont nous sommes capables »

L’Homme des Bois lève la main, et demande le micro :

  • Cela n’explique pas les « forces mystérieuses » dont vous parlez

  • Il y a en effet toute une partie de ces manifestations naturelles que nous ignorons à l’heure d’aujourd’hui.

  • On dit que l’ignorance est la science des sots !

Un murmure parcourt l’assemblée. Cette réflexion fait réagir. La femme répond calmement.

  • L’ignorance est peut-être une science, c’est elle qui permet de se poser des questions, de continuer les recherches, de ne pas s’arrêter en pensant que la science a une fin. Elle n’en a pas.

  • Je pensais que le but de cette conférence était d’expliquer pourquoi le nombre d’or, appliqué aux arts de façon mathématique et en pure conscience par l’homme, se retrouve également dans la nature sans intervention humaine. Est-ce une main divine ? Quelle est votre explication scientifique ?

  • En ce qui concerne la main divine, ce n’est pas le débat ici monsieur. En ce qui concerne l’explication scientifique, nous l’ignorons toujours, mais le vrai mystère de la vie, ce n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à expérimenter. A chaque découverte, un mythe se dissipe, remplacé par une nouvelle vérité, qui va traverser des siècles et ainsi de suite. Nous devons reconnaître notre ignorance et aller de l’avant, chaque infime réponse est une avancée.

L’Homme des Bois se lève, et marmonne à son voisin dans sa barbe foisonnante :

  • Si votre thèse est aussi peu fournie, je crains que nous restions ignares encore des décennies, jeune homme.

La conférence se poursuit, avec intervention de chaque membre présent. L’un apporte des compléments d’informations sur Léonard de Vinci, un autre sur la « suite de Fibonacci », sujet du jour complété par des éléments sur l’architecture et la complexité du monde.

Il quitte la salle, perplexe. La remarque de l’Homme des Bois l’a perturbé. Il réalise que lui-même est dans l’ignorance, lui qui se sentait puissant. Il travaille sans relâche, comptant le nombre de pétales, examinant les feuilles en spirales, accroupi dans l’herbe, sa loupe et son cahier de notes à ses pieds. Sa thèse lui a pris des années et pour autant, il n’a pas les réponses au pourquoi Dame Nature, sans intervention de la main de l’homme est aussi équilibrée. Alors d’autres questions surgissent dans son cerveau : Se fait-il piéger par une stratégie agnotologique ? Continue-t-on les recherches pour donner l’illusion qu’il y a encore débat ou devons nous les poursuivre, ouvrant ainsi une brèche pour les décennies à venir ? Est-il nécessaire de savoir le pourquoi ? Est-ce grave d’ignorer les réponses à des phénomènes naturels qui nous surprend ? Sommes-nous des incultes ? Ne peut-on se contenter d’observer et d’admirer sans pour autant être considéré comme ignorant ?

En regagnant sa petite maison de campagne, la réaction de l’Homme des Bois continue de le tourmenter. Qu’en penserait son aïeule, il le sait. Il presse le pas, il a hâte de rejoindre sa femme pour le thé. Elle l’accueille à bras ouverts, comme chaque fois.

  • J’ai cuit un gâteau breton, lui dit-elle, mais il ne sera pas aussi bon que ta mère car j’ignore sa recette.

Il se détendit, l’ignorance touche tous les sujets pense-t-il en souriant.

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